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13 juillet 2017 4 13 /07 /juillet /2017 11:17

" Je savais que la mode était à la course à pied. Tous les ans, trente-cinq à quarante mille personnes s'alignent au départ du marathon de Paris, reproduisant dans un geste pathétique, cherchant à se prouver qu'ils sont encore vivants, la course d'un héros grec mort pour annoncer une défaite. Les panneaux publicitaires vantant les mérites ambigus d'un sport de salle censé rendre plus performant - ou productif - ne m'ont pas échappé non plus. On y lit les corps en sueur et les visages douloureux du masochisme hygiéniste de l'époque. Mais ordinairement je ne fréquente pas les parcs et les bois. Je ne m'étais pas rendu compte qu'on en était là. Partout autour de nous, les promeneurs ont tous été remplacés par des joggers.

   Ce ne sont pas quelques coureurs isolés profitant du cadre bucolique d'un parc familial, c'est le contraire : le lac Daumesnil est à présent un stade, une piste que le promeneur solitaire ne fait qu'embouteiller de sa présence importune. Ceux qui n'ont plus l'âge de galoper, ou qui se sont déjà abîmé les genoux en se prenant pour des sportifs, se contentent de se déhancher au pas de course en agitant des bâtons en fibre de carbone. Ils sont tous habillés, si l'on peut appeler ça ainsi, dans des tenues ridiculement moulantes, aux couleurs criardes, qui soulignent leurs os saillants ou les bourrelets qui leur restent. Ils courent, ils courent autour du lac, en rond, dans les deux sens, comme les voitures sur le périphérique, sans but apparent, sans logique, ils courent, mécaniques, la bouche ouverte, les sourcils froncés, les traits crispés dans l'effort, comme des poissons sur le point de se mettre à crier.

   Et dans le fond quoi de plus naturel, dans un décor, que de se donner ainsi en spectacle ? Sans doute, les quelques vieux en pardessus qui restent et déambulent deux par deux en commentant l'actualité jouent-ils aux vieux en pardessus, eux aussi. On est dans une époque comme ça.

   Et pas un, sauf à faire exprès de les observer, ne pourrait dire quels arbres il a croisés ni de quelles couleurs sont les feuilles de ce début d'automne. Où sont les escargots de Prévert ? C'est le monde entier qui n'est plus qu'un décor.

   Quand je pense que le lac a été nommé d'après un ancien gouverneur du fort de Vincennes, Daumesnil, qu'on appelait Jambe-de-bois parce qu'il avait eu la jambe arrachée à Wagram ! Au moment de l'invasion du territoire, cependant qu'il défendait vaillamment son fort, il répondait aux généraux ennemis qui réclamaient sa reddition : " Quand vous me rendrez ma jambe, je vous rendrai la place ! " pauvre Daumesnil, si  tu savais ce que les gens font de leurs jambes aujourd'hui, autour du lac qui porte ton nom ! "

 

Thomas B.Reverdy et Sylvain Venayre : extrait de "Jardin des colonies", Flammarion, 2017

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publié par jmlire9258 - dans Extraits de livres
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7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 22:53

"C'est l'état d'urgence en France, depuis des mois, parce que c'était une urgence d'État de répondre à la menace invisible du terrorisme par des mesures visibles, peut-être inefficaces mais bien visibles. Le plus gros de nôtre force militaire est occupé sur nôtre propre territoire à surveiller des lieux de culte, des écoles, des gares et des grands magasins. Les soldats ont obtenu le droit d'avoir un chargeur plein de munitions, tant que la première balle n'est pas engagée dans la chambre. Ils ont obtenu le droit d'intervenir sans attendre d'ordre de leur commandement, si une menace précisément identifiée l'impose. Je trouve que ça se voit, qu'ils sont sur les dents. Ils sont , leur disent leurs hiérarchies, des cibles vivantes en faction, sur le qui-vive, comme en territoire ennemi. Ceci n'est pas un exercice. Ils sont en France comme en territoire ennemi, parce que la France est un théâtre d'opérations militaires. Nous sommes en guerre. Ils dorment mal. Les fusiliers marins loin de leurs bateaux. Les chasseurs alpins sans leurs skis. Ils sont fatigués. Ils ont un peu peur. La menace, c'est n'importe quelle mère de famille avec un foulard sur la tête, ou n'importe quel groupe de jeunes qui s'approcheraient en parlant fort en arabe.

   Il finira par y avoir une bavure, c'est certain. Les banlieues s'embraseront. Par leur violence, elles donneront rétrospectivement raison à l'État policier... Alors, on les nettoiera pour de bon, avec des chars, pas avec des Karcher. Et tout ira encore plus mal. Le monde sera encore plus triste et méprisable. C'est de la science-fiction, évidemment, mais si je peux l'écrire c'est que c'est possible, et l'on vit une époque où très peu de choses ne se réalisent pas, dès lors qu'elles sont possibles. Peut-être même que je l'écris pour conjurer le sort, pour que ça n'arrive pas.

   Pourtant en venant ce matin au lieu de rendez-vous, en prenant le métro, je me suis retrouvé à la correspondance, à République, sur le quai à côté d'un jeune homme coiffé d'un petit bonnet rond au crochet, barbe plastronnant sa poitrine, robe blanche jusqu'aux genoux, pantalon s'arrêtant à mi- mollet, sandales. Il sortait tout droit d'un documentaire sur les Frères musulmans. Il portait un sac de sport noir. Ça m'a mis en colère. j'ai eu envie de l'interpeller, de lui demander si ça le faisait rire de mettre son déguisement pour faire peur aux gens, en ce moment, s'il  croyait que c'était mardi gras, j'ai eu envie de l'insulter et j'ai compris qu'il me faisait peur. Je n'en suis pas fier, parce que j'ai fait quelque chose de vraiment absurde. Je mes suis contenu, je n'ai rien dit, je me suis contenté de garder ma peur pour moi sans réussir à m'en débarrasser non plus et, comme je ne savais pas trop quoi en faire, j'ai laissé passé un métro.

   Et je me suis dit : " Merde, si tu penses qu'il peut y avoir une bombe dans son  sac, pourquoi tu n'as pas appuyé sur le signal d'alarme ? "

   Je me suis dit : " Si c'est vraiment stupidement paranoïaque, de suspecter n'importe qui, comme ça, pourquoi tu n'es pas monté dans le même métro que lui ? "

Je mes suis dit :" Merde, pourquoi il s'habille comme ça aujourd'hui ? C'est de la provocation ." Et j'étais prêt à interdire le port de la barbe en public.

   Je me suis dit : " Si tout le monde le regarde avec autant de méfiance, avec autant de colère, il va se déguiser de plus en plus. " Peut-être que ça avait débuté comme ça, pour lui.

   Je me suis dit : " Si on regarde les Arabes comme si c'étaient des musulmans, alors autant qu'ils portent la barbe. "

   Évidemment, il y avait un prolongement assez peu rassurant à cette idée : " Si on regarde les musulmans comme si c'étaient des terroristes, alors autant qu'ils mettent des bombes. "

   Quel monde de merde ! "

 

Thomas B. Reverdy, Sylvain Venayre : extrait de "Jardin des colonies" Flammarion 2017

 

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publié par jmlire9258 - dans Extraits de livres
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16 juin 2017 5 16 /06 /juin /2017 18:10

La tyrannie est plus naturelle que l'art aux médiocres

 

" Dans un certain sens, la révolte, chez Nietzsche, aboutit encore à l'exaltation du mal. La différence est que le mal n'est plus alors une revanche. Il est accepté comme l'une des faces possibles du bien et, plus certainement encore, comme une fatalité. Il est donc pris pour être dépassé et, pour ainsi dire, comme un remède. dans l'esprit de Nietzsche, il s'agissait seulement du fier consentement de l'âme devant ce qu'elle ne peut éviter. On connaît pourtant sa postérité et quelle politique devait s'autoriser de celui qui se disait le dernier Allemand antipolitique. Il imaginait des tyrans artistes. Mais la tyrannie est plus naturelle que l'art aux médiocres. " Plutôt César Borgia, que Parsifal !" s'écriait-il. Il a eu et César et Borgia  mais privés de l'aristocratie du cœur qu'il attribuait aux grands individus de la Renaissance. Quand il demandait que l'individu s'inclinât devant l'éternité de l'espèce et s'abîmât dans le grand cycle du temps, on a fait de la race un cas particulier de l'espèce et on a plié l'individu devant ce dieu sordide. la vie dont il parlait avec crainte et tremblement a été dégradée en une biologie à l'usage domestique. Une race de seigneurs incultes ânonnant la volonté de puissance a pris enfin à son compte la "difformité antisémite" qu'il n'a cessé de mépriser.

   Il avait cru au courage uni à l'intelligence, et c'est  là ce qu'il appelait la force. On a tourné, en son nom, le courage contre l'intelligence ; et cette vertu qui fut véritablement la sienne s'est ainsi transformée en son contraire : la violence aux yeux crevés. Il avait confondu liberté et solitude, selon la loi d'un esprit fier. Sa "solitude profonde de midi et de minuit" s'est pourtant perdue dans la foule mécanisée qui a fini par déferler sur l'Europe. Défenseur du goût classique, de l'ironie, de la frugale impertinence, aristocrate qui a su dire que l'aristocratie consiste à pratiquer la vertu sans se demander pourquoi, et qu'il faut douter d'un homme qui aurait besoin de raisons pour rester honnête, fou de droiture ("cette droiture devenue un instinct, une passion"), serviteur obstiné de cette "équité suprême de la suprême intelligence qui a pour ennemi mortel le fanatisme", son propre pays, trente-trois ans après sa mort, l'a érigé en instituteur de mensonge et de violence et a rendu haïssables des notions et des vertus que son sacrifice avait faites admirables. Dans l'histoire de l'intelligence, exception faite pour Marx, l'aventure de Nietzsche n'a pas d'équivalent ; nous n'aurons jamais fini de réparer l'injustice qui lui a été faite. On connaît sans doute des philosophies qui ont été traduites, et trahies, dans l'histoire. Mais, jusqu'à Nietzsche et au national-socialisme, il était sans exemple qu'une pensée tout entière éclairée par la noblesse et les déchirements d'une âme exceptionnelle ait été illustrée aux yeux du monde par une parade de mensonges, et par l'affreux entassement des cadavres concentrationnaires. La prédication de la surhumanité aboutissant à la fabrique méthodique des sous-hommes, voilà le fait qui doit sans doute être dénoncé, mais qui demande aussi à être interprété. Si l'aboutissement dernier du grand mouvement de révolte du XIXè et du XXè siècle devait être cet impitoyable asservissement, ne faudrait-il pas tourner alors  le dos à la révolte et reprendre le cri désespéré de Nietzsche à son époque : " Ma conscience et la vôtre ne sont plus une même conscience" ?

 

Albert Camus : extrait de " L'homme révolté", Gallimard, 1951

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publié par jmlire9258 - dans Extraits de livres
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3 juin 2017 6 03 /06 /juin /2017 09:27

" Au Cambodge, je garde dans mon bureau une cuillère identique à celle que j'ai utilisée pendant quatre ans, de 1975 à 1979, dans un camp de rééducation. Elle me rappelle la solidarité qui existait dans nôtre groupe. Nous étions quatre, dont un enfant, et nous mettions en commun nos rations pour qu'il mange suffisamment. Mais la contenance de ma cuillère était supérieure d'au moins 30% à la sienne. Il a donc fallu calculer combien de cuillerées chacun pouvait avaler pour nous alimenter équitablement. Cette forme de solidarité nous a sauvés. Chaque fois que cette cuillère me tombe sous les yeux, je me remémore les trois autres garçons du groupe, qui sont peut-être morts mais ont su rester digne face à la difficulté. Les objets sont parfois beaucoup plus que ce qu'ils paraissent. Dans le camp, lorsque certains mourraient et que les corps étaient emportés pour être jetés dans une fosse, tout ce qu'on pouvait faire, c'était couper une mèche de cheveux avec l'idée de la remettre un jour, peut-être, à la famille. Ou arracher un bouton de chemise. Dans le film, le personnage compte des boutons. Peu importe, si l'on ne comprend pas qu'il compte des morts. On n'est pas obligé de tout comprendre...

   C'est un exil intérieur, qui a précédé l'exil physique de mon départ pour la France. On ne mesure pas ce qu'implique le fait de partir. On ne se rend pas compte qu'il ne s'agit pas d'un choix, et qu'une fois exilé on l'est pour toujours. La légèreté avec laquelle on parle de ces gens qui risquent leur vie sur de petits bateaux m'est insupportable. Comme la façon dont on les traite..."

 

Rithy Panh, extrait d'entretien pour Télérama 3516 du 31/05/2017.

http://www.telerama.fr/festival-de-cannes/2016/exil-de-rithy-panh-la-si-belle-presence-de-l-absence,142347.php

 

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publié par jmlire9258 - dans Extraits d'entretiens

  • : Le Lecturamak
  • : "Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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