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4 octobre 2022 2 04 /10 /octobre /2022 07:03

 

La classe ouvrière, j'en sortais. L'humiliation d'être un enfant de pauvres, éprouvée chaque soir. En société, je resterais muet, j'avais mal aux mots, je n'ai jamais su parler. Après les fascinations de l'adolescence, j'ai refermé Aragon d'un coup.

 

À quinze ans je m'étais mis aussi à lire Céline, et je me souviens de la réflexion d'un professeur à qui j'en avais fait la confidence : "Comment, vous ? Vous lisez Céline ?" La remarque avait causé en moi une confusion énorme. Pourquoi pas moi ? Fils du peuple, que me fallait-il lire ? Maurice Thorez ? Eugène Dabit ? Henri Barbusse ? Louis Guilloux ? Jean Guéhenno peut-être ? 

   Aragon, dans un style admirable, avait décrit ces beaux quartiers, à l'ouest, qu'il n'avait jamais quittés. C'était une tribune confortable et capitonnée du haut de laquelle prêcher au peuple qui s'écrasait à l'est, une chaire pour, chanoine vermeil et brillant de santé, le bénir. Il la retrouverait partout, rebâtie à son intention, à Aubervilliers comme à Moscou.

 

   Céline, à l'autre bord, du fond de ses banlieues déglinguées, confessait sa misère et hurlait sa peine. peine de classe inexpiable, insondable, inépuisable, en laquelle je me retrouvais mieux. Sans doute savait-il lui ce dont il parlait. Qui d'autre que lui avait su parler de "la haine qui vient du fond, qui vient de la jeunesse, perdue au boulot, sans défense ?" Et puis, en même temps, cette tendresse, cette pitié pudique, bravasse et juronnante du toubib de quartier, qui remplaçait la superbe bavarde du soi-disant "Paysan de Paris". La vie des champs, ici, c'était les banlieues, la zone, tout ce qui restait des fortifs, là où Rousseau allait herboriser, du côté des Lilas et de Romainville.

   Chez Céline aussi, pourtant, je soupçonnais la complaisance. Courbevoie, Clichy-La-Garenne et Bezons, les grosses chaussures qui blessent les pieds, les humiliations quotidiennes, la violence, les mots orduriers et les terrains vagues, les dispensaires où poireautaient des pauvres, plus pauvres encore de ne pas savoir dire ce qui les afflige, je savais ça par cœur. Mais Céline savait trop, disait trop, criait trop fort. Ce n'était pas non plus la façon de parler de la misère que j'avais connue, et qui resterait sobre. Et puis, cette manie d'aller chercher un bouc émissaire, et de vitupérer comme un dément...

 

   La vérité, c'est que la misère, on ne peut rien dire. Elle laisse sans voix. Il faut passer outre, se taire, faire comme si ça n'avait pas eu lieu. On revient de la misère comme on revient de la guerre, absent, mutique : ceux qui sont allés au front ou dans les camps ne parlent pas. Ou bien longtemps après, quand la douleur s'est dissipée, laisse-t-elle enfin passer, non ce qu'elle a été, mais le souvenir confus de ce qu'elle fut. C'est le moment où l'on ne se souvient même plus que l'on ne se souvient plus. Je n'ai jamais été tout à fait rassuré..."

 

Jean Clair : extrait de "Journal atrabilaire" Éditions Gallimard, 2006.

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1 octobre 2022 6 01 /10 /octobre /2022 22:29

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30 septembre 2022 5 30 /09 /septembre /2022 23:59

Octobre aux pigeons bleus vient glacer sur nos lèvres

le jus, poisseux et fort, de nos midis mordus

Des houles de vent haut gonflent et puis soulèvent

la marée des prairies où les pommes ont plu.

 

Or, levant mes regards vers le nid de la lune

je vis sa feuille d'or rouler par le grand ciel

Telle une feuille d'arbre, insolente et mi-nue

Que pousseraient les vents sur la terre de sel.

 

Les brouillards, éveillés au bord des marécages

Et qui dansent, la nuit, emmêlés aux feuillages

Contemplaient le voyage et regardaient finir

L'arbre du jeune été parmi ses fruits jaunis. "

 

Luc Bérimont : extrait de "Le sang des hommes, poèmes, 1940-1983" Éditions Bruno Doucey, 2015.

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30 septembre 2022 5 30 /09 /septembre /2022 00:11

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29 septembre 2022 4 29 /09 /septembre /2022 23:00

 

" L'amour du roi, le patriotisme et aussi bien le respect pour les privilégiés ne sont pas de la religion et n'en proviennent pas ; ils ne sont pas d'avantage inculqués par une idéologie, ils la précèdent, logiquement parlant, ils sont induits par l'obéissance à l'ordre établi, ils naissent de cette obéissance, loin de la faire naître ; on les respire dès l'enfance dans l'air du temps et le spectacle de tous les autres. L'histoire s'explique par un vécu silencieux et non par les belles paroles qui s'y ajoutent ; quand la dépendance est rejetée, les paroles idéologiques n'ont plus de poids. Citons le pénétrant Jean-Marie Schaeffer* : "à notre époque, l'enseignement par l'école ne peut pas remplacer l'apprentissage des règles sociales ou politiques par le cadre de vie et l'exemple familial et social, d'où l'inefficacité dramatique de l'éducation civique scolaire....
En un mot , le vécu social muet suscite  ou accepte les verbalisations idéologiques et non l'inverse ; une idéologie ne convainc que les convaincus. Nous avons vu cela de nos yeux, si nous sommes quinquagénaires ou davantage : la découverte de la contraception a donné lieu à une comique expérimentation sociologique en conditions réelles. Avant la " pilule " , les jeunes filles respiraient dans l'air du temps et dans l'exemple de leurs compagnes les utiles vertus de pureté, de chasteté, de virginité, d'abstention sexuelle. ... Il a suffi que la pilule apparaisse pour que ces vertus disparaissent comme rosée au soleil : évaporées avec le péril, tant dans les duplex que dans les chaumières. Leur effacement nous a paru si naturel que nous nous en sommes à peine aperçus, sans remarquer à cette occasion que ce n'était pas le vertuisme qui avait inculqué l'abstention, mais l'abstention qui, faute de contraception, s'était érigée en vertu."

Extrait de ; " Quand notre monde est devenu chrétien " de Paul Veyne

*https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Marie_Schaeffer
 

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29 septembre 2022 4 29 /09 /septembre /2022 00:07

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25 septembre 2022 7 25 /09 /septembre /2022 17:18
Witold Gombrowicz

 

Lundi.

   Je ne suis pas un rustre. Je ne cherche pas la bagarre dans la rue. Je ne braille pas non plus dans un élan de démagogie, je ne cherche pas à faire peur, je n'exagère pas - non, je n'exagère pas - j'ai toujours cherché la force dans la modération.

   Je ne perds pas de vue que la science ( bien qu'inhumaine ) est notre espoir, que ( bien que déformante ) elle nous délivre de milliers d'autres déformations et que, toute cruelle qu'elle est, elle est une mère protectrice. Que cette malédiction est aussi une bénédiction pour nous.

   J'incite l'art à donner un coup de pied - pan! - non pour que le savant sente qu'il l'a reçu mais pour que l'artiste sente qu'il l'a donné. Je ne cherche pas à enfoncer la science mais je veux restituer à l'art sa propre vie, avec sa spécificité. Que le caniche, au lieu de faire le beau, se mette enfin à mordre ! Quand j'écoute un concert "moderne", quand je visite une exposition, quand je lis un livre d'aujourd'hui, je suis pris de faiblesse, j'ai l'impression d'avoir affaire à une capitulation et à une mystification. On ne sait plus qui parle : un poète, ou un "homme éduqué, cultivé, averti et informé" ? Le créateur, qui récemment encore parlait d'une voix divine, crée aujourd'hui comme s'il fabriquait. Il crée comme un élève. Comme un spécialiste. Comme quelqu'un qu'on a instruit. Assez de ce scandale ! ...

Mardi.

   Un coup dans le ventre ! Et pan dans les gencives !

Mercredi.

   Un coup sur la gueu...

Jeudi.

   Pan ! Et allons-y gaiement !

Vendredi

   Du calme. Fi de cette rhétorique de blousons noirs !

   Et pourtant, quelle autre solution pour vous, artistes ?...

Dimanche

   (...) La science est libre de courir après l'utilité. Mais que l'art soit le gardien de la forme humaine !...

 

Witold Gombrowicz : extrait de " Journal, Tome II, 1959-1969, Éditions Gallimard, 1995.

 

 

 

 

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25 septembre 2022 7 25 /09 /septembre /2022 00:03

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24 septembre 2022 6 24 /09 /septembre /2022 16:02

Publié en 2008, un an après l'installation d'un blouson doré de Neuilly dans le fauteuil de Charles de Gaulle à l' Elysée,   Il faut qu'il parte dénonçait le sarkozysme comme le triomphe de beaufs obsédés par les indices boursiers. L'époux de Carla Bruni a quitté l'Élysée, mais les beaufs obsédés par les indices boursiers sont toujours parmi nous... Je me souviens de conversations avec Philippe Muray au moment de la publication de On ferme, un grand roman, généralement incompris. La figure burlesque d'homo festivus qu'il avait créée pour critiquer et liquider son siècle...À la même époque, qui est celle de la publication de mes premiers livres, j'ai eu la chance de rencontrer Gilles Châtelet, mathématicien et philosophe, auteur de Vivre et penser comme des porcs. Il avait imaginé Cyber-Gédéon et Turbo-Bécassine pour donner une manière  de force en images à son essai de dénonciation du libéralisme techno-ludique.

Sébastien Lapaque au Salon du Livre à Paris en 2010.
Sébastien Lapaque au Salon du Livre à Paris en 2010.

Les charges joyeuses de Philippe Muray et de Gilles Châtelet contre l'Empire du Bien, la mutation du monde en yaourtières à classes moyennes et la dilution des grands récits dans la cyber-compote ludique m'ont marqué. Cela fait aujourd'hui quinze ans que je travaille à la rencontre calme et secrète du récit (le roman) et du discours (l'essai). La fleur et le fruit de cette recherche, ce sont mes 'théories" qui justement ne sont pas de théories... Quatre d'entre-elles ont paru à ce jour, Théorie de la carte postale, Théorie de Rio de Janeiro, Théorie d'Alger et Théorie de la bulle carrée. À ce propos, qu'il me soit permis de remercier mon éditeur, Actes Sud, pour son ouverture d'esprit. Car ce sont des objets littéraires difficilement identifiables dont les grandes maisons d'édition ne s'encombrent guère à l'heure du capitalisme total. Pour les petits génies du service marketing, un bon livre, c'est un bon pitch, et un bon pitch, c'est une phrase. Moi, il me faut six pages dans Le Matricule des Anges pour expliquer mon propos ! Je résume cependant : je glisse de la fiction dans mes essais et de la pensée dans mes romans...

 

J'y pense : ne vous semble-t-il pas que c'est ce qu'a fait mon maître Georges Bernanos (...) dans la suite magistrale d'essais et d'écrits de combat qu'il a publiés de 1938 à sa mort, en 1948 : Les Grands cimetières sous la lune, , Lettres aux Anglais,  Français, si vous saviez... Je viens ce matin d'achever une relecture  de La France contre les robots, dont je ne me lasse pas. Dans cet essai rédigé entre janvier et avril 1945, peu de temps avant que Bernanos et sa famille ne quittent le Brésil après sept longues années d'exil, j'ai été frappé par l'irruption de vivants tableaux qui coupent le fil du discours tout à trac. Ainsi les prosopopées à travers lesquelles l'écrivain laisse tour à tour s'exprimer la Patrie, le propriétaire d'une filature de Manchester et un tisserand ayant brisé une machine à tisser le coton aux environs de 1760.  " Vos futures mécaniques fabriqueront ceci ou cela, mais elles seront d'abord et avant tout, elles seront naturellement, essentiellement, des mécaniques à faire de l'or, prophétise ce dernier. Bien avant d'être au service de l'Humanité, elles serviront les vendeurs et les revendeurs, c'est-à-dire les spéculateurs, elles seront les instruments de spéculation. Or, est-il beaucoup moins avantageux de spéculer sur les besoins de l'homme que sur ses vices, et, parmi ces vices, la cupidité n'est-elle pas le plus impitoyable ? "

 

C'est puissant, ce surgissement d'une voix romanesque au cœur d'un essai. Cela est contraire à l'esthétique de Milan Kundera telle qu'il l'expose dans L'Art du roman - dont une phrase m'a été soumise à l'épreuve du baccalauréat de français -, mais j'adore. J'essaie de glisser des éléments de fiction dans mes essais et des éléments de pensée dans mes romans, sans chercher à savoir si cela complique le pitch des commerciaux..."

 

Sébastien Lapaque, extraits d'un entretien pour le magazine Le Matricule des Anges n°220, février 2021.

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23 septembre 2022 5 23 /09 /septembre /2022 23:59

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  • : Le Lecturamak
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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