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13 septembre 2016 2 13 /09 /septembre /2016 17:33
tous des miséreux

" C'est ce que j'aime dans l'art, sa position entre le contingent et l'absolu. C'est un pont croulant, délabré. Au-dessous il y a l'abîme, au-dessus courent les nuages. Ce pont est la maison des artistes...
Tous les hommes vivent dans la marge. Celui qui croît être au centre de l'histoire, de la vie, du monde, est un imbécile. Nous devons tous mourir, par conséquent nous sommes tous des miséreux. J'ai connu beaucoup de gens, ils m'ont tous semblé en danger. J'écris aussi pour me rassurer, je me raconte des histoires qui m'aident à mieux respirer. "

Marco Lodoli, extrait d'entretien pour le magazine" le matricule des Anges " n°173, Mai 2016

https://fr.wikipedia.org/wiki/Marco_Lodolihttp://

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6 septembre 2016 2 06 /09 /septembre /2016 17:06

" La langue est un instrument de pouvoir. La manière dont chacun désigne les choses - un ennemi, un projet, un produit - contribue à déterminer ce que les autres en pensent. En retour, tout individu est manipulé, au quotidien, par les mots ; ceux des hommes politiques, des publicitaires, des journalistes et des juristes ; ceux des collègues et des proches. Nous avons conscience de cette puissance de la langue, sans pouvoir nous y soustraire pour autant...

Les mots ne servent pas seulement à véhiculer des informations. Ils éveillent des attentes et des souvenirs, ils influencent nos jugements et nos décisions, ils recréent le monde dans notre esprit. Et le résultat peut étonnamment vite se dissocier de la réalité... Les images lexicales nous imposent une vision du monde. Elles font des voleurs du bien public d'attendrissants "réfugiés fiscaux" et d'authentiques réfugiés des "raz de marée" menaçants. La métaphore oriente la pensée dans une direction bien réelle. Elle suggère des ébauches de solution pour les problèmes qu'elle désigne : n'est-il pas évident qu'il faut construire des digues si un raz de marée menace le pays ?

Les psychologues américains Lers Boroditsky et Paul Thibodeau ont révélé cette capacité des métaphores à manipuler les opinions politiques en menant une expérience étonnante. Ils ont présenté à certains cobayes le texte suivant :

" Une bête ravage la ville d'Addison : il s'agit du crime. Il y a cinq ans, tout allait bien à Addison. Mais, au cours des cinq dernières années, les systèmes de défense de la ville se sont affaiblis et celle-ci a été livrée au crime. Aujourd'hui ont lieu plus de 55 000 incidents criminels par an - leur nombre a augmenté de plus de 10 000... Quelles solutions proposeriez vous pour réduire la criminalité ? "

71% des, personnes interrogées au sein de ce premier groupe répondirent qu'il fallait pourchasser les criminels et les punir plus durement encore. Un second groupe fut d'un autre avis. Ses membres recommandaient plus souvent de rechercher les causes de la criminalité, de lutter contre la pauvreté et d'améliorer l'accès à l'éducation. D'où venait cette discordance ? D'un simple mot. Alors que le texte du premier groupe décrivait la criminalité comme une "bête", il était question dans le second texte d'un "virus" - d'un agent pathogène, donc, contre lequel la prévention pouvait être utile. Il ne semble pas exagéré de dire, à l'instar des linguistes californiens George Lakoff et Elizabeth Wehling dans leur livre The little blue book. The essential guide to thinking and talking democratic. (Free Press 2012) que les métaphores peuvent orienter le comportement politique de nations entières. " Aucune relation entre les partis et les électeurs n'est plus intime et plus importante que celle qui - de cerveau à cerveau - est établie par la langue" "

Claudia Wustenhagen : extrait de " ces mots qui nous gouvernent", article dans la revue Books n°77, juin 2016, à propos du livre de Marianne Hanseler : "Métaphores sous le microscope"

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23 août 2016 2 23 /08 /août /2016 12:26

" Je pensais aux hommes qui travaillaient à cette heure, à Jude, Jesus, Dave et Luis, Simon, le grand gars maigre... Et aux autres, qui travaillaient encore et toujours. Ils étaient vivants, eux, et le sentaient à chaque instant. Ils étaient dans la vie magnifique, luttant au corps à corps avec l'épuisement, avec leur propre fatigue et la violence de l'au dehors. Et ils résistaient, ils dépassaient leur peine jusqu'à ce que vienne l'heure très lente où l'on avance dans le ciel obscur vers le repos peut-être enfin pour certains - mais qui était peine encore, pour celui qui avait pris son quart, lutte encore, contre le sommeil, les yeux qui se ferment, les demi-rêves qui emplissent l'espace étroit de la timonerie, celui qui était seul, à porter la vie de tous les corps abandonnés à bord, seul à seul avec l'océan et ses humeurs, face au ciel et aux oiseaux fous tournant dans le halo blanc de la proue, porté par le rugissement des moteurs, le roulement incessant de la vague et le conscience de tous ceux qui dorment dans le monde à cette heure. Comme s'il était l'unique éveillé de l'univers entier, vigile qui ne doit pas faiblir, ses amours terriennes devenues des galets brûlants qu'il caresse en lui et qui brillent dans la nuit.

Ils étaient dans la vraie vie. Et moi, au port, en rade, dans ce rien quotidien ponctué de règles, le jour, la nuit, divisés. Le temps captif, les heures morcelées en un ordre fixe. Manger, dormir, se laver. Travailler. Et comment s'habiller et pour avoir l'air de quoi..."

Catherine Poulain : extrait de "Le grand marin", Éditions de l'Olivier, 2016.

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8 août 2016 1 08 /08 /août /2016 18:09
la dernière frontière

" Le silence nous confronte à l'intériorité, à la personne que l'on est. Je pense que les jeunes générations se mettent dans une saturation des sens pour éviter de trop réfléchir à elles-mêmes et de se confronter à l'altérité du monde. D'où l'importance de la surface, du look, de l'image, du spectacle, du tatouage; Tout pousse à s'inscrire à la surface de soi parce que l'intérieur est un monde inconnu et effrayant. Interrompre la parole, ce serait comme se regarder dans les yeux...

Pendant longtemps , le silence n'était pas rentable, mais aujourd'hui, l'économie s'en est saisie, pour en faire une valeur marchande. Regardez le coût de l'immobilier dans les endroits privilégiés, à l'orée des forêts, sur les bords des lacs. On voit foisonner les espaces d'animations, les parcs d'attraction, qui paradoxalement amènent au cœur des forêts les voitures. Ils viennent briser la sacralité de ces espaces que les marcheurs gagnaient après des heures. Je me demande si le silence n'est pas la dernière frontière. Nous cherchons à repousser cette frontière le plus loin possible, jusqu'à sans doute l'éliminer un jour. D'ailleurs, le rêve transhumaniste de se greffer des puces électroniques sur ce qui nous resterait de corps renvoie à un monde où on serait en permanence dans la connexion, dans l'interaction obligatoire, ce serait la liquidation absolue et définitive su silence...

La nostalgie du silence est le fait de gens d'un certain âge. Les jeunes générations vivent dans un monde de plus en plus bruyant. Elles ont de plus en plus de mal à se taire. Quand vous arrivez devant les étudiants et que vous vous taisez durant quelques secondes, vous voyez leur affolement. Ques se passe-t-il, pourquoi ne dit-il rien ? Le simple fait de regarder avec le sourire les gens qui vous entourent fait monter l'angoisse. Ils sont habitués à saturer en permanence leur espace sonore. L'intériorité est vécue comme un gouffre, dont il faut se protéger avec toutes les prothèses sonores disponibles sur le marché..."

David Le Breton, extrait d'entretien dans Télérama du 3/08/2016

https://fr.wikipedia.org/wiki/David_Le_Bretonhttp://

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18 juillet 2016 1 18 /07 /juillet /2016 19:31

" J'ai tapé le prénom et le nom de H sur Google. Les deux sont apparus en tête des occurrences avec une série de six photos. Quatre montraient des hommes jeunes, entre vingt et trente ans - à éliminer. Les deux autres étaient des photos de groupe. J'ai cliqué sur l'une des deux, celle en couleurs, pour l'agrandir. Elle était issue d'un journal de province et précédée d'un gros titre : E et H célèbrent leurs noces d'or. C'était bien lui, le nom de la région et la localité ne me laissaient aucun doute. La photo montrait un groupe massif d'individus étagés sur quatre rangs, serrés les uns sur les autres - sans doute pour faire entrer tout le monde dans le cadre - sur l'herbe d'une pelouse, avec des frondaisons au fond. Les visages étaient lointains, un peu flous. Les hommes de ma génération présents sur la photo avaient tous des cheveux blancs. Je l'ai identifié au milieu du groupe, dans celui qui avait la stature la plus puissante, avec des épaules lourdes, un ventre imposant, un air de patriarche, à côté d'une femme plus petite, avec peut-être des lunettes, c'était difficile à distinguer. Il portait une chemise style décontracté, à col ouvert. A le fixer, j'ai retrouvé la forme lourde du visage, le nez fort, qui me l'avaient fait comparer à Marlon Brando. Maintenant, sur la photo, c'était le Brando du Dernier tango à Paris. J'ai compté, ils étaient une quarantaine, de tous âges, des enfants assis par terre ou tenus dans les bras. Après je penserai à une colonie de vacances. D'après le journal, le couple s'est marié dans les années 1960, a eu des enfants, de nombreux petits-enfants et même des arrières-petits-enfants. Une vie d'homme.

Rien de plus réel en soi que cette photo datant de moins d'un an, c'est pourtant l'irréalité de ce que je vois qui me stupéfie. L'irréalité du présent, de ce tableau familial champêtre, à côté de la réalité du passé, l'été 58 à S, que depuis des mois, je fais passer de l'état d'images et de sensations à celui de mots.

Comment sommes nous présents dans l'existence des autres, leur mémoire, leurs façons d'être, leurs actes même ? Disproportion inouïe entre l'influence sur ma vie de deux nuits avec cet homme et le néant de ma présence dans la sienne.

Je ne l'envie pas, c'est moi qui écris.

Aujourd'hui, ayant de nouveau regardé cette photo sur Google, j'éprouve un vague malaise, presque du découragement. L'image, brusquement, d'un clan. De la massivité et de la solidité d'un clan issu d'une semence qui a fait souche, dans une trajectoire sociale réussie, sans surprise. La force du nombre. Je pense "je suis seule et ils sont tous", comme le personnage du Sous-sol de Dostoïevski. On dirait qu'ils font bloc autour de lui, le Parrain, contre une entreprise dont ils ne savent rien, ligués contre la mémoire d'un temps où ils n'étaient pas ou qu'ils ont oublié, mais moi non. Impression qu'ils m'accusent de poursuivre la même folie qu'il y a cinquante ans sous une autre forme. Celle qui consiste chaque jour à ma table à rejoindre cette fille qui a été moi, de me fondre en elle - c'est moi qui suis son fantôme, qui habite son être disparu...

Annie Ernaux, extrait de : "Mémoire de fille" Gallimard 2016

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9 juillet 2016 6 09 /07 /juillet /2016 19:04

"... La lutte pour la réussite des fils d'immigrés, jusque là rituelle, vient de prendre un tour pathologique. Et où ? je vous le demande. dans le manoir d'un gentleman-farmer (...), un type d'équerre comme un paquet de cartes, qui attendait une évolution diamétralement opposée des choses, et qui n'était en rien préparé à ce qui allait se produire. Comment aurait-il pu deviner, avec toute sa bonté soigneusement calibrée, qu'il fallait payer si cher pour vivre dans l'obéissance ? L'obéissance, on la choisit pour faire baisser les enjeux, au contraire. Belle épouse, Belle maison. L'affaire se porte comme un charme... Il en jouit un maximum, de son paradis personnel. Ainsi vivent les gens qui réussissent. Ce sont de bons citoyens. Ils ont conscience de leur chance.Ils en sont reconnaissants. Dieu leur sourit. Quand il y a des problèmes, on s'adapte.Or subitement tout change, et ça devient impossible. plus rien ne sourit à personne. Et alors qui peut s'adapter ? Voilà quelqu'un qui n'est pas fait pour que la vie batte de l'aile - ne parlons pas de l'invraisemblable. D'ailleurs qui est fait pour l'invraisemblable ? Personne. La tragédie de l'homme qui n'était pas fait pour la tragédie, c'est la tragédie de tout homme..."

Philip Roth : extrait de " Pastorale américaine" Gallimard 1999

http://droledepoque.lesdebats.fr/articles/n15/loubert1.pdf

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23 juin 2016 4 23 /06 /juin /2016 18:12

" J'ai porté des bidons de résine synthétique

Un produit dangereux réputé asphyxiant

Qui sert à fabriquer des sols lisses et brillants

Dans les halls des cliniques, les salles de gymnastique

J'étais intérimaire, c'est-à-dire moins que rien

Celui que le patron peut toujours congédier

Sans que jamais ne bronche aucun des ouvriers

J'essuyais le mépris de ces frères humains


Au temps de ma jeunesse, j'étais un misérable

Me tuant à sécher le ventre des citernes

Avec de la sciure mélangée à du sable

Avant de tout repeindre d'une couleur si terne

Comme chauffeur-livreur, j'ai travaillé six mois

C'était une boucherie qui faisait abattoir

On entendait les bêtes, leurs cris et leur effroi

On sentait leurs carcasses pourrir au dépotoir


J'ai été couchettiste dans les wagons de nuit

Nous partions de Genève, nous allions jusqu'à Rome

Dans mon compartiment je caressais l'ennui

Pourtant j'étais parfois le plus heureux des hommes

Parmi les couchettistes nous étions quelques-uns

A louer une Vespa pour aller à la mer

Vers neuf heures du matin nous commencions à jeun

A boire de la bière et des liqueurs amères

Et puis nous repartions à la tombée du soir

Titubant jusqu'au train, au bras d'une Romaine

Elle nous offrait enfin un baiser sans histoire

Nous en gardions le goût au moins pour la semaine


De ces petits boulots, j'en ai fait des dizaines

Grouillot d'imprimerie, manœuvre de chantier

J'ai haï le travail et le monde ouvrier

Les ordres répétés, les hurlements obscènes

Et j'ai haï ma vie et tout ce temps perdu

Les journées fatigantes et les nuits provisoires

ces heures désolantes, ces gestes dérisoires

Tous ces mots étouffés et ces malentendus


Je me revois aussi dans le Quartier latin

Crevant de solitude et recherchant quelqu'un

Un regard, une voix, dans le petit matin

Des mots de rien, de peu, même des lieux communs

Je voulais qu'on me parle de la pluie, du beau temps

Et des banalités qu'on se dit au comptoir

Devant un verre de vin pour faire durer l'instant

Ou bien les yeux mouillés sur le bord du trottoir "


Frédéric Pajak : poème extrait du " Manifeste incertain T3 " Editions Noir Sur Blanc 2014

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Published by jmlire9258 - dans Poésie
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24 mai 2016 2 24 /05 /mai /2016 17:40

" Dieu que Téhéran était triste. Le deuil éternel, la grisaille, la pollution. Téhéran ou la peine capitale. Cette tristesse était renforcée, encadrée, par la moindre lumière ; les fêtes abracadabrantes de la jeunesse dorée du nord de la ville, si elles nous distrayaient sur le moment, me précipitaient ensuite, par leur contraste éclatant avec la mort de l'espace public, dans un spleen profond. Ces jeunes femmes magnifiques qui dansaient, dans des tenues et des poses très érotiques, en buvant des bières turques ou de la vodka, sur de la musique interdite en provenance der Los Angeles remettaient ensuite leurs foulards et leurs manteaux et se perdaient dans la foule de la bienséance islamique. Cette différence si iranienne entre le biroun et l'andaroun, l'intérieur et l’extérieur de la maison, le privé et le public, que remarque déjà Gobineau*, était poussée à l’extrême par la République islamique. On entrait dans un appartement ou une villa du nord de Téhéran et on se retrouvait soudain au milieu d'une jeunesse en maillot de bain qui s'amusait, un verre à la main, autour d'une piscine, parlait parfaitement anglais, français ou allemand et oubliait, dans l'alcool de contrebande et le divertissement, le gris du dehors, l'absence de futur au sein de la société iranienne. Il y avait quelque chose de désespéré dans ces soirées ; un désespoir dont on sentait qu'il pouvait se transformer, pour les plus courageux ou les moins nantis, en cette énergie violente propre aux révolutionnaires. Les descentes de la milice des mœurs étaient, selon les périodes et les gouvernements, plus ou moins fréquentes ; on entendait des bruits, selon lesquels un tel aurait été arrêté, un tel passé à tabac, une telle humiliée par un examen gynécologique pour prouver qu'elle n'avait pas eu de relations sexuelles hors mariage. Ces récits, qui me rappelaient toujours l'atroce examen proctologique subi par Verlaine en Belgique après son algarade avec Rimbaud, faisaient partie du quotidien de la ville. Les intellectuels et les universitaires, pour beaucoup, n'avaient plus l'énergie de la jeunesse, ils se divisaient en plusieurs catégories : ceux qui avaient réussi, bon an, mal an, à se construire une existence plus ou moins confortable " en marge" de la vie publique ; ceux qui redoublaient d'hypocrisie pour profiter le plus possible des prébendes du régime et ceux qui, nombreux, souffraient d'une dépression chronique, d'une tristesse sauvage qu'ils soignaient plus ou moins bien en se réfugiant dans l'érudition, dans les voyages imaginaires ou les paradis artificiels. Je me demande ce que devient Parviz* - le grand poète à barbe blanche ne m'a pas donné de ses nouvelles depuis des lustres, je pourrais lui écrire, il y a si longtemps que je ne l'ai pas fait. Quel prétexte trouver ? Je pourrais traduire en allemand un de ses poèmes, mais c'est une expérience terrifiante de traduire d'une langue qu'on ne connaît pas vraiment, on a l'impression de nager dans le noir - un lac calme ressemble à une mer démontée, un bassin d'agrément à une rivière profonde. A Téhéran c'était plus simple, il était là et pouvait m'expliquer, presque mot à mot, le sens de ses textes. Peut-être n'est-il même plus à Téhéran. Peut-être vit-il en Europe ou aux États-Unis. Mais j'en doute. La tristesse de Parviz venait justement du double échec de ses tentatives d'exil, en France et en Hollande : l' Iran lui manquait ; il était rentré au bout de deux mois. Évidemment, de retour à Téhéran, il avait suffit de quelques minutes pour qu'il déteste de nouveau ses concitoyens. Chez les femmes de la police des frontières en marnaé qui prennent votre passeport à l'aéroport de Mehrâbad, racontait-il, on ne reconnaît ni le bourreau, ni la victime ; elles portent la cagoule noire de l'exécuteur médiéval ; elles ne vous sourient pas ; elles sont flanquées de soudards en parka kaki armés de fusils d'assaut G3 made in the Islamic Republic of Iran, dont on ne sait s'ils sont là pour les protéger des étrangers qui débarquent de ces avions impurs ou les, fusiller au cas où elles leur manifesteraient trop de sympathie. On ignore toujours ( et Parviz soufflait cela avec une résignation ironique, un mélange tout à fait iranien de tristesse et d'humour) si les femmes de la Révolution iranienne sont les maîtresses ou les otages du pouvoir. Les fonctionnaires en tchador de la Fondation des déshérités sont parmi les femmes les plus riches et les plus puissantes d'Iran. Les fantômes sont mon pays, disait-il, ces ombres, ces corneilles du peuple auxquelles on attache solidement leur voile noir quand on les exécute par pendaison, pour éviter une indécence, parce que l'indécence ici n'est pas la mort, qui est partout, mais l'oiseau, l'envol, la couleur, surtout la couleur de la chair des femmes, si blanche, si blanche - elle ne voit jamais le soleil et risquerait d'aveugler les martyrs par sa pureté. Chez nous, les bourreaux en capuche noir de deuil sont aussi les victimes que l'on pend à loisir pour les punir de leur irréductible beauté..."

Mathias Enard : extrait de " Boussole", Éditions Actes Sud, 2015

https://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_Arthur_de_Gobineauhttp://

*https://fr.wikipedia.org/wiki/Parviz_Abolgassemi

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5 mai 2016 4 05 /05 /mai /2016 11:26

" Aujourd'hui , je suis très opposée au féminisme à la façon d’Élisabeth Badinter. Je réprouve la bataille laïcarde. Je suis contre la loi contre le voile. Pourquoi interdire aux femmes de s'habiller comme elles le veulent ? Pourquoi imposer ? C'est le contraire de la liberté, d'un vrai féminisme... Connaît-on la proportion des femmes qui choisissent de le porter et celles à qui on l'impose ? Et les femmes occidentales, sont-elles sûres d'avoir choisi tout ce qu'elles font ? Ces femmes qui ont l'arrogance de décider de qui est libre ou pas, le sont-elles elles-mêmes ? Sont-elles entièrement émancipées ?...

Je pense aux paroles d'une chanson d'Alain Souchon, Poulailler's Song : " Dans les poulaillers d'acajou /Les belles basses-cours à bijoux /On entend la conversation d'la volaille qui fait l'opinion, " Et ce qui gagne dans les " poulaillers d'acajou", c'est l'islamophobie, la haine de l'autre. Depuis des années maintenant...

Annie Ernaux : extrait d'entretien pour le magazine Politis n°1398, Avril 2016

https://fr.wikipedia.org/wiki/Annie_Ernauxhttp://

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20 avril 2016 3 20 /04 /avril /2016 18:14
dans une étrange nuit

" L'homme va sur la route. Il est seul. Le ciel est pâle, qui s'abaisse sur les champs découpés par des rangées de bosquets. Des corbeaux croassent dans le geignement du vent. L'homme vient du village. Il va on ne sait où. Peut-être jusqu'au village voisin, peut-être jusqu'au ruisseau ou dans la forêt épaisse. Peut-être va-t-il à la grande ville couchée sur le bord du fleuve qui expire dans la mer.

Et s'il n'y avait pas de route ? Ni chemin ni sentier ? Si le village s'arrêtait à son dernier mur ?

Le village est de pierre, d'un bon caillou gris qui a fait l'église, la mairie, l'épicerie, le salon de coiffure. Sans oublier quelques briques pour l'école et plusieurs maisonnettes alignées sur la rue. Et des parpaings pour le snack-bar. Le snack-bar : là où tout se dit, et tout se tait. Le rendez-vous de la société. Au bout du village, il y a encore le cimetière, où chacun finit sa route. Mais il n'y a pas de route. Au bout du cimetière, il n'y a plus rien. des prairies, des broussailles, des bois à perte de vue.
Après commence le néant.
Le village a perdu sa route et la route, c'était le début du monde. Un village sans route, c'est un village sans monde. Impossible d'aller ni de revenir. On est suspendu sous le clocher de l'église, à attendre une heure qui ne sert à rien, puisqu'il n'y a nulle part où aller et venir, hormis les deux pas qui séparent le salon de coiffure du snack-bar. On oublie le quart d'heure qui vient de passer. On oublie le passé le plus proche. On oublie le passé lointain. On ne veut rien savoir du lendemain, ni de n'importe quel jour qui vient, puisqu'il n'y a pas de route, puisqu'il n'y a rien qui mène hors du village.

L'époque actuelle ressemble à ce village. Ce n'est pas la route qui manque, mais un passé et un avenir. L'époque ne connaît que son présent, un présent expulsé de son passé et privé de son avenir, ou, selon l'expression de Walter Benjamin : " un temps homogène et vide" . Il n'y a plus d'hier. Il n'y a plus de lendemain. seul subsiste le jour d'aujourd'hui, qui fait place au jour suivant qui oubliera le jour d'hier.

C'est par le doute et le hasard que les convictions s'ébranlent, que les systèmes périclitent, même s'ils s'exténuent par leurs propres agissements, lorsque leur puissance parvient à son comble et qu'elle n'engendre plus que le déclin.

Nous sommes les héritiers malgré nous des idéologies du XXème siècle. Nous ressemblons à leurs pensionnaires hébétés, croupissants dans le déni de leurs illusions encore tièdes. Nous ne voulons rien accepter de ces croyances périmées, car nous savons assez le fléau qu"elles ont été, toutes sans exception - , nationalistes, communistes, fascistes.

De ce monceau de dogmes évanouis subsiste néanmoins une idéologie moderne. Sans se prévaloir des idéologies passées, elle en porte les traces, certaines manies, des habitudes ou des stratagèmes. Mais cette idéologie moderne se défend d'être une idéologie. Elle s'efforce de paraître débarrassée de tout ce qui constituait une idéologie, et elle sait faire illusion. A force de masques et de dénégations, elle parvient à faire douter de son existence. Nous pourrions l'arracher à son ombre pour la faire passer aux aveux : elle ne se déroberait pas. Même si elle disait haut et fort de quoi elle est faite, de quelles pensées inavouables, de quelle ambition, de quelle soif d'hégémonie, nous ne serions pas plus avancés. Car si cette idéologie ne se montre pas, c'est qu'elle n'en a pas besoin. Contrairement au christianisme, au communisme ou au fascisme, elles se dispense des pompes de la terreur. Elle ne nous force ni à prier ni à nous taire. C'est qu'elle s'est insinuée partout, jusque dans les petites choses. Elle s'exprime par bribes, et dans le murmure. Elle ne paraît jamais d'un bloc, d'un visage. On ne l'identifie pas, ou mal. Elle tergiverse, finasse, se pare de la plus grande confusion possible. C'est dans le brouhaha qu'elle se sent chez elle.

Imperceptiblement, insidieusement, elle s'est mise dans notre langage, dans nos coutumes, dans nos jugements et dans notre façon d'appréhender la réalité, à commencer par l'Histoire. Or, c'est précisément de cette Histoire, de ce mouvement entre passé, présent et avenir que veut nous priver l'idéologie moderne. Elle omet sciemment le passé pour mieux se vautrer dans le présent, un présent qui doit coûte que coûte faire oublier l'avenir. L'avenir : n'oublions pas que les idéologies du XXème siècle se sont acharnées à oublier le présent pour s'oublier dans la promesse d'un avenir, forcément meilleur, forcément radieux.

Aujourd'hui, l'avenir est avant tout une menace, un monde mauvais et périlleux qu'il faut ôter de notre esprit. pour cela, il suffit de provoquer son oubli. Et, dès lors que l'avenir est oublié, on peut oublier le passé.

Mais on ne saurait faire disparaître complètement le passé. Il doit donc apparaître tel que le présent puisse le supporter : un passé éloigné, flou, fait de perruques royales, de victoire navales, de conquêtes triomphales. Il ne doit en rester que des dates magistrales, des batailles héroïques et des splendeurs muséifiées. C'est par ce travestissement du passé et ce rejet de l'avenir que l'idéologie moderne se constitue et agit comme une idéologie. Elle procède avec une violence tout en raffinement, sans jamais avouer sa besogne qui consiste à abolir systématiquement le mouvement de l'Histoire. C'est une technique d'aveuglement, une technique qui a fait ses preuves. C'est désormais en aveugles que nous appréhendons le monde. Nous somme dans une étrange nuit, une nuit qui ne commence pas et ne finit pas, puisqu'elle n'a ni passé ni avenir. Et dans cette nuit, nous sommes comme suspendus dans le présent. Mieux : nous nous y réfugions, comme dans un cocon...

Walter Benjamin l'a remarqué : " Rien de ce qui eut jamais lieu n'est perdu pour l'Histoire." Mais l'Histoire ne consiste pas en une succession d'évènements. Il ne s'agit pas de savoir comment les choses se sont réellement passées. Il s'agit de réveiller les morts, tous les morts, sans exception. Il faut entendre la voix de ces misérables, des anonymes, des exclus de l'Histoire officielle. Seules ces voix retrouvées donneront une réalité au présent. Elles en sont le garant invisible et muet

C'est parce qu'on peut douter de la fable du passé que le passé véritable peut se rouvrir. Nietzsche, dans Le Gai Savoir, l'a noté ; il faut remettre toute l'Histoire en question, car le passé est sans doute essentiellement inexploré. Pour cela, il faut faire appel à ses propres forces rétroactives, afin que les secrets du passé sortent de leurs cachettes.
Nietzsche se réjouit de cette vertu nouvelle qu'on appelle " le sens historique". Mais ce sentiment est "encore une chose si pauvre et si froide qu'il parcourt bien des gens comme un frisson glacé, et qu'il les rend encore plus pauvres et plus froids."

C'est un sentiment vaste, encore embrouillé, qui ne sait quoi faire de ce continent enfoui dans la mémoire collective, et qui a des airs de malade incurable plein de regret pour sa santé ou de vieillard agonisant nostalgique de sa jeunesse. C'est que l'effort qu'exige de nous un tel sentiment est énorme. Il s'agit ni plus ni moins de sentir comme sa propre histoire toute l'Histoire de l'humanité. Aussi Nietzsche écrit-il : "Prendre tout cela sur son âme, le passé le plus vieux, le présent le plus neuf, les pertes, les espoirs, les conquêtes, les victoires de l'humanité, réunir tout cela en une seule âme, en un seul sentiment, voilà qui devrait produire enfin un bonheur tel que l'homme n'en a jamais connu..."

Rien du pressentiment de Nietzsche ne s'est accompli. Un siècle de divers avenirs radieux s'est consumé dans l'horreur et la pitié ; et nous voilà : vieux et jeunes enfants d'un temps suspendu, qui n'avons plus guère la force de rêver, n'en ressentons qu'à peine la nécessité, parce que l'idéologie moderne ne provoque aucun rêve.

Ce qu'on a appelé le capitalisme, qu'on nomme volontiers libéralisme, et qu'on voudrait définir comme une réalité où les rapports de force seraient dictés par la concurrence et le profit, cette société mondiale qui irait sans boussole secrète ce qu'il lui manque, ce qui se niche dans son absence, c'est-à-dire un monde vivant dans le monde achevé. Et ce monde n'est rien de moins que la conscience du temps, et son expérience. Plus que par la philosophie, c'est peut-être par la poésie que commence l'Histoire."

Frédéric Pajak : extrait de " Manifeste Incertain 3 " Les Editions Noir Sur Blanc, 2014

https://fr.wikipedia.org/wiki/Fr%C3%A9d%C3%A9ric_Pajakhttp://

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