Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
14 juillet 2024 7 14 /07 /juillet /2024 07:46

 

Irène Némirovsky vers 1917, à l'âge où elle commence à écrire.
Irène Némirovsky vers 1917,

Au milieu de la nuit, ils se relevèrent et, accoudés à la fenêtre, contemplèrent le bal qui recommençait. Des lampions étaient allumés dans les arbres. Par moments, une lanterne de papier s'enflammait. Une petite flamme jaillissait, rongeait en un instant le papier tricolore et s'éteignait. On ne voyait sur la terrasse, débarrassée de ses tables, toute entière livrée aux danseurs, et, plus bas, sur les rives de la Seine, que la foule qui piétinait en mesure. Les musiciens soufflaient dans leurs cuivres. Les tambours battaient. les voix reprenaient en chœur : 

        Madelon, verse-nous à boire !

        Et surtout, n'y mets pas d'eau !

        C'est pour fêter la victoire,

        Joffre, Foch et Clémenceau !

   Les fusées éclairaient la rivière. Puis, dans l'intervalle des danses, une fanfare de chasse, jouée très loin, Dieu sait pourquoi, leur parvint, portée par le vent. Mais, tout à coup, un souffle froid passa. Brusque et lourde, la pluie se mit à tomber. On dansa encore quelque temps, puis l'orchestre et les danseurs durent fuir. Le petit hôtel résonna tout entier de musique et de cris. Mais dehors, les lampions achevaient de se consumer et la pluie mouillait les banderoles et les drapeaux sur la terrasse. Le brouillard s'éleva. Déjà, des feuilles mortes à terre.. Les jeunes gens partirent.

   Paris, pavoisé, était vide et sombre sous l'averse..."

 

Irène Némirovsky, extrait de "Deux", Éditions Albin Michel, 1936, 2011.

 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

Partager cet article

Repost0
28 avril 2024 7 28 /04 /avril /2024 06:53

Partager cet article

Repost0
25 avril 2024 4 25 /04 /avril /2024 07:32

 

Paul Léautaud, en 1929 par Émile Bernard, musée Calvet.
Paul Léautaud, en 1929

" Je n'ai jamais écrit par obligation. Je tiens la littérature alimentaire pour méprisable. C'est pourquoi toute ma vie j'ai été employé. Pour assurer ma liberté et n'écrire que lorsque j'y avais plaisir.

   Je suis au reste arrivé à cette opinion que la littérature, comme tous les arts, sont des fariboles, qu'il n'y rien d'admirable. Le mot d'admiration me fait pouffer. Il arrive qu'on intéresse, qu'on distraye, qu'on plaise, rien de plus. Je ne suis pas plus porté à l'admiration qu'au respect. On peut dire : tant pis pour moi. Je m'en fiche.

   Les gens qui se poussent du col pour ce qu'ils écrivent, qui sont heureux des compliments, des honneurs, me font pitié. En réalité, on n'est guère responsable de ce qu'on écrit, ni d'avoir du talent ou de n'en pas avoir. On est bâti, fabriqué ainsi. Quant à ceux qui ont le souci de la postérité, je les tiens pour des sots (et j'emploie un mot poli). Je me demande ce que peut faire à Racine, dans sa poussière, d'être considéré comme le premier tragique français ( je vous ferai remarquer que j'emploie le mot : considéré, car pour moi il ne m’intéresse pas, tous ses falbalas, tous ses ornements ôtant à la vérité). Non, ce mot : postérité me fait éclater de rire. Une seule chose compte : ce dont on peut jouir ou souffrir quand on est vivant. Quand on est parti, ce qui se passe, qu'est-ce que cela peut nous faire ? 

   Je sais me mettre à ma place. Je n'ai rien d'extraordinaire. Ce que j'ai écrit sont presque des lieux communs. Nous sommes à une telle époque de manque de culture que cela paraît remarquable. Je me plais cependant comme je suis. Je n'envie le talent d'aucun autre. On m'offrirait de changer, je dirais non. J'ai eu grand plaisir, le seul qui ait vraiment compté pour moi, à écrire mes petites affaires. Je trouve que c'est beaucoup, vraiment beaucoup. Je me trouve même favorisé quand je pense à ceux qui ont sué pour écrire ce qu'ils croient des chefs-d'oeuvre.

  J'ai encore un mot à ajouter. J'ai écrit, et j'y tiens, car je crois cela vrai : en toutes choses, ce qu'on appelle la perfection est sans intérêt. La perfection n' a pas de personnalité. En littérature, la perfection est toujours plus ou moins de la fabrication, et facilement reconnaissable. C'est surtout en littérature que j'ai horreur du mot art... ( 1955, sans autre mention , le début manque)

 

Paul Léautaud, extrait de "Journal Littéraire" 1893, 1956, Éditions du Mercure de France, 1968, 1998.

Partager cet article

Repost0
24 avril 2024 3 24 /04 /avril /2024 07:53

Partager cet article

Repost0
23 avril 2024 2 23 /04 /avril /2024 07:28

Partager cet article

Repost0
23 avril 2024 2 23 /04 /avril /2024 06:50

Partager cet article

Repost0
22 avril 2024 1 22 /04 /avril /2024 08:20

 

" Je reste toujours ébahi quand j'achève quelque chose. Ébahi et navré. Mon instinct de perfection devrait m'interdire de commencer. Mais voilà : je pèche par distraction, et j'agis. Et ce que j'obtiens est le résultat, en moi, non pas d'un acte de ma volonté, mais bien d'une défaillance de sa part. Je commence parce que je n'ai pas la force de penser ; je termine parce que je n'ai pas le courage de m’interrompre. Ce livre est celui de ma lâcheté.

   La raison du fait que j'interromps si souvent une pensée par un morceau de paysage, qui vient s'intégrer dans quelque façon dans le schéma, réel ou supposé, de mes impressions, c'est que ce paysage est une porte par où j'échappe à la conscience de mon impuissance créatrice. J'éprouve le besoin soudain, au milieu de ces entretiens avec moi-même qui forment la trame de ce livre, de parler avec quelqu'un d'autre, et je m'adresse à la lumière flottant, comme en ce moment, sur les toits de la ville, qui semblent mouillés sous cette clarté oblique ; à la douce agitation des arbres qui, haut perchés sur les pentes citadines, semblent tout proches cependant, et menacés de quelque muet écroulement ; aux affiches superposées que font les maisons escarpées, avec pour lettres les fenêtres où le soleil déjà mort pose une colle humide et dorée.

  Pourquoi donc écrire, si je n'écris pas mieux ? Mais que deviendrais-je  si je n'écrivais pas le peu que je réussis à écrire, même si, ce faisant, je demeure très inférieur à moi-même ? Je suis un plébéien de l'idéal, puisque je tente de réaliser ; je n'ose pas le silence, tel un homme qui aurait peur d'une pièce obscure. Je suis comme ceux qui apprécient davantage la médaille que l'effort, et qui se parent des plumes du paon.

   Pour moi, écrire c'est m'abaisser ; mais je ne puis m'en empêcher. Écrire, c'est comme la drogue qui me répugne et que je prends quand même, le vice que je méprise et dans lequel je vis. Il est des poisons nécessaires, et il en est de fort subtils, composés des ingrédients de l'âme, herbes cueillies dans les ruines cachées de nos rêves, coquelicots noirs trouvés sur les tombeaux de nos projets, longues feuilles d'arbres obscènes, agitant leurs branches sur les rives sonores des eaux infernales de l'âme.

   Écrire, oui, c'est me perdre, mais tout le monde se perd, car vivre c'est se perdre. Et pourtant je me perds sans joie, non pas comme le fleuve qui se perd à l'embouchure - pour laquelle il est né, encore inconnu -, mais comme la flaque laissée dans le sable par la marée haute, et dont l'eau lentement absorbée ne retournera jamais à la mer.

 

Fernando Pessoa : extrait de " Le livre de l'intranquillité" 1982, Christian Bourgois, 1999  

 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

Partager cet article

Repost0
20 avril 2024 6 20 /04 /avril /2024 06:45

Partager cet article

Repost0
18 avril 2024 4 18 /04 /avril /2024 23:51

Partager cet article

Repost0
18 avril 2024 4 18 /04 /avril /2024 06:46

Partager cet article

Repost0

  • : Le Lecturamak
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
  • Contact
">

richard desjardins

Recherche

Isabelle Mayereau


compteur gratuit ">


compteur gratuit
">

romain didier


compteur ">

">


compteur ">

SITES À DÉCOUVRIR  :

 

LE BLOG D'YSABEL

 

NOTRE JARDIN DES LIVRES

LA PARAFE

LYVRES
UNE AUTRE ANNÉE

Créer un blog gratuit sur overblog.com - Contact - CGU -