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4 juin 2021 5 04 /06 /juin /2021 13:23
Christophe Rauck, 1996.

Aujourd'hui, ce qui devient compliqué, c'est qu'on ne veut regarder la société qu'à travers une segmentation. Mais le théâtre n'a rien à voir avec l'actualité, il a à voir avec le présent. Et notre rôle est de ramener les grands textes au présent. C'est pour ça que je déteste, et même je suis en guerre avec ceux qui prônent l'arrêt des textes au théâtre. penser le monde demande d'avoir les outils pour poétiquement imaginer le monde que l'on pense. En cela, les auteurs sont puissants. Il faut être tellement bête pour penser que le "corps", la danse, vont remplacer le texte. Le théâtre et la danse se nourrissent mutuellement. C'est vraiment l'histoire des Héritiers de Bourdieu, ce sont les gens qui connaissent les textes, qui les ont reçus, qui décrètent aujourd'hui que l'on n'en a plus besoin. Mais il y en a plein qui n'y ont pas eu accès, et qui aimeraient les connaître, et on s'en fiche. Il y a une vision néo-fasciste de ces espèces de petits-bourgeois, [...] qui décident qu'il n'y aurait plus de grand texte au théâtre. Ce sont les nantis qui décident ce qu'il faut voir, ou ne pas voir, pour faire partie du petit club des intelligents. Je n'aime pas ces espèces de vieux cons qui se croient jeunes en pensant à la place des jeunes en annonçant que l'oeuvre littéraire est morte et que la "création spontanée " doit primer... "

 

Christophe Rauck, extrait d'un entretien donné au magazine Transfuge n°147, Avril 2021.

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5 mai 2020 2 05 /05 /mai /2020 17:37
Jean Cocteau, homme de lettres, 1923
Jean Cocteau, 1923

Il y a fort longtemps, j'ai vu  dans un catalogue d'attrapes pour noces et banquets :            " Objet difficile à ramasser". J'ignore quel est cet objet et comment il se présente, mais j'aime qu'il existe et rêver dessus. Une oeuvre doit être un "objet difficile à ramasser". Elle doit se défendre contre les attouchements vulgaires, les tripotages qui la ternissent et la déforment. Il ne faut pas savoir par quel bout la prendre, ce qui gêne les critiques, les agace, les pousse à l'insulte, mais préserve sa fraîcheur. Moins elle est comprise, moins vite elle ouvre ses pétales et moins vite elle se fane. Une oeuvre doit prendre contact, fût-ce par le malentendu, et cacher ses richesses, qui se livreront peu à peu et à la longue. Une oeuvre qui ne garde pas le secret et se donne trop vite risque fort de s'éteindre et de ne laisser d'elle qu'une tige morte ".

 

Jean Cocteau, Hors Série Télérama Novembre 2013

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10 août 2019 6 10 /08 /août /2019 16:17
Anton Pavlovich Chekhov à l'âge de 29 ans, 1889  source :	La grande encyclopédie soviétique
Anton Pavlovich Chekhov à l'âge de 29 ans

Tout est tellement simple lorsqu'on  est jeune. Un corps vif, un esprit clair, une honnêteté inaltérable, le courage et l'amour de la liberté, de la vérité et de la grandeur. (rires). Mais voilà que surgit la vie quotidienne. Elle vous enveloppe toujours plus étroitement de sa misère. Les années passent, et que voyez-vous alors ? Des millions de gens dont la tête est vidée par l'intérieur. Eh bien, cependant, que nous ayons su vivre ou non, il y a quand même une petite compensation : L'expérience commune, la Mort. Alors, on se retrouve à son point de départ : pur. (Silence.) " A peine au monde, nous pleurons, car nous sommes entrés sur cette grande scène de folie". C'est terrible, ne trouvez-vous pas ?

Tchekhov : extrait de " Ce fou de Platonov" 1879/80

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3 juillet 2018 2 03 /07 /juillet /2018 16:08

                                 Titus

Et je l'ai vue aussi cette cour peu sincère,

À ses maîtres toujours trop soigneuse de plaire,

Des crimes de Néron approuver les horreurs ;

Je l'ai vue à genoux consacrer ses fureurs.

Je ne prends point pour juge une cour idolâtre,

Paulin : je me propose un plus noble théâtre ; 

Et sans prêter l'oreille à la voix des flatteurs,

Je veux par votre bouche entendre tous les cœurs.

Vous me l'avez promis. Le respect et la crainte

Ferment autour de moi le passage à la plainte ;

Pour mieux voir, cher Paulin, et pour entendre mieux,

Je vous ai demandé des oreilles, des yeux.

J'ai mis même à ce prix mon amitié secrète :

J'ai voulu que des cœurs vous fussiez l'interprète,

Qu'au travers des flatteurs votre sincérité

Fît toujours jusqu'à moi passer la vérité.

Parlez donc. Que faut-il que Bérénice espère ?

Rome lui sera t-elle indulgente ou sévère ?

Dois-je croire qu'assise au trône des Césars

Une si belle reine offensât ses regards ?

 

                                     Paulin     

N'en doutez point, Seigneur. Soit raison, soit caprice,

Rome ne l'attend point pour son impératrice.

On sait qu'elle est charmante ; et de si belles mains

Semblent vous demander l'empire des humains.

Elle a même, dit-on, le cœur d'une Romaine ; 

Elle a mille vertus. Mais, Seigneur, elle est reine.

Rome, par une loi qui ne se peut changer   

n'admet avec son sang aucun sang étranger,

Et ne reconnaît point les fruits illégitimes

Qui naissent d'un hymen contraire à ses maximes. 

D'ailleurs, vous le savez, en bannissant ses rois, 

Rome à ce nom si noble et si saint autrefois,

Attacha pour jamais une haine puissante ; 

Et quoiqu'à ses Césars fidèle, obéissante,

Cette haine, Seigneur, reste de sa fierté,

Survit dans tous les cœurs après la liberté.   

Jules, qui le premier la soumit à ses armes,

Qui fit taire les lois dans le bruit des alarmes,

Brûla pour Cléopâtre, et, sans se déclarer,

Seule dans l'Orient la laissa soupirer.

Antoine qui l'aimât jusqu'à l'idolâtrie,

Oublia dans son sein sa gloire et sa patrie 

Sans oser toutefois se nommer son époux,

Rome l'alla chercher jusques à ses genoux,

Et ne désarma point sa fureur vengeresse,

Qu'elle n'eut accablé l'amant et la maîtresse.

Depuis ce temps, Seigneur, Caligula, Néron,

Monstres dont à regret je cite ici le nom,

Et qui ne conservant que la figure d'homme,

Foulèrent à leurs pieds toutes les lois de Rome,

Ont craint cette loi seule, et n'ont point à nos yeux 

Allumé le flambeau d'un hymen odieux.

Vous m'avez commandé sur tout d'être sincère.

De l'affranchi Pallas nous avons vu le frère,

Des fers de Claudius Félix encor flétri,

De deux reines, Seigneur, devenir le mari ;

Et s'il faut jusqu'au bout que je vous obéisse,

Ces deux reines étaient du sang de Bérénice.

Et vous croiriez pouvoir, sans blesser nos regards,

Faire entrer une reine au lit de nos Césars,

Tandis que l'Orient dans le lit de ses reines

Voit passer un esclave au sortir de nos chaînes ?

C'est ce que les Romains pensent de votre amour ;

Et je ne réponds pas, avant la fin du jour,

Que le Sénat, chargé des vœux de tout l'empire,

Ne vous redise ici ce que je viens de dire ; 

Et que Rome avec lui tombant à vos genoux,

Ne vous demande un choix digne d'elle et de vous.

Vous pouvez préparer, Seigneur, votre réponse.

                                     Titus

Hélas ! à quel amour on veut que je renonce !

 

Racine : extrait de "Bérénice" 1670

 

Photo creditEgisto Sani on Visual hunt / CC BY-NC-SA

 

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25 août 2017 5 25 /08 /août /2017 11:28
Winedale Shakespeare Festival

" Le chien montre les dents, le malheureux s'enfuit

   C'est une parabole de la vie politique,

   Le pouvoir n'est rien d'autre que la loi du plus fort.

   Si le chien est puissant, le chien est couronné,

   Un chien a le pouvoir, ce chien EST le pouvoir.

   Eh toi le policier aux mains tachées de sang,

   Tu frappes une putain mais c'est toi le coupable,

   Tu mérites les coups, c'est toi qui la désire !

   Tu veux faire avec elle ce pourquoi tu la fouettes !

   Et le banquier fait pendre un misérable escroc !

   Sous les habits troués tous les vices apparaissent

   mais toges, robes et fourrures cachent tout !

   En haillons une paille de Pygmée vous transperce !

   Mais le mal en armure d'or brise l'épée de justice !

   Personne n'est coupable, non, personne, personne !

   C'est moi qui te le dis, moi qui ai le pouvoir

   De coudre les lèvres de mes accusateurs !

   Trouve des yeux de verre et en bon politique

   Dis que tu vois très bien ce que tu ne vois pas..."

 

William Shakespeare :" Le roi Lear", dans une traduction d'Olivier Py, Actes Sud, 2015

 

  
  

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21 octobre 2016 5 21 /10 /octobre /2016 16:35

Ainsi la distance qui se maintiendra toujours entre les brutes et les demoiselles qui peuplent le monde vient non pas de l'évaluation respective des forces, parce qu'alors, le monde se diviserait très simplement entre les brutes et les demoiselles, toute brute se jetterait sur chaque demoiselle et le monde serait simple ; mais ce qui maintient la brute, et la maintiendra encore pour des éternités, à distance de la demoiselle, c'est le mystère infini et l'infinie étrangeté des armes, comme ces petites bombes qu'elles portent dans leur sac à main, dont elle projette le liquide dans les yeux des brutes pour les faire pleurer, et l'on voit brusquement les brutes pleurer devant les demoiselles, toutes dignité anéantie, ni homme, ni animal, devenir rien, que les larmes de honte dans la terre d'un champ.
C'est pourquoi brutes et demoiselles se craignent et se méfient tout autant, parce qu'on inflige que les souffrances que l'on peut soi-même supporter, et que l'on ne craint que les souffrances qu'on n'est pas soi-même capable d'infliger.

 

Bernard-Marie Koltès : extrait de  : " Dans la solitude des champs de coton" Editions de  Minuit 1986

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard-Marie_Kolt%C3%A8s

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24 février 2015 2 24 /02 /février /2015 16:55
Cyrano de Bergerac, dit le Capitaine Satan, d'après une gravure de la Bibliothèque nationale.

 

" Et que faudrait-il faire ?

Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,

Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc

Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,

Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?

Non, merci.

Dédier , comme tous ils le font,

Des vers aux financiers ? se changer en bouffon

Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,

Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?

Non, merci.

Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?

Avoir un ventre usé par la marche ? une peau

Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?

Exécuter des tours de souplesse dorsale ?...

Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais... chanter,

Rêver, rire, passer, être seul, être libre,

Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,

Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,

Pour un oui, pour un non, se battre, - ou faire un vers !

Travailler sans souci de gloire ou de fortune,

A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !

N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît

Et modeste d'ailleurs, se dire : mon petit,

Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,

Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !

Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,

Ne pas être obligé d'en rien rendre à César,

Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,

Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,

Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul

Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

 

Edmond Rostand : extrait de Cyrano de Bergerac 1897ong>

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14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 17:57

" Les grands metteurs en scène de théâtre, il n'y en a pas tant que ça. C'est inexplicable, c'est une alchimie. Avec Klaus Michael Gruber, c'était une cure d'amaigrissement. Quelque chose d'extraordinaire ; l'art contre la culture. Depuis, j'ai souvent l'impression de faire de la culture et très peu d'art. L'art, c'est monstrueux, indescriptible, c'est méchant, sans concession. Le public ne s'y intéresse pas. Tout le reste, c'est de la culture, de la politique culturelle, de la culture d'entreprise...

  Récemment, un évènement m'a rendu fou, c'est la pétition qui a circulé pour défendre la pièce de Romeo Castellucci, Sur le concept du visage du fils de Dieu, au Théâtre de la Ville. Notre génération pétitionne, se lamente sans arrêt. On mobilise je ne sais combien de CRS pour quarante catholiques intégristes. Au lieu d'aller nous-mêmes leur mettre une raclée. On n'a même pas besoin d'être courageux, on est six cents, ils sont quarante ! On devrait être contents qu'ils nous attaquent, nom de Dieu ! Au lieu de cela, l'auteur s'excuse presque en disant qu'il est ausssi chrétien. Permettez-moi de citer Brecht : " Faire du théâtre, c'est organiser le scandale. " Et Heine Muller : " Qu'on me donne un ennemi !  On fuit les conflits, on a peur de tout, et en même temps, chacun s'arrange dans son coin. Les CRS défendent le théâtre de gauche, le directeur du théâtre peut faire chaque soir son speech, les pétitionnaires se font leur pub. Tout cela au nom de la gauche, au non d'une sacro-sainte liberté d'expression extraordinairement abstraite ! "

 

André Wilms : extrait d'un entretien pour Télérama du 14/12/2011

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_Wilms

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Klaus_Michael_Gr%C3%BCber

 

 

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26 mars 2010 5 26 /03 /mars /2010 19:28

 

 

Morceaux choisis de la pièce de Jean-Claude Brisville " Le Souper " :


                   Quand on n'a qu'une parole...                     



TALLEYRAND   ... Si vous vous décidez à m'accompagner chez le roi demain soir, il vous faudra prêter serment... de fidélité

FOUCHE.       Ce ne sera que le huitième                        

Talleyrand (1754-1838)



TALLEYRAND.  Vous, huit, moi, douze.

FOUCHE.       On n'a qu'une parole, il faut donc la reprendre.





      Une France en crue !



 

TALLEYRAND.  ... Vous allez rire, monsieur Fouché, mais cette fois je suis sincère : dans ma jeunesse, j'ai eu une ambition pour la France. je l'aurais voulue exemplaire. On y aurait parlé la plus belle langue du monde et crée librement des chef-d'oeuvre dans tous les arts... Il est bien malheureux que l'Empereur n'ait pas eu cette idée de la France. Lui ne l'aimait que débordant de ses frontières naturelles. En crue, si j'ose dire. J'ai horreur de la démesure - et cette France là, batailleuse, aspirant à toute l'Europe, elle ne me disait rien qui vaille. Et puis, Napoléon, dans ses fureurs, a tué la douceur de vivre. La Restauration va ramener dans ses fourgons les privilèges, elle ne donnera pas du génie aux privilégiés.


                            

                             Règlement de comptes.
                            
                       ( Une tâche de sang sur les Aigles )


FOUCHE. ( froid )Si le roi connaît mon pouvoir, s'il sait qu'il a besoin de moi pour contenir les jacobins qui tiennent eux-mêmes la rue, qu'ai-je besoin d'un avocat ? La cause est entendue d'avance. Il  me suffit de me présenter seul à Saint-Denis. J'y serai reçu tout de suite, et je me ferai un  plaisir de saluer Sa Majesté de votre part.


TALLEYRAND. Elle a, vous le constaterez très vite, une mémoire de jeune homme et un entêtement de mule. Et avec cela rancunière, tatillonne, n'ayant rien oublié ni rien appris, et donnant quelquefois l'impression qu'elle préfère mourir en exil plutôt qu'être obligée de composer avec certaines gens. ( Un temps ) N'oublions pas que chez les rois l'intérêt politique est quelquefois subordonné à ce que l'on appelait jadis... comment l'appelait-on jadis, ce sentiment ? ...Oui, le sens de l'honneur. Pour Louis XVIII, par exemple, un mot dit par étourderie, un matin de janvier de 1793, peut lui demeurer  vingt ans dans l'oreille. ( Un temps. ) Il est vrai que ce mot pesait son poids d'acier et que l'homme qui l'écoutait, au banc des accusés, était son frère.( Un temps. ) Quel que soit le besoin qu'il ait d'un homme, il peut très bien lui refuser à jamais son pardon et lui interdire toujours son antichambre. Absurde, allez-vous dire... Et c'est pourtant ainsi que sont parfois les rois, et c'est compte tenu de ce qu'ils sont que vous ne pouvez négliger le soutien de mon art auprès du souverain.


FOUCHE. ( sarcastique ). Le soutien de votre art !


TALLEYRAND. Oui, pour faire oublier au roi Louis XVII qu'il y a de cela vingt-deux ans, vous avez fait couper en deux morceaux son aîné Louis XVI.


... Avec lenteur, Fouché se lève et les mains derrière le dos fait le tour du salon. Il s'arrête un instant devant le grand portrait poussiéreux et à demi dissimulé d'un jeune homme en costume de chasse, et soufflant sur la poussière il se tourne vers Talleyrand.
...

  FOUCHE. ( aimablement ) Et ce jeune homme. Un portrait de famille ?

Joseph Fouché, (1759-1820)




TALLEYRAND. Le petit-fils du Grand Condé.

FOUCHE. Le duc d'Enghien ? ...


TALLEYRAND. Lui-même.

 FOUCHE.  Donc un Bourbon, cousin du roi. ( Un temps ) Enlevé en pays de Bade - un pays neutre - et par des cavaliers français, sur l'ordre de Bonaparte - jugé sans avocat - condamné sans la moindre preuve. Et exécuté la nuit même dans un fossé du château  de Vincennes.

 TALLEYRAND.  ( gravement ) Une tâche de sang sur les Aigles  

 FOUCHE  A vôtre avis, Vôtre Excellence, à quel véritable motif a obéi Bonaparte dans cette affaire ? 

 TALLEYRAND. La rage. Une rage effrayante à propos des complots royalistes.

 FOUCHE On aurait pu tenter de lui faire entendre raison. 

  TALLEYRAND. Il était enragé. Il n'écoutait personne.

Il revient s'installer dans son fauteuil.

  FOUCHE En êtes-vous certain ? ( Fouché sort de sa poche une lettre qu'il déplie et se rapproche pour la lire à la lueur du candélabre de la table ) La copie de votre lettre à Bonaparte, en date du 8 mars 1804. ( Un temps ) L'original est en lieu sûr dans un de mes placards. ( Un temps ) J'ajouterai que je le tiens de Méneval, ancien secrétaire du Corse, et un de mes meilleurs agents auprès de lui. ( Il s'éclaircit la voix  et se met à lire à voix haute, et lentement. )  " J'ai beaucoup réfléchit à tout ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire hier au soir... Voilà qu'une occasion se présente de dissiper toutes ces inquiétudes. La laisserez-vous échapper ? Elle vous est offerte par l'affaire qui doit amener très bientôt devant les tribunaux les auteurs, les acteurs et les complices de cette conspiration récemment découverte. Les hommes de Fructidor s'y retrouvent avec les vendéens qu'ils secondent. Un prince de la maison des Bourbons les dirige. Le but est votre assassinat. Vous êtes dans le droit de la défense personnelle. Si la justice doit punir avec rigueur , elle se doit aussi de punir sans faire le détail. Réfléchissez-y bien. " ( Fouché replie la lettre avec lenteur, la remet dans sa poche et, croisant les bras, regarde fixement Talleyrand ) Vous avez fait saisir le dossier de l'affaire d'Enghien en 1814, et vous l'avez brûlé. Sauf cette lettre enlevée du dossier par Méneval. Elle est donc passée dans le vôtre. Et maintenant nous voici sur le même rang, monseigneur. Le duc d'Otrante a fait guillotiner le frère, on le savait, mais on ignore encore à ce jour que le prince de Bénevent a fait fusiller le cousin.
 


                          Le vice au bras du crime



VOIX OFF. " Je me rendis à Saint-Denis. Introduit dans une des chambres qui précédaient celle du Roi, je ne trouvai personne ; je m'assis dans un coin et j'attendis. Tout-à coup une porte s'ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime. M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché ; la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît. Fouché venait jurer foi et hommage à son seigneur ; le féal régicide, à genoux, mit les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI entre les mains du frère du roi martyr ; l'évêque apostat fut caution du serment. "


Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, le 7 juillet 1815, vers onze heures du soir.


 
Extrait de la pièce de Jean-Claude Brisville : " Le souper " Editions Actes Sud- Papiers1989 

                                 

 

 

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16 octobre 2009 5 16 /10 /octobre /2009 16:55
Bernard Giraudeau, acteur, réalisateur et écrivain français, lauréat du prix Amerigo-Vespucci au 18ème Festival international de géographie de Saint-Dié des Vosges en 2007
B. Gireaudeau, 2007, Photo : Ji-Elle

" Je me pose parfois la question de savoir si le théâtre a un sens. C'est imbécile... Quel est le sens d'un sport extrême, une ascension sur la face nord de l'Eiger ? Les réponses les plus absurdes fusent et par les protagonistes eux-mêmes : aller au bout de soi-même. C'est quoi le bout de soi-même, il est où ? Et une fois au bout, vous allez où, vous avez vu quoi ? En revenant, la question est : que reste-t-il à partager, quelle reconnaissance de soi, quels voyages souterrains, essentiels, avez-vous accomplis sur les pentes mortelles de glace et de neige ? Il faut que ça en vaille la peine, et la réponse est que cela en vaut la peine. "



Bernard Giraudeau : extrait de Cher amour Métallié 2009

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  • : Le Lecturamak - 2021 Centenaire Georges Brassens
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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