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23 août 2016 2 23 /08 /août /2016 12:26

" Je pensais aux hommes qui travaillaient à cette heure, à Jude, Jesus, Dave et Luis, Simon, le grand gars maigre... Et aux autres, qui travaillaient encore et toujours. Ils étaient vivants, eux, et le sentaient à chaque instant. Ils étaient dans la vie magnifique, luttant au corps à corps avec l'épuisement, avec leur propre fatigue et la violence de l'au dehors. Et ils résistaient, ils dépassaient leur peine jusqu'à ce que vienne l'heure très lente où l'on avance dans le ciel obscur vers le repos peut-être enfin pour certains - mais qui était peine encore, pour celui qui avait pris son quart, lutte encore, contre le sommeil, les yeux qui se ferment, les demi-rêves qui emplissent l'espace étroit de la timonerie, celui qui était seul, à porter la vie de tous les corps abandonnés à bord, seul à seul avec l'océan et ses humeurs, face au ciel et aux oiseaux fous tournant dans le halo blanc de la proue, porté par le rugissement des moteurs, le roulement incessant de la vague et le conscience de tous ceux qui dorment dans le monde à cette heure. Comme s'il était l'unique éveillé de l'univers entier, vigile qui ne doit pas faiblir, ses amours terriennes devenues des galets brûlants qu'il caresse en lui et qui brillent dans la nuit.

Ils étaient dans la vraie vie. Et moi, au port, en rade, dans ce rien quotidien ponctué de règles, le jour, la nuit, divisés. Le temps captif, les heures morcelées en un ordre fixe. Manger, dormir, se laver. Travailler. Et comment s'habiller et pour avoir l'air de quoi..."

Catherine Poulain : extrait de "Le grand marin", Éditions de l'Olivier, 2016.

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8 août 2016 1 08 /08 /août /2016 18:09
la dernière frontière

" Le silence nous confronte à l'intériorité, à la personne que l'on est. Je pense que les jeunes générations se mettent dans une saturation des sens pour éviter de trop réfléchir à elles-mêmes et de se confronter à l'altérité du monde. D'où l'importance de la surface, du look, de l'image, du spectacle, du tatouage; Tout pousse à s'inscrire à la surface de soi parce que l'intérieur est un monde inconnu et effrayant. Interrompre la parole, ce serait comme se regarder dans les yeux...

Pendant longtemps , le silence n'était pas rentable, mais aujourd'hui, l'économie s'en est saisie, pour en faire une valeur marchande. Regardez le coût de l'immobilier dans les endroits privilégiés, à l'orée des forêts, sur les bords des lacs. On voit foisonner les espaces d'animations, les parcs d'attraction, qui paradoxalement amènent au cœur des forêts les voitures. Ils viennent briser la sacralité de ces espaces que les marcheurs gagnaient après des heures. Je me demande si le silence n'est pas la dernière frontière. Nous cherchons à repousser cette frontière le plus loin possible, jusqu'à sans doute l'éliminer un jour. D'ailleurs, le rêve transhumaniste de se greffer des puces électroniques sur ce qui nous resterait de corps renvoie à un monde où on serait en permanence dans la connexion, dans l'interaction obligatoire, ce serait la liquidation absolue et définitive su silence...

La nostalgie du silence est le fait de gens d'un certain âge. Les jeunes générations vivent dans un monde de plus en plus bruyant. Elles ont de plus en plus de mal à se taire. Quand vous arrivez devant les étudiants et que vous vous taisez durant quelques secondes, vous voyez leur affolement. Ques se passe-t-il, pourquoi ne dit-il rien ? Le simple fait de regarder avec le sourire les gens qui vous entourent fait monter l'angoisse. Ils sont habitués à saturer en permanence leur espace sonore. L'intériorité est vécue comme un gouffre, dont il faut se protéger avec toutes les prothèses sonores disponibles sur le marché..."

David Le Breton, extrait d'entretien dans Télérama du 3/08/2016

https://fr.wikipedia.org/wiki/David_Le_Bretonhttp://

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18 juillet 2016 1 18 /07 /juillet /2016 19:31

" J'ai tapé le prénom et le nom de H sur Google. Les deux sont apparus en tête des occurrences avec une série de six photos. Quatre montraient des hommes jeunes, entre vingt et trente ans - à éliminer. Les deux autres étaient des photos de groupe. J'ai cliqué sur l'une des deux, celle en couleurs, pour l'agrandir. Elle était issue d'un journal de province et précédée d'un gros titre : E et H célèbrent leurs noces d'or. C'était bien lui, le nom de la région et la localité ne me laissaient aucun doute. La photo montrait un groupe massif d'individus étagés sur quatre rangs, serrés les uns sur les autres - sans doute pour faire entrer tout le monde dans le cadre - sur l'herbe d'une pelouse, avec des frondaisons au fond. Les visages étaient lointains, un peu flous. Les hommes de ma génération présents sur la photo avaient tous des cheveux blancs. Je l'ai identifié au milieu du groupe, dans celui qui avait la stature la plus puissante, avec des épaules lourdes, un ventre imposant, un air de patriarche, à côté d'une femme plus petite, avec peut-être des lunettes, c'était difficile à distinguer. Il portait une chemise style décontracté, à col ouvert. A le fixer, j'ai retrouvé la forme lourde du visage, le nez fort, qui me l'avaient fait comparer à Marlon Brando. Maintenant, sur la photo, c'était le Brando du Dernier tango à Paris. J'ai compté, ils étaient une quarantaine, de tous âges, des enfants assis par terre ou tenus dans les bras. Après je penserai à une colonie de vacances. D'après le journal, le couple s'est marié dans les années 1960, a eu des enfants, de nombreux petits-enfants et même des arrières-petits-enfants. Une vie d'homme.

Rien de plus réel en soi que cette photo datant de moins d'un an, c'est pourtant l'irréalité de ce que je vois qui me stupéfie. L'irréalité du présent, de ce tableau familial champêtre, à côté de la réalité du passé, l'été 58 à S, que depuis des mois, je fais passer de l'état d'images et de sensations à celui de mots.

Comment sommes nous présents dans l'existence des autres, leur mémoire, leurs façons d'être, leurs actes même ? Disproportion inouïe entre l'influence sur ma vie de deux nuits avec cet homme et le néant de ma présence dans la sienne.

Je ne l'envie pas, c'est moi qui écris.

Aujourd'hui, ayant de nouveau regardé cette photo sur Google, j'éprouve un vague malaise, presque du découragement. L'image, brusquement, d'un clan. De la massivité et de la solidité d'un clan issu d'une semence qui a fait souche, dans une trajectoire sociale réussie, sans surprise. La force du nombre. Je pense "je suis seule et ils sont tous", comme le personnage du Sous-sol de Dostoïevski. On dirait qu'ils font bloc autour de lui, le Parrain, contre une entreprise dont ils ne savent rien, ligués contre la mémoire d'un temps où ils n'étaient pas ou qu'ils ont oublié, mais moi non. Impression qu'ils m'accusent de poursuivre la même folie qu'il y a cinquante ans sous une autre forme. Celle qui consiste chaque jour à ma table à rejoindre cette fille qui a été moi, de me fondre en elle - c'est moi qui suis son fantôme, qui habite son être disparu...

Annie Ernaux, extrait de : "Mémoire de fille" Gallimard 2016

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9 juillet 2016 6 09 /07 /juillet /2016 19:04

"... La lutte pour la réussite des fils d'immigrés, jusque là rituelle, vient de prendre un tour pathologique. Et où ? je vous le demande. dans le manoir d'un gentleman-farmer (...), un type d'équerre comme un paquet de cartes, qui attendait une évolution diamétralement opposée des choses, et qui n'était en rien préparé à ce qui allait se produire. Comment aurait-il pu deviner, avec toute sa bonté soigneusement calibrée, qu'il fallait payer si cher pour vivre dans l'obéissance ? L'obéissance, on la choisit pour faire baisser les enjeux, au contraire. Belle épouse, Belle maison. L'affaire se porte comme un charme... Il en jouit un maximum, de son paradis personnel. Ainsi vivent les gens qui réussissent. Ce sont de bons citoyens. Ils ont conscience de leur chance.Ils en sont reconnaissants. Dieu leur sourit. Quand il y a des problèmes, on s'adapte.Or subitement tout change, et ça devient impossible. plus rien ne sourit à personne. Et alors qui peut s'adapter ? Voilà quelqu'un qui n'est pas fait pour que la vie batte de l'aile - ne parlons pas de l'invraisemblable. D'ailleurs qui est fait pour l'invraisemblable ? Personne. La tragédie de l'homme qui n'était pas fait pour la tragédie, c'est la tragédie de tout homme..."

Philip Roth : extrait de " Pastorale américaine" Gallimard 1999

http://droledepoque.lesdebats.fr/articles/n15/loubert1.pdf

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23 juin 2016 4 23 /06 /juin /2016 18:12

" J'ai porté des bidons de résine synthétique

Un produit dangereux réputé asphyxiant

Qui sert à fabriquer des sols lisses et brillants

Dans les halls des cliniques, les salles de gymnastique

J'étais intérimaire, c'est-à-dire moins que rien

Celui que le patron peut toujours congédier

Sans que jamais ne bronche aucun des ouvriers

J'essuyais le mépris de ces frères humains


Au temps de ma jeunesse, j'étais un misérable

Me tuant à sécher le ventre des citernes

Avec de la sciure mélangée à du sable

Avant de tout repeindre d'une couleur si terne

Comme chauffeur-livreur, j'ai travaillé six mois

C'était une boucherie qui faisait abattoir

On entendait les bêtes, leurs cris et leur effroi

On sentait leurs carcasses pourrir au dépotoir


J'ai été couchettiste dans les wagons de nuit

Nous partions de Genève, nous allions jusqu'à Rome

Dans mon compartiment je caressais l'ennui

Pourtant j'étais parfois le plus heureux des hommes

Parmi les couchettistes nous étions quelques-uns

A louer une Vespa pour aller à la mer

Vers neuf heures du matin nous commencions à jeun

A boire de la bière et des liqueurs amères

Et puis nous repartions à la tombée du soir

Titubant jusqu'au train, au bras d'une Romaine

Elle nous offrait enfin un baiser sans histoire

Nous en gardions le goût au moins pour la semaine


De ces petits boulots, j'en ai fait des dizaines

Grouillot d'imprimerie, manœuvre de chantier

J'ai haï le travail et le monde ouvrier

Les ordres répétés, les hurlements obscènes

Et j'ai haï ma vie et tout ce temps perdu

Les journées fatigantes et les nuits provisoires

ces heures désolantes, ces gestes dérisoires

Tous ces mots étouffés et ces malentendus


Je me revois aussi dans le Quartier latin

Crevant de solitude et recherchant quelqu'un

Un regard, une voix, dans le petit matin

Des mots de rien, de peu, même des lieux communs

Je voulais qu'on me parle de la pluie, du beau temps

Et des banalités qu'on se dit au comptoir

Devant un verre de vin pour faire durer l'instant

Ou bien les yeux mouillés sur le bord du trottoir "


Frédéric Pajak : poème extrait du " Manifeste incertain T3 " Editions Noir Sur Blanc 2014

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Published by jmlire9258 - dans Poésie
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24 mai 2016 2 24 /05 /mai /2016 17:40

" Dieu que Téhéran était triste. Le deuil éternel, la grisaille, la pollution. Téhéran ou la peine capitale. Cette tristesse était renforcée, encadrée, par la moindre lumière ; les fêtes abracadabrantes de la jeunesse dorée du nord de la ville, si elles nous distrayaient sur le moment, me précipitaient ensuite, par leur contraste éclatant avec la mort de l'espace public, dans un spleen profond. Ces jeunes femmes magnifiques qui dansaient, dans des tenues et des poses très érotiques, en buvant des bières turques ou de la vodka, sur de la musique interdite en provenance der Los Angeles remettaient ensuite leurs foulards et leurs manteaux et se perdaient dans la foule de la bienséance islamique. Cette différence si iranienne entre le biroun et l'andaroun, l'intérieur et l’extérieur de la maison, le privé et le public, que remarque déjà Gobineau*, était poussée à l’extrême par la République islamique. On entrait dans un appartement ou une villa du nord de Téhéran et on se retrouvait soudain au milieu d'une jeunesse en maillot de bain qui s'amusait, un verre à la main, autour d'une piscine, parlait parfaitement anglais, français ou allemand et oubliait, dans l'alcool de contrebande et le divertissement, le gris du dehors, l'absence de futur au sein de la société iranienne. Il y avait quelque chose de désespéré dans ces soirées ; un désespoir dont on sentait qu'il pouvait se transformer, pour les plus courageux ou les moins nantis, en cette énergie violente propre aux révolutionnaires. Les descentes de la milice des mœurs étaient, selon les périodes et les gouvernements, plus ou moins fréquentes ; on entendait des bruits, selon lesquels un tel aurait été arrêté, un tel passé à tabac, une telle humiliée par un examen gynécologique pour prouver qu'elle n'avait pas eu de relations sexuelles hors mariage. Ces récits, qui me rappelaient toujours l'atroce examen proctologique subi par Verlaine en Belgique après son algarade avec Rimbaud, faisaient partie du quotidien de la ville. Les intellectuels et les universitaires, pour beaucoup, n'avaient plus l'énergie de la jeunesse, ils se divisaient en plusieurs catégories : ceux qui avaient réussi, bon an, mal an, à se construire une existence plus ou moins confortable " en marge" de la vie publique ; ceux qui redoublaient d'hypocrisie pour profiter le plus possible des prébendes du régime et ceux qui, nombreux, souffraient d'une dépression chronique, d'une tristesse sauvage qu'ils soignaient plus ou moins bien en se réfugiant dans l'érudition, dans les voyages imaginaires ou les paradis artificiels. Je me demande ce que devient Parviz* - le grand poète à barbe blanche ne m'a pas donné de ses nouvelles depuis des lustres, je pourrais lui écrire, il y a si longtemps que je ne l'ai pas fait. Quel prétexte trouver ? Je pourrais traduire en allemand un de ses poèmes, mais c'est une expérience terrifiante de traduire d'une langue qu'on ne connaît pas vraiment, on a l'impression de nager dans le noir - un lac calme ressemble à une mer démontée, un bassin d'agrément à une rivière profonde. A Téhéran c'était plus simple, il était là et pouvait m'expliquer, presque mot à mot, le sens de ses textes. Peut-être n'est-il même plus à Téhéran. Peut-être vit-il en Europe ou aux États-Unis. Mais j'en doute. La tristesse de Parviz venait justement du double échec de ses tentatives d'exil, en France et en Hollande : l' Iran lui manquait ; il était rentré au bout de deux mois. Évidemment, de retour à Téhéran, il avait suffit de quelques minutes pour qu'il déteste de nouveau ses concitoyens. Chez les femmes de la police des frontières en marnaé qui prennent votre passeport à l'aéroport de Mehrâbad, racontait-il, on ne reconnaît ni le bourreau, ni la victime ; elles portent la cagoule noire de l'exécuteur médiéval ; elles ne vous sourient pas ; elles sont flanquées de soudards en parka kaki armés de fusils d'assaut G3 made in the Islamic Republic of Iran, dont on ne sait s'ils sont là pour les protéger des étrangers qui débarquent de ces avions impurs ou les, fusiller au cas où elles leur manifesteraient trop de sympathie. On ignore toujours ( et Parviz soufflait cela avec une résignation ironique, un mélange tout à fait iranien de tristesse et d'humour) si les femmes de la Révolution iranienne sont les maîtresses ou les otages du pouvoir. Les fonctionnaires en tchador de la Fondation des déshérités sont parmi les femmes les plus riches et les plus puissantes d'Iran. Les fantômes sont mon pays, disait-il, ces ombres, ces corneilles du peuple auxquelles on attache solidement leur voile noir quand on les exécute par pendaison, pour éviter une indécence, parce que l'indécence ici n'est pas la mort, qui est partout, mais l'oiseau, l'envol, la couleur, surtout la couleur de la chair des femmes, si blanche, si blanche - elle ne voit jamais le soleil et risquerait d'aveugler les martyrs par sa pureté. Chez nous, les bourreaux en capuche noir de deuil sont aussi les victimes que l'on pend à loisir pour les punir de leur irréductible beauté..."

Mathias Enard : extrait de " Boussole", Éditions Actes Sud, 2015

https://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_Arthur_de_Gobineauhttp://

*https://fr.wikipedia.org/wiki/Parviz_Abolgassemi

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Published by jmlire9258 - dans Extraits de livres
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5 mai 2016 4 05 /05 /mai /2016 11:26

" Aujourd'hui , je suis très opposée au féminisme à la façon d’Élisabeth Badinter. Je réprouve la bataille laïcarde. Je suis contre la loi contre le voile. Pourquoi interdire aux femmes de s'habiller comme elles le veulent ? Pourquoi imposer ? C'est le contraire de la liberté, d'un vrai féminisme... Connaît-on la proportion des femmes qui choisissent de le porter et celles à qui on l'impose ? Et les femmes occidentales, sont-elles sûres d'avoir choisi tout ce qu'elles font ? Ces femmes qui ont l'arrogance de décider de qui est libre ou pas, le sont-elles elles-mêmes ? Sont-elles entièrement émancipées ?...

Je pense aux paroles d'une chanson d'Alain Souchon, Poulailler's Song : " Dans les poulaillers d'acajou /Les belles basses-cours à bijoux /On entend la conversation d'la volaille qui fait l'opinion, " Et ce qui gagne dans les " poulaillers d'acajou", c'est l'islamophobie, la haine de l'autre. Depuis des années maintenant...

Annie Ernaux : extrait d'entretien pour le magazine Politis n°1398, Avril 2016

https://fr.wikipedia.org/wiki/Annie_Ernauxhttp://

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Published by jmlire9258 - dans Dans la Presse
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20 avril 2016 3 20 /04 /avril /2016 18:14
dans une étrange nuit

" L'homme va sur la route. Il est seul. Le ciel est pâle, qui s'abaisse sur les champs découpés par des rangées de bosquets. Des corbeaux croassent dans le geignement du vent. L'homme vient du village. Il va on ne sait où. Peut-être jusqu'au village voisin, peut-être jusqu'au ruisseau ou dans la forêt épaisse. Peut-être va-t-il à la grande ville couchée sur le bord du fleuve qui expire dans la mer.

Et s'il n'y avait pas de route ? Ni chemin ni sentier ? Si le village s'arrêtait à son dernier mur ?

Le village est de pierre, d'un bon caillou gris qui a fait l'église, la mairie, l'épicerie, le salon de coiffure. Sans oublier quelques briques pour l'école et plusieurs maisonnettes alignées sur la rue. Et des parpaings pour le snack-bar. Le snack-bar : là où tout se dit, et tout se tait. Le rendez-vous de la société. Au bout du village, il y a encore le cimetière, où chacun finit sa route. Mais il n'y a pas de route. Au bout du cimetière, il n'y a plus rien. des prairies, des broussailles, des bois à perte de vue.
Après commence le néant.
Le village a perdu sa route et la route, c'était le début du monde. Un village sans route, c'est un village sans monde. Impossible d'aller ni de revenir. On est suspendu sous le clocher de l'église, à attendre une heure qui ne sert à rien, puisqu'il n'y a nulle part où aller et venir, hormis les deux pas qui séparent le salon de coiffure du snack-bar. On oublie le quart d'heure qui vient de passer. On oublie le passé le plus proche. On oublie le passé lointain. On ne veut rien savoir du lendemain, ni de n'importe quel jour qui vient, puisqu'il n'y a pas de route, puisqu'il n'y a rien qui mène hors du village.

L'époque actuelle ressemble à ce village. Ce n'est pas la route qui manque, mais un passé et un avenir. L'époque ne connaît que son présent, un présent expulsé de son passé et privé de son avenir, ou, selon l'expression de Walter Benjamin : " un temps homogène et vide" . Il n'y a plus d'hier. Il n'y a plus de lendemain. seul subsiste le jour d'aujourd'hui, qui fait place au jour suivant qui oubliera le jour d'hier.

C'est par le doute et le hasard que les convictions s'ébranlent, que les systèmes périclitent, même s'ils s'exténuent par leurs propres agissements, lorsque leur puissance parvient à son comble et qu'elle n'engendre plus que le déclin.

Nous sommes les héritiers malgré nous des idéologies du XXème siècle. Nous ressemblons à leurs pensionnaires hébétés, croupissants dans le déni de leurs illusions encore tièdes. Nous ne voulons rien accepter de ces croyances périmées, car nous savons assez le fléau qu"elles ont été, toutes sans exception - , nationalistes, communistes, fascistes.

De ce monceau de dogmes évanouis subsiste néanmoins une idéologie moderne. Sans se prévaloir des idéologies passées, elle en porte les traces, certaines manies, des habitudes ou des stratagèmes. Mais cette idéologie moderne se défend d'être une idéologie. Elle s'efforce de paraître débarrassée de tout ce qui constituait une idéologie, et elle sait faire illusion. A force de masques et de dénégations, elle parvient à faire douter de son existence. Nous pourrions l'arracher à son ombre pour la faire passer aux aveux : elle ne se déroberait pas. Même si elle disait haut et fort de quoi elle est faite, de quelles pensées inavouables, de quelle ambition, de quelle soif d'hégémonie, nous ne serions pas plus avancés. Car si cette idéologie ne se montre pas, c'est qu'elle n'en a pas besoin. Contrairement au christianisme, au communisme ou au fascisme, elles se dispense des pompes de la terreur. Elle ne nous force ni à prier ni à nous taire. C'est qu'elle s'est insinuée partout, jusque dans les petites choses. Elle s'exprime par bribes, et dans le murmure. Elle ne paraît jamais d'un bloc, d'un visage. On ne l'identifie pas, ou mal. Elle tergiverse, finasse, se pare de la plus grande confusion possible. C'est dans le brouhaha qu'elle se sent chez elle.

Imperceptiblement, insidieusement, elle s'est mise dans notre langage, dans nos coutumes, dans nos jugements et dans notre façon d'appréhender la réalité, à commencer par l'Histoire. Or, c'est précisément de cette Histoire, de ce mouvement entre passé, présent et avenir que veut nous priver l'idéologie moderne. Elle omet sciemment le passé pour mieux se vautrer dans le présent, un présent qui doit coûte que coûte faire oublier l'avenir. L'avenir : n'oublions pas que les idéologies du XXème siècle se sont acharnées à oublier le présent pour s'oublier dans la promesse d'un avenir, forcément meilleur, forcément radieux.

Aujourd'hui, l'avenir est avant tout une menace, un monde mauvais et périlleux qu'il faut ôter de notre esprit. pour cela, il suffit de provoquer son oubli. Et, dès lors que l'avenir est oublié, on peut oublier le passé.

Mais on ne saurait faire disparaître complètement le passé. Il doit donc apparaître tel que le présent puisse le supporter : un passé éloigné, flou, fait de perruques royales, de victoire navales, de conquêtes triomphales. Il ne doit en rester que des dates magistrales, des batailles héroïques et des splendeurs muséifiées. C'est par ce travestissement du passé et ce rejet de l'avenir que l'idéologie moderne se constitue et agit comme une idéologie. Elle procède avec une violence tout en raffinement, sans jamais avouer sa besogne qui consiste à abolir systématiquement le mouvement de l'Histoire. C'est une technique d'aveuglement, une technique qui a fait ses preuves. C'est désormais en aveugles que nous appréhendons le monde. Nous somme dans une étrange nuit, une nuit qui ne commence pas et ne finit pas, puisqu'elle n'a ni passé ni avenir. Et dans cette nuit, nous sommes comme suspendus dans le présent. Mieux : nous nous y réfugions, comme dans un cocon...

Walter Benjamin l'a remarqué : " Rien de ce qui eut jamais lieu n'est perdu pour l'Histoire." Mais l'Histoire ne consiste pas en une succession d'évènements. Il ne s'agit pas de savoir comment les choses se sont réellement passées. Il s'agit de réveiller les morts, tous les morts, sans exception. Il faut entendre la voix de ces misérables, des anonymes, des exclus de l'Histoire officielle. Seules ces voix retrouvées donneront une réalité au présent. Elles en sont le garant invisible et muet

C'est parce qu'on peut douter de la fable du passé que le passé véritable peut se rouvrir. Nietzsche, dans Le Gai Savoir, l'a noté ; il faut remettre toute l'Histoire en question, car le passé est sans doute essentiellement inexploré. Pour cela, il faut faire appel à ses propres forces rétroactives, afin que les secrets du passé sortent de leurs cachettes.
Nietzsche se réjouit de cette vertu nouvelle qu'on appelle " le sens historique". Mais ce sentiment est "encore une chose si pauvre et si froide qu'il parcourt bien des gens comme un frisson glacé, et qu'il les rend encore plus pauvres et plus froids."

C'est un sentiment vaste, encore embrouillé, qui ne sait quoi faire de ce continent enfoui dans la mémoire collective, et qui a des airs de malade incurable plein de regret pour sa santé ou de vieillard agonisant nostalgique de sa jeunesse. C'est que l'effort qu'exige de nous un tel sentiment est énorme. Il s'agit ni plus ni moins de sentir comme sa propre histoire toute l'Histoire de l'humanité. Aussi Nietzsche écrit-il : "Prendre tout cela sur son âme, le passé le plus vieux, le présent le plus neuf, les pertes, les espoirs, les conquêtes, les victoires de l'humanité, réunir tout cela en une seule âme, en un seul sentiment, voilà qui devrait produire enfin un bonheur tel que l'homme n'en a jamais connu..."

Rien du pressentiment de Nietzsche ne s'est accompli. Un siècle de divers avenirs radieux s'est consumé dans l'horreur et la pitié ; et nous voilà : vieux et jeunes enfants d'un temps suspendu, qui n'avons plus guère la force de rêver, n'en ressentons qu'à peine la nécessité, parce que l'idéologie moderne ne provoque aucun rêve.

Ce qu'on a appelé le capitalisme, qu'on nomme volontiers libéralisme, et qu'on voudrait définir comme une réalité où les rapports de force seraient dictés par la concurrence et le profit, cette société mondiale qui irait sans boussole secrète ce qu'il lui manque, ce qui se niche dans son absence, c'est-à-dire un monde vivant dans le monde achevé. Et ce monde n'est rien de moins que la conscience du temps, et son expérience. Plus que par la philosophie, c'est peut-être par la poésie que commence l'Histoire."

Frédéric Pajak : extrait de " Manifeste Incertain 3 " Les Editions Noir Sur Blanc, 2014

https://fr.wikipedia.org/wiki/Fr%C3%A9d%C3%A9ric_Pajakhttp://

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1 avril 2016 5 01 /04 /avril /2016 18:20

_ " L'incroyable cecité de la conscience humaine me bouleversera toujours. Ils parlent de déjeuner et de sieste et ne voient pas que le canapé où ils s'allongent est leur cercueil.

 

_ " Ecrire la Vérité ou ma vérité ? Ma vérité. Et si ce n'est pas la Vérité ? Alors écrire l'erreur, mais la mienne. "

 

-  " En fin de compte, qu'est-ce que la liberté ? Diriger nos pas chancelants dans la nuit polaire vers une étoile que nous avons choisie tout en sachant pertinemment que nous ne l'atteindrons jamais. Mais pourquoi avons nous choisi une étoile ? Parce qu'il fait sombre, à l'évidence...

 

 -  Je sais ce qu'est la liberté : la liberté est ce qui n'existe pas. Soupir, idéé, absolu. Nous vivons dans le concret, nous aspirons à l'absolu et nous finissons dans le néant, parce que la mort est la rencontre terrifiante du concret et de l'absolu et qu'elle constitue pour le sujet  une union ironique. Et la plus grande ironie est que le sujet n'en fait même pas l'expérience, parce que la mort n'est pas une expérience. "

 

 

_" Où ai-je lu cette excellente histoire du lord et de son majordome ? On demande à un jeune lord qui vit retiré pourquoi il ne prend pas part à la vie. Il est bouleversé par la question : qu'est-ce que la vie ? Eh bien, la société, les courses, les amis, se marier, fonder une famille, lui dit-on. Ah bon, répond alors le lord, si c'est ça la vie, mon majordome s'en charge pour moi. "

 

 

_  " L'artiste doit entamer son oeuvre dans le même état d'esprit qu'un criminel qui commet son forfait " ( citation de Degas )

     " C'est la moitié de la question; l'autre, c'est que, de nos jours, les autorités traitent les bons artistes comme des criminels " Imre Kertész  1964

 

-" Je n'ai jamais pensé au fait que j'étais juif, sauf quand j'étais en danger. Et encore, ma judéité ne se manifestait pas dans ces cas là  comme quelque chose d'intérieur , mais toujours comme une négativité, une limitation, une détermination exterieure - de même qu'on se définit comme nourriture vivante face à un requin dans l'océan ou à un tigre dans la jungle. Mais on ne peut pas se contenter d'être la nourriture des autres. je n'ai jamais pensé à la religion : je ne la comprends tout simplement pas, qu'il s'agisse  par exemple de le religion juive ou du bouddhisme, de la religion des adorateurs du feu, des serviteurs de Kali ou encore de celle des mormons. Pourtant ma judéité m'a permis de vivre l'expérience universelle d'une existence humaine assujettie au totalitarisme. Donc si je suis juif, je dis que je suis négation, négation de tout orgueil humain, négation de toute sécurité, des nuits tranquilles, de la vie spirituelle paisible, du conformisme, du libre choix, de la fierté nationale - je suis la page noire du livre des triomphes qui ne laisse pas transparaître l'écriture, je suis une négation, non pas juive, mais une négation humaine universelle, un mané, theckel, pharès sur le mur de l'oppression totale "

 

 

 

Dieu : mais pour l'amour de Dieu ! Ce qui compte, ce n'est pas de savoir s'il existe ou non, c'est uniquement de savoir pourquoi nous croyons qu'il existe ou non. _ ( Sans doute tiré d'un livre de Mary Mc Carthy )

 

_  Tout ce que le public salue avec joie comme les signes distinctifs d'un écrivain - ses tournures, les méandres de sa pensée, ses épithètes caractéristiques, sa prégnance reconnaissable entre toues, la musique incomparable de son texte, et donc tout ce qu'on appelle " son style " - est pour l'écrivain un joug amer, un boulet dont il veut se libérer et qui le tire d'autant plus vers le bas.

 

_   Se préparer. Pour qu'elle ne nous atteigne pas comme un accident, comme un malfrat qui nous assommerait au coin de la rue. Beethoven : " Malheur à celui qui ne sait pas mourir "

 

Imre Kertesz : extraits de son "Journal de galère" Actes Sud, octobre 2010

 

 

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Published by jmlire9258
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23 mars 2016 3 23 /03 /mars /2016 18:56

" - Venez, on danse.

- D'accord, mais vous ne me chantez pas dans l'oreille.
- Allez, debout

On s'en fout, me disais-je, on sera bientôt morts tous les deux, de toute façon. Alors je me suis levé, et là, sur la terrasse, Coleman Silk et moi nous nous sommes mis à danser le fox-trot. Il conduisait et je le suivais de mon mieux. Je me rappelais le jour où il avait fait irruption dans mon studio après avoir réglé les obsèques d'Iris, fou de douleur, fou de rage, et où il m'avait dit qu'il fallait que je lui écrive ce livre sur toutes les incroyables absurdités de son histoire, dont le sommet avait été le meurtre de sa femme. On aurait cru que cet homme là ne retrouverait jamais le goût de la niaiserie de la vie, et que tout ce qu'il pouvait y avoir de ludique, de léger en lui, était perdu corps et biens, avec sa carrière, sa réputation, et sa redoutable épouse. S'il ne me vînt même pas à l'idée de lui rire au nez, et de le laisser danser sur sa terrasse puisque bon lui semblait, pour m'amuser du spectacle, si je lui tendis la main, et le laissai me passer un bras autour de la taille pour me pousser rêveusement sur le parterre d'ardoise, peut-être était-ce parce que je m'étais trouvé là ce fameux jour où le corps d'Iris était encore tiède, et où j'avais vu le visage de Coleman...

Nous avons continué à danser. Il n'y avait rien d'ouvertement charnel dans ce contact, mais du fait que Coleman portait un short en jean pour tout vêtement, et que ma main reposait aussi naturellement sur son dos tiède que sur celui d'un chien ou d'un cheval, c'était plus qu'une parodie. Il me guidait sur ce sol de pierre avec une sincérité à-demi sérieuse, sans parler du bonheur spontané d'être en vie, en vie par la bouffonnerie du hasard, en vie sans raison - le bonheur qu'on éprouve, enfant, lorsqu'on vient d'apprendre à faire de la musique avec un peigne et du papier hygiénique.

C'est seulement quand nous nous sommes rassis que Coleman m'a parlé de sa maîtresse. " J'ai une liaison, Nathan, j'ai une liaison avec une femme de trente-quatre ans. Je ne peux pas vous dire le bien que ça me fait.

- La danse est finie, vous n'êtes pas obligé.

- Je croyais être incapable d'éprouver quoi que ce soit. Mais quand ça vous revient, si tard dans la vie, du jour au lendemain, de façon totalement imprévue, et même indésirée, quand ça vous revient et qu'il n'y a rien qui dilue la chose, qu'on n'est pas en train de se battre sur vingt-deux fronts, qu'on n'est plus au fond du délire quotidien... quand on ne vit plus que ça...

- Et qu'elle a trente-quatre ans.

- Et inflammable, avec ça. C'est une femme de feu. Elle m'a fait retrouver le vice du sexe.

- " La Belle Dame sans Merci te tient sous son empire"

- Il faut croire. Je lui demande : " C'est comment, pour toi, avec un type de soixante et onze ans ?" et elle me répond : " C'est parfait, avec un type de soixante et onze ans. Il a des comportements bien établis, il va plus changer. On sait ce qu'il est, on est à l'abri des surprises.

- Qu'est-ce qui la rendue si sage ?

- Les surprises, justement. Trente-quatre ans de surprises sauvages l'ont amené à la sagesse. Mais c'est une sagesse très étroite, antisociale. Une sagesse sauvage, elle aussi. Celle de quelqu'un qui n'attend plus rien. C'est là sa sagesse, et sa dignité, mais c'est une sagesse négative, ce n'est pas celle qui vous fait avancer, jour après jour. Voilà une femme que la vie essaye de broyer à peu près depuis qu'elle est née. Tout ce qu'elle a appris vient de là...

Philip Roth : extrait de " La tache" Éditions Gallimard, 2002 ( Prix Médicis Étranger 2002, Meilleur livre de l'année 2002 élu par la rédaction de Lire )

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Published by jmlire9258 - dans Extraits de livres
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