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16 juin 2017 5 16 /06 /juin /2017 18:10

La tyrannie est plus naturelle que l'art aux médiocres

 

" Dans un certain sens, la révolte, chez Nietzsche, aboutit encore à l'exaltation du mal. La différence est que le mal n'est plus alors une revanche. Il est accepté comme l'une des faces possibles du bien et, plus certainement encore, comme une fatalité. Il est donc pris pour être dépassé et, pour ainsi dire, comme un remède. dans l'esprit de Nietzsche, il s'agissait seulement du fier consentement de l'âme devant ce qu'elle ne peut éviter. On connaît pourtant sa postérité et quelle politique devait s'autoriser de celui qui se disait le dernier Allemand antipolitique. Il imaginait des tyrans artistes. Mais la tyrannie est plus naturelle que l'art aux médiocres. " Plutôt César Borgia, que Parsifal !" s'écriait-il. Il a eu et César et Borgia  mais privés de l'aristocratie du cœur qu'il attribuait aux grands individus de la Renaissance. Quand il demandait que l'individu s'inclinât devant l'éternité de l'espèce et s'abîmât dans le grand cycle du temps, on a fait de la race un cas particulier de l'espèce et on a plié l'individu devant ce dieu sordide. la vie dont il parlait avec crainte et tremblement a été dégradée en une biologie à l'usage domestique. Une race de seigneurs incultes ânonnant la volonté de puissance a pris enfin à son compte la "difformité antisémite" qu'il n'a cessé de mépriser.

   Il avait cru au courage uni à l'intelligence, et c'est  là ce qu'il appelait la force. On a tourné, en son nom, le courage contre l'intelligence ; et cette vertu qui fut véritablement la sienne s'est ainsi transformée en son contraire : la violence aux yeux crevés. Il avait confondu liberté et solitude, selon la loi d'un esprit fier. Sa "solitude profonde de midi et de minuit" s'est pourtant perdue dans la foule mécanisée qui a fini par déferler sur l'Europe. Défenseur du goût classique, de l'ironie, de la frugale impertinence, aristocrate qui a su dire que l'aristocratie consiste à pratiquer la vertu sans se demander pourquoi, et qu'il faut douter d'un homme qui aurait besoin de raisons pour rester honnête, fou de droiture ("cette droiture devenue un instinct, une passion"), serviteur obstiné de cette "équité suprême de la suprême intelligence qui a pour ennemi mortel le fanatisme", son propre pays, trente-trois ans après sa mort, l'a érigé en instituteur de mensonge et de violence et a rendu haïssables des notions et des vertus que son sacrifice avait faites admirables. Dans l'histoire de l'intelligence, exception faite pour Marx, l'aventure de Nietzsche n'a pas d'équivalent ; nous n'aurons jamais fini de réparer l'injustice qui lui a été faite. On connaît sans doute des philosophies qui ont été traduites, et trahies, dans l'histoire. Mais, jusqu'à Nietzsche et au national-socialisme, il était sans exemple qu'une pensée tout entière éclairée par la noblesse et les déchirements d'une âme exceptionnelle ait été illustrée aux yeux du monde par une parade de mensonges, et par l'affreux entassement des cadavres concentrationnaires. La prédication de la surhumanité aboutissant à la fabrique méthodique des sous-hommes, voilà le fait qui doit sans doute être dénoncé, mais qui demande aussi à être interprété. Si l'aboutissement dernier du grand mouvement de révolte du XIXè et du XXè siècle devait être cet impitoyable asservissement, ne faudrait-il pas tourner alors  le dos à la révolte et reprendre le cri désespéré de Nietzsche à son époque : " Ma conscience et la vôtre ne sont plus une même conscience" ?

 

Albert Camus : extrait de " L'homme révolté", Gallimard, 1951

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publié par jmlire9258 - dans Extraits de livres
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3 juin 2017 6 03 /06 /juin /2017 09:27

" Au Cambodge, je garde dans mon bureau une cuillère identique à celle que j'ai utilisée pendant quatre ans, de 1975 à 1979, dans un camp de rééducation. Elle me rappelle la solidarité qui existait dans nôtre groupe. Nous étions quatre, dont un enfant, et nous mettions en commun nos rations pour qu'il mange suffisamment. Mais la contenance de ma cuillère était supérieure d'au moins 30% à la sienne. Il a donc fallu calculer combien de cuillerées chacun pouvait avaler pour nous alimenter équitablement. Cette forme de solidarité nous a sauvés. Chaque fois que cette cuillère me tombe sous les yeux, je me remémore les trois autres garçons du groupe, qui sont peut-être morts mais ont su rester digne face à la difficulté. Les objets sont parfois beaucoup plus que ce qu'ils paraissent. Dans le camp, lorsque certains mourraient et que les corps étaient emportés pour être jetés dans une fosse, tout ce qu'on pouvait faire, c'était couper une mèche de cheveux avec l'idée de la remettre un jour, peut-être, à la famille. Ou arracher un bouton de chemise. Dans le film, le personnage compte des boutons. Peu importe, si l'on ne comprend pas qu'il compte des morts. On n'est pas obligé de tout comprendre...

   C'est un exil intérieur, qui a précédé l'exil physique de mon départ pour la France. On ne mesure pas ce qu'implique le fait de partir. On ne se rend pas compte qu'il ne s'agit pas d'un choix, et qu'une fois exilé on l'est pour toujours. La légèreté avec laquelle on parle de ces gens qui risquent leur vie sur de petits bateaux m'est insupportable. Comme la façon dont on les traite..."

 

Rithy Panh, extrait d'entretien pour Télérama 3516 du 31/05/2017.

http://www.telerama.fr/festival-de-cannes/2016/exil-de-rithy-panh-la-si-belle-presence-de-l-absence,142347.php

 

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publié par jmlire9258 - dans Extraits d'entretiens
16 mai 2017 2 16 /05 /mai /2017 17:28

" N'est-ce pas l'une des vocations de la littérature de faire le récit sans pitié de l'ascendance et de l'oppression ? Dans une société, la nôtre, qui se réclame de la souveraineté populaire, mais où le parlement compte moins de trois pour cent d'ouvriers et d'employés, je trouve naturel de renouer avec cette tradition majeure...

   Au-delà des évènements qu'ils relatent, mes livres explorent une situation au long cours, un état général qui se reflète ici ou là dans des circonstances particulières. C'est cet état général, cette inégalité persistante entre les hommes, que le présent devine à travers les émeutiers de la Bastille ou les suicidés de mars 1938. Mes livres parlent avant tout d'aujourd'hui, parce que la vérité que nous poursuivons, c'est à partir des forces du présent qu'elle nous brûle."

 

Eric Vuillard, à propos de son dernier livre : " L'ordre du jour", dans le magazine Lire de Mai 2017

http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89ric_Vuillard

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publié par jmlire9258 - dans Dans la Presse
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12 mai 2017 5 12 /05 /mai /2017 16:58

" Assise au bord du lit, elle se dit que ça n'allait pas, en fin de compte. Ses mais tremblaient. Elle les regarda. Jamais elle n'aurait cru qu'elle puisse être aussi fragile en dedans, assise là à frissonner, le nuage intérieur de nouveau au-dessus d'elle.

   Elle décrocha le téléphone et composa le numéro, elle attendit cinq sonneries. Pas de réponse. Pas de répondeur. Elle reposa le combiné, puis elle se leva pour aller à la fenêtre. La rue se dissolvait dans l'obscurité, et le reflet de son visage. Elle rappela le numéro, pas de réponse cette fois non plus. Elle finit par éteindre la lumière et s'allonger les mains croisées sur la poitrine, comme elle faisait quand elle était adolescente et pieuse, et qu'elle voulait prier pour s'endormir. Elle pensa à ces nuits où, complètement réveillée dans le noir, elle essayait d'inventer en rêve la vie qu'elle allait vivre, se demandant, s'inquiétant de savoir où elle irait, qui elle rencontrerait, ce qu'elle trouverait à faire ou à être, et si elle serait heureuse ou non dans cette vie là, si loin, dans ce là-bas magique, cet avenir qui tardait tant à arriver."

 

 Richard Bausch : extrait de " Couvert", dans le recueil de nouvelles " Quelque chose est là-dehors", Gallimard 2013

 

  

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publié par jmlire9258 - dans Extraits de livres
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  • : Le Lecturamak
  • : " Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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