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25 mars 2017 6 25 /03 /mars /2017 18:49

" Beard s'était surpris lui-même en se portant si vite volontaire pour un nouveau voyage en motoneige. La claustrophobie l'avait poussé dehors, ainsi que la lumière fauve baignant le fjord derrière les hublots de la salle à manger, et le fait qu'il était interdit d'aller où que ce soit sans guide armé d'une carabine. Il enfourcha la dernière motoneige et le groupe partit vers l'est en file indienne, s'enfonçant à l'intérieur du fjord. Ç'aurait d^^u être amusant, de dévaler ce large couloir de glace et de neige entre deux chaînes de montagnes aux flancs abrupts. Mais le vent transperçait à nouveau toutes ses épaisseurs de vêtements, ses lunettes s'embuèrent et se couvrirent de givre en quelques minutes, et il ne distingua plus que la masse grisâtre de la motoneige devant lui. Il roulait dans le sillage de six pots d'échappement. Pendant dix kilomètres Jan leur imposa une vitesse démente. Là où la neige avait été balayée par le vent, la surface du fjord ressemblait à de la tôle ondulée sur laquelle les engins rebondissaient avec fracas.

   Vingt minutes plus tard, ils se tenaient dans un silence soudain à cent mètres de l'extrémité du glacier, mur bleu et déchiqueté qui barrait la vallée sur quinze kilomètres. On aurait dit une ville en ruine, crasseuse et dépravée, pleine de décombres, de tours détruites, de brèches géantes. À moins vingt-huit, expliqua Jan, il faisait trop froid ce jour là pour voir des blocs se détacher, signe de la fonte des glaciers. Ils passèrent une heure à prendre des photos et à marcher de long en large. Quelqu'un découvrit une empreinte dans la neige. Ils firent cercle autour d'elle, puis reculèrent pour permettre à leur guide avec sa carabine en bandoulière de prouver ses compétences. Une empreint d'ours blanc, bien sûr, et de fraîche date. La couche de neige étant fine à cet endroit-là, il fut difficile d'en trouver une autre. Jan inspecta l'horizon avec ses jumelles.

   "Ah, dit-il calmement. On va devoir rentrer".

   Il désigna un point au loin, mais ils ne virent rien. Quand le point se mit à bouger, en revanche, les choses furent claires. À un kilomètre et demi environ, un ours se dirigeait lentement vers eux.

   "Il a faim, précisa Jan avec indulgence.

Il est temps de remonter sur les motoneiges."

   Même avec la perspective d'être dévorés vivants, ils gardèrent leur dignité et coururent mollement vers leur machine. En atteignant la sienne, Beard savait ce qui l'attendait. Tout dans ce voyage conspirait contre lui. Pourquoi la chance tournerait-elle en sa faveur ?Il appuya sur le démarreur. Rien. Très bien. Que ses sinus soient brûlés jusqu'à l'os. Il réessaya, encore et encore. Autour de lui des nuages de fumée bleue et des vrombissements stridents, enfin l'expression adéquate d'une terreur panique. Une moitié du groupe fonçait déjà vers le bateau. Chacun pour soi. Beard ne gaspilla pas ses forces çà jurer. Il tira sur le starter tout en se le reprochant car le moteur était encore chaud. De nouveau il réessaya. De nouveau, rien. Une odeur d'essence. Il avait noyé le moteur ; il méritait de mourir. Tous les autres étaient partis, et le guide avec eux, faute professionnelle qu'il se promit de signaler à Pickett, ou au roi de Norvège. Sous l'effet de son énervement, ses lunettes s'embuaient et, comme d'habitude, se couvraient  de givre. Inutile de regarder en arrière, donc, mais il le fit quand même, et ne vit que de la buée gelée autour d'une parcelle de fjord pris par les glaces. Selon toute vraisemblance, l'ours se rapprochait, mais Beard avait apparemment sous-estimé la vitesse de la bête sur la terre ferme, car au même instant il reçut un violent coup dans l'épaule.

   Plutôt que se retourner pour se faire arracher le visage, il se recroquevilla sur lui-même, s'attendant au pire. Sa dernière pensée - pour le testament qu'il avait oublié de modifier et dans lequel il léguait tout ses biens à Patrice, c'est à dire à Tarpin - l'aurait déprimé, mais il entendit la voix du guide.

   " Laissez-moi faire."

  Le prix Nobel avait appuyé par erreur sur la commande des phares. La motoneige démarra au quart de tour.

   "Allez-y, dit jan. Je vous suis."

   Malgré le danger, Beard regarda une nouvelle fois en arrière, espérant apercevoir l'animal, qu'il était sur le point de prendre de vitesse. Dans l'étroit périmètre de semi-clarté entourant la couche de givre sur ses lunettes, il y eut un mouvement, mais ce pouvait être la main du guide ou sa propre cagoule. Dans le récit qu'il ferait jusqu'à la fin de ses jours, celui qui lui tiendrait lieu de souvenir, uil raconterait qu'à vingt mètres de lui un ours blanc à la gueule béante chargeait quand sa motoneige s'élança - non par goût du mensonge, ou pas seulement, mais parce qu'il ne fallait jamais se priver d'une bonne histoire.

   Retraversant l'étendue glacée dans un bruit de tôle, il laissa échapper un cri de joie, perdu dans l'ouragan glacé qui lui cinglait le visage. Quelle libération de découvrir qu'à nôtre époque moderne, lui, le citadin vivant entre son clavier et son écran d'ordinateur, il pouvait être chassé, dépecé et servir de repas, de source de nourriture à d'autres créatures..."

 

Ian Mc Ewan : extrait de "Solaire", Gallimard, 2011

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17 mars 2017 5 17 /03 /mars /2017 18:49

" Mon père m'avait toujours poussé à émigrer : " Si j'étais toi, je partirais d'ici", me disait-il. J'avais enfin cette liberté et j'étais décidé à en profiter. Je voulais rester maître de mes gestes, de mes choix. J'ai eu la chance d'être aussitôt intégré à Magnum, ce qui me donnait une carte de visite. Mais je ne voulais surtout pas ressembler aux autres photographes. Je ne voulais pas de maison, pas d'attache sentimentale. Pendant seize ans, je n'ai fait des photos que pour moi, sans répondre à aucune commande de la presse. J'ai parcouru l'Europe sur la trace des Gitans, de leurs fêtes aux Saintes-Maries-

de-la-Mer aux foires à chevaux en Irlande... Je photographiais des choses qui n'avaient rien à voir avec eux, des images qui sont dans Exils. Je vivais avec le minimum sans jamais m'établir plus de trois mois au même endroit, ne possédant qu'un sac de couchage et des vêtements de rechange. Le soir, je dormais là où je me trouvais, souvent à la belle étoile, à l'écart des bourgades. Quand on me proposait une chambre avec un lit, je m'allongeais sur le sol avec mon duvet pour ne pas m'habituer au confort. Je redoutais le confort, les habitudes qui rendent aveugles. Certains pensent que j'ai vécu dans la misère. L'idée est folle : j'ai vécu dans la liberté."

Josef Koudelka : entretien dans Télérama 3503, du 01/03/2017

 

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9 mars 2017 4 09 /03 /mars /2017 19:17

Dans la gare, les poilus semblaient se calmer. La locomotive fut mystérieusement raccrochée et les hommes montèrent dans le train, où il ne restait plus une vitre, à peine une banquette. Quand le train se mit en marche, une bordée de sifflets jaillit. Les hommes penchés aux portières criaient : "Nous reviendrons !"
L'un d'eux saisit au passage la main d'un officier.
A la grande surprise de l'officier, l'homme ne lâcha pas son étreinte.
- Eh bien ? Qu'est-ce que vous faites ? Lâchez-moi, voyons !
Le train roulait. L'officier se mit à courir.
- Lâchez-moi !
- Tu ne veux pas venir avec nous ?
- Vous êtes fou, voyons. Lâchez-moi !
- Viens avec nous, va.
L'homme sourit.
Partout aux portières, on se penchait. Certains rigolaient. D'autres poussaient des cris.
- Tiens bon !
- Lâche-le pas, surtout !
- Lâche-le pas, nom de Dieu !
- Ah, la vache ! I roule sous l'train.
- Saute sur le marchepied, bougre d'andouille !
- Penses-tu ! Faudrait qu'il vienne jusqu'au bout, alors.
Le train prenait de la vitesse. Sur le quai, un employé sifflait à tue-tête. Assourdi par les clameurs, le mécanicien n'entendait rien et le train roulait toujours. L'officier courait maintenant de toutes ses forces, les yeux hors de la tête, fou de terreur.
- Foutu ! Même s'il le lâche, i roule sous l'dur.
- Tue-le !
- Mais non ... Monte-le à bord.
L'homme enfin lâcha sa prise et une immense clameur retentit. Rebondissant contre le train, l'officier fit deux ou trois tours sur lui-même, roula par terre, sur le quai, resta immobile.
Les poilus se penchaient pour mieux voir. L'un d'eux cracha :
- Fumier !

 

Louis Guilloux, " le sang noir ", Gallimard 1935

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6 mars 2017 1 06 /03 /mars /2017 18:32

- Russ? Pourquoi est-ce qu'on n'aurait pas - pas tout de suite mais bientôt - enfin, un enfant , quoi ?

   Elle attendait depuis une heure le moment de dire ça et voilà que l'ayant finalement bredouillé au dessert, ne recevant aucune réponse immédiate de Russell, elle se demandait si elle ne s'était pas, une fois de plus, imaginé seulement qu'elle le disait. Il était plongé dans l'examen de l'étiquette du vin et elle n'était, même pas sûre qu'il l'écoutât. Il finit par lever les yeux sur elle.

 - Ce n'est pas parce que Tom et Casey vont avoir un enfant...

  - Ça n'a rien à voir avec Tom et Casey.

  - Ils peuvent se le permettre, ils en ont les moyens.

  - Tu crois qu'il n'y a que les riches, qui ont des enfants ?

  - Où on le mettrait ?

  - Dans un carton à côté de nôtre lit. J'en sais rien. Quelle importance ? Pourquoi faut-il que tu déconnes toujours quand je parle de ça ? Tu te lances immédiatement dans des considérations secondaires qui n'ont rien à voir. Croirais-tu qu'il existe d'autres appartements que le nôtre, à New York - des appartements plus grands, par exemple ?

  - Avec des loyers plus chers.

  - On pourrait en trouver un avec une chambre de plus dans un immeuble moins chic. Tu n'arrêtes pas de dire que tu voudrais vivre plus bas, dans Manhattan, on peut chercher dans ce coin là. Trouver un loft, peut-être.

  - J'ai horreur des lofts.

  - Ce que tu peux être...

 - Tu sais ce que je gagne. Sans ton salaire et avec une bouche de plus...

  - Et alors ? On se passera de certaines choses. C'est une question de priorité. Je croyais que tu voulais des enfants.

  - J'en veux. Simplement, pas... pas tout de suite.

  - Quand, avec ta deuxième femme ?

  Corinne parut plus remuée que Russell par ce qu'elle avait dit. En la regardant, il vit ce qui se passait dans son esprit, déjà ses paroles prenaient chair dans son imagination - leur mariage s'y défaisait, elle y vivait les nuits solitaires de la divorcée.

  Il lui saisit les deux mains et la secoua pour la faire sortir de sa rêverie.

  - Écoute, donne moi simplement le temps d'y réfléchir un petit peu, d'accord ? Peut-être que je vais aller parler à Kleinfeld de cette augmentation.

  - Je deviens vieille, tu sais, dit-elle d'un air lugubre.

  - Il te reste quand même un an ou deux avant qu'on doive t'abattre..."

 

Jay McInerney, extrait de " Trente ans et des poussières" L'Olivier, 1993

 

  

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2 mars 2017 4 02 /03 /mars /2017 18:39

" Je fais une différence entre situations et histoire. L'histoire que vous trouvez dans les journaux ou les manuels scolaires n'est à mon sens qu'une suite de situations chronologiquement ordonnées. Elles sont simplifiées. Cette histoire-là, qu'on nous transmet, s'écrit à coups de dents, en tronçonnant des morceaux de réalité. À mon sens, le travail du romancier consiste à contester cela. Pour moi, la fiction est le meilleur outil pour interroger l'histoire qu'on nous enseigne. Parce qu'elle met l'humain au centre. La littérature permet de faire de l'histoire au plus près des gens qui l'ont vécue"

 

Yiyun Li : extraits d'entretien pour le magazine Books, Décembre 2015

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15 février 2017 3 15 /02 /février /2017 19:34

" Tout à coup, un besoin urgent de me vider la vessie. Je n'aurais pas dû boire ce dernier verre de vin, mais la tentation était trop forte et il est vrai que j'aime bien me coucher un peu parti. La bouteille à jus de pomme est posée par terre près du lit, mais j'ai beau tendre la main et tâtonner dans le noir, je ne la trouve pas. Une idée de Miriam, cette bouteille - afin de m'épargner la douleur et la difficulté d'avoir à me lever et à claudiquer jusqu'à la salle de bains au beau milieu de la nuit. Une idée excellente, mais toute l'astuce consiste à avoir la bouteille sous la main, or, cette nuit, mes doigts tendus s'agitent sans entrer en contact avec le verre. La seule solution serait d'allumer la lampe de chevet mais, si je fais cela, ma moindre chance de m'endormir  s'envolera pour de bon. Ce n'est qu'une ampoule de quinze watts mais, dans les ténèbres d'encre de cette chambre, l'allumer reviendrait à m'exposer à l'éclat brûlant d'une flamme. Je me sentirais aveugle pendant quelques instants et puis, lorsque mes pupilles se seraient peu à peu dilatées, je me retrouverais complètement éveillé et, même quand j'aurais éteint la lampe, mon cerveau continuerait à tourner en rond jusqu'à l'aube. Je sais cela de longue expérience, d'une vie entière  de combats contre moi-même dans les tranchées de la nuit. Bon, tant pis, rien à faire, rien de rien. J'allume. Je suis aveuglé. Je cligne lentement des yeux pendant que ma vision s'ajuste, et j'aperçois la bouteille, debout sur le plancher à cinq centimètres à peine de son emplacement habituel. Je me penche, j'étire un peu plus mon corps et j'attrape la maudite bouteille. Ensuite, repoussant les couvertures, je me mets avec lenteur en position assise - prudemment, prudemment, afin de ne pas susciter l'ire de ma jambe fracassée -, je dévisse le couvercle, j'enfile ma verge dans le goulot et je laisse venir. Cela ne manque jamais d'être une satisfaction, ce moment où le flot arrive, et puis la vision du liquide blond bouillonnant en cascade dans la bouteille dont le verre se réchauffe sous ma main. Combien de fois un individu pisse-t-il en l'espace de soixante-douze années ? Je pourrais tenter le calcul, mais quel intérêt maintenant que l'affaire est presque faite ? En retirant mon pénis du goulot, je contemple mon vieux camarade et je me demande si je referais jamais l'amour, si je rencontrerai jamais une autre femme disposée à coucher avec moi et à passer une nuit dans mes bras. Je repousse cette pensée, je me somme d'arrêter ça, car ce chemin là mène à la folie. Pourquoi a-t-il fallu que tu meures, Sonia ? Pourquoi n'ai-je pu partir le premier ?..."

 

Paul Auster : extrait de " Seul dans le noir" Actes Sud, 2009

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13 février 2017 1 13 /02 /février /2017 17:44

salman rushdie, 2014Mon éducation sur le sujet de la terreur avait commencé bien avant l'émergence de l'islamisme. Dans ma jeunesse à Londres, c'était l'IRA. Vous aviez régulièrement des bombes qui explosaient dans un supermarché ou ailleurs, et j'étais très impressionné par la réaction des Anglais, cette façon de dire : " Ok, ce sont des choses qui arrivent", ce refus de céder à la logique de la terreur. Ç'a été mon apprentissage,... bien avant que ça prenne un tour personnel et que ça n'affecte mon existence directement. Lorsque ça m'est arrivé, c'était la fin de la guerre froide, la libération de Mandela, un grand moment d'espoir pour le reste du monde, et ma vie basculait dans la direction opposée. ce qui a rendu les choses pire encore, pour moi, d'ailleurs. Les gens fêtaient la fin des murs, tandis que des murs s'érigeaient autour de moi. Ce furent des années très difficiles. Mais, si vous êtes écrivain, vous apprenez de toute expérience. Aujourd'hui, je me dis que j'ai vécu en avance quelque chose qui à présent arrive à tout le monde. En ce sens, ç'a été un apprentissage."

 

Salman Rushdie : extrait d'entretien pour "Le Magazine Littéraire" septembre 2016

https://fr.wikipedia.org/wiki/Salman_Rushdie

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10 février 2017 5 10 /02 /février /2017 15:56

" Un jour, il y a de cela une trentaine d'années, j'ai été entraîné par le courant. C'était sur un affluent du Zambèze, à l'extrême nord-ouest de la Zambie, dans la région de Mwinilunga. Nous étions quatre, serrés dans un petit hors-bord en plastique ; nous avions remonté le courant puis coupé le moteur pour redescendre au fil de l'eau et pêcher le tigerfish, le poisson-tigre. À un certain endroit, le fleuve formait une fourche. nous devions emprunter le bras qui nous ramènerait à l'endroit où nous avions laissé tentes et voiture. Il était vital de redémarrer le moteur à temps, car cette fourche était un lieu de rassemblement pour les hippopotames. Or ceux-xi venaient d'avoir des petits et étaient extrêmement agressifs. peu de gens savent que l'hippopotame, avec sa nonchalance trompeuse, est l'animal qui tue le plus de personnes chaque année en Afrique. Évidemment, quand le barreur a tiré sur la cordelette du lanceur, le moteur n'a pas démarré. Au début, nous avons trouvé ça drôle. Mais on distinguait déjà les têtes des hippopotames en aval. Nous n'avions aucune chance de réussir à passer au large en utilisant les avirons. Et si le bateau arrivait au milieu d'eux, ce serait fini. Ils le feraient chavirer illico et nous tueraient proprement en nous coupant en deux d'un coup de leurs mâchoires géantes.

   Un étrange silence est descendu pendant que le barreur - qui était celui parmi nous qui connaissait le mieux le bateau - tirait fébrilement sur la ficelle. Il n'y avait rien à dire. Nous savions tous ce qui arriverait s'il ne réussissait pas dans les minutes à venir. Se jeter à l'eau et tenter de gagner la rive à la nage, ce n'était pas non plus une bonne idée. Le fleuve était infesté de crocodiles. Nous serions engloutis et broyés bien avant d'atteindre le rivage.

   Par bonheur, le moteur a fini par démarrer. Nous avons eu le temps de virer et de passer au large.

   Ce soir-là, au campement, nous étions plus silencieux que d'habitude. Le feu crépitait, les flammes dansaient sur nos visages.

   Bien des années plus tard, j'en ai reparlé avec l'un des membres de l'équipée. Je lui ai demandé à quoi il avait pensé pendant que nous descendions le courant tout droit vers les hippopotames. Il n'a pas eu besoin de réfléchir. Il avait souvent revécu cet instant en pensée.

   " Je cherchais fébrilement une issue. Mais il y en avait pas. C'est la seule fois de ma vie où j'ai renoncé. Quand le moteur est reparti, j'ai pensé qu'il y avait un Dieu tout compte fait. Ce qui s'est passé à ce moment là n'était pas de l'ordre de l'humain.

   - Les bougies étaient noyées, c'est tout. La religion n'a rien à voir là-dedans."

   Mon ami n'a rien dit. Pour lui, l'hypothèse d'un Dieu était plus satisfaisante.

   C'était son choix. Ce n'était pas le mien. Dieu où les bougies d'allumage.

   Nous n'avions pas fait le même."

 

Henning Mankell : extrait de "Sable mouvant, fragments de ma vie" Seuil 2015

 

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2 février 2017 4 02 /02 /février /2017 18:57

  Cher Ami,

  Faites toutes sortes d'amitiés à Bourotte si cette lettre vous atteint à temps ; et ne manquez pas de faire remarquer à cet (sic) andouille que quand je lui demande une photo de Çiva debout, ce n'est pas une raison pour qu'il m'en envoie une du même personnage assis.

  J'attends avec une impatience confiante les cigarettes, le café, et le petit chat égyptien qui ne manquera pas de déchirer tous les rideaux et faciliter, par ces moyens directs et magiques l'incendie rapide de la maison. Madeleine s'inquiète déjà de ne ce qu'il ne  pourra se reproduire qu'avec des chattes locales ! Mais les femmes sont généralement obsédées par l'avenir.

  Je continue à rêver vaguement d'aller faire un tour dans des pays sur vôtre bateau avant qu'il ne se décide à couler. J'ai l'illusion de terminer la Psychologie de l'Art  et l'illusion beaucoup plus délirante que les éditeurs seront capables de le sortir rapidement. Enfin vous en connaîtrez la publication par expérience , puisque vous le recevrez.

 

Bien amicalement.

 

André Malraux : lettre à André Girard, commissaire de bord du courrier français pour le Japon La Marseillaise, " Lettres choisies 1920-1976", Gallimard, 2012

 

 

 

 

 

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2 février 2017 4 02 /02 /février /2017 18:00

" Il y a les écrivains qui font (ce qui n'est pas nécessairement méprisable) et ceux qui sont. Ceux-ci n'ont pas d'autre action possible que de fixer des lambeaux d'eux-mêmes ; ça donne quelquefois les Karamazoff. Mais leur problème n'est pas celui de leurs rêves, c'est celui de leur douleur, dans la mesure où elle est injustifiable et sans espoir - de leur tragédie. Ils sont les accusateurs du monde, mais à travers eux-mêmes, c'est là que ça se complique, parce que c'est là, je crois, qu'est la question."

 

André Malraux : Extrait d'une correspondance avec Louis Guilloux. " Lettres choisies" Gallimard, 2012

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  • : Le Lecturamak
  • : " Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
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