Publié le 17 Février 2024

" Ces derniers temps en France, on parle très mal du style. On confond le style avec le bien-écrire. Or le bien-écrire, c'est le normalisé, la langue canonique. le style, c'est trouver une musique personnelle telle que le lecteur  la reconnaît immédiatement. la voix de Céline, ce n'est pas seulement les points de suspension, c'est le triturage de l'argot, l'invention des néologismes. le style de Gide, c'est le chant d'une pureté à la limite de la préciosité - J'appelle ça du remue-ménage de hanches. Dostoïevski, lui, a une voix populaire, petit-russien, très proche du langage parlé et de ce fait proche du genre feuilletonesque. Il a besoin de se mettre dans des situations d'urgence pour écrire, d'où le style catastrophique, haletant de celui qui écrit contre la mort. Il appartient à la catégorie des écrivains de la parole. À l'instar d'un Céline et de son désespoir absolu ou d'un Bernanos et de sa mystique. Il n'y a pas d'écrivains de la paroles qui soient neutres. Vous n'imaginez pas Guy de Maupassant autrement qu'écrivant quelque chose de joli, qui soit bien mené, avec une conception esthétique mais sans métaphysique. Chez Dostoïevski comme chez Tolstoï ou comme chez Tchékhov, si vous enlevez la métaphysique il reste peu de chose...

 

 

 Balzac est convaincu qu'il écrit pour l'Église et la monarchie, or il démolit toute la société de son temps. le roman - et ça Kundera le dit très bien  - doit apporter une connaissance nouvelle. L'art du roman est révélation. C'est la langue qui vous guide, vous êtes écrit avant d'écrire. Il ne s'agit pas là d'une croyance mystique, on en a la preuve. Kundera fait dater la révolution du roman moderne avec Cervantès. Et qu'est-ce que le Quichotte  sinon un livre sur la langue ? Au départ il dit qu'il va faire une parodie du roman de chevalerie. Puis, à partir de la cinquantième page, il se trouve que Don Quichotte commence à parler tellement bien, à être tellement beau qu'il est peut-être un peu moins fou qu'on ne le pense... La rencontre de la critique d'un genre et du réalisme à travers Sancho Pança va créer toute la modernité. C'est presque mathématique...

    Ce n'est pas la forme qui fait la modernité, c'est le ton, la vision. La modernité de nos jours, par exemple, n'est certainement pas Robbe-Grillet. On rigolera un jour, ça paraîtra vieillot et on se demandera comment la critique a pu prendre ça au sérieux, ces histoires de bonnes femmes enchaînées. Contrairement à ce que l'on imagine, l'idée de la modernité n'est pas liée au tricotage de la prose. Fond et forme sont inséparables, écrire plat, c'est écrire faux. Il en est de même en politique. La première chose que fait un régime totalitaire, c'est changer le sens des mots. Imaginez que Hitler ait employé l'expression officielle "extermination des juifs", ça ne marche pas. mais "solution finale" (Entlösung), oui. On comprend sans comprendre. Dire que l'on va supprimer deux millions de Russes, non, mais dire qu'il y a "des classes sociales condamnées par l'histoire", ça c'est génial. Les mots, salvateurs, peuvent devenir mortifères. De même le jargon technocratique peut devenir très dangereux. Amollir la langue, c'est amollir le corps social...

 

Michel Del Castillo : extrait d'un entretien avec Marianne Payot, Magazine Lire n°239,octobre 1995,  recueil "Les grands entretiens de Lire", par Pierre Assouline, Éditions Omnibus, 2000. 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

Voir les commentaires

Repost0

Publié le 16 Février 2024

Voir les commentaires

Rédigé par jmlire9258

Publié dans #ANNIVERSAIRE

Repost0

Publié le 12 Février 2024

.... ce livre restera tel qu'il est. Je n'ai déjà mis, du reste, que trop de temps à l'écrire, et l'éditeur aussi a assez

Paul Léautaud, en 1929 par Émile Bernard, musée Calvet.
Paul Léautaud, en 1929

attendu. Combien d'autres, à ma place, même plus indifférents que moi quand à la forme, l'auraient achevé depuis longtemps. Heureux auteurs, qui font des livres comme on fait des additions. Seulement, je me demande où est pour eux le plaisir...

   "Quand ce sera écrit, me disais-je, ce sera fini. Tant que c'était en moi, c'était de la vie. Tout à l'heure, ce ne sera presque plus à moi. Jouissons-en donc encore une fois."... Maintenant que je relis, je ne trouve pas dans ce livre seulement vingt pages qui me contentent. Il doit être pourtant comme beaucoup de livres ; des passages à aimer ou à détester et des passages assommants ?...

   N'empêche que quelques-unes des phrases les plus sensationnelles de ce livre me sont venues ainsi, dans des cafés ou dans des promenoirs, pendant que je flânais ou bavardais, en regardant, quelquefois sans les voir, des visages de femmes pénétrants et fatigués. Même, qui sait ? Ce livre aurait peut-être été tout à fait bien si je ne l'avais écrit qu'avec de telles phrases, et je n'ai peut-être pas perdu assez de temps à "attendre le moment du génie", comme disait Stendhal ? Lui, pourtant, regretta un jour d'avoir passé trop de temps à l'attendre. Mais qui ne voudrait l'avoir un jour, ce regret, et avoir écrit de tels livres ! On n'écrit bien, on n'a d'idées que dans les moments d'émotion et de plaisir. Vouloir écrire quand on n'est pas ému et heureux, c'est bien souvent perdre son temps et ne rien faire de bon. J'espère que je suis intéressant, maintenant !...

 

                                ********************

   En tout cas, je l'aurais recommencé, ce livre,... que je n'aurais pas fait plus attention au style. Ça m'est bien égal qu'il soit mal écrit et j'avais autre chose à faire, en l'écrivant, que de perdre mon temps à soigner mes phrases. D'ailleurs, bien finis pour moi, les chinoiseries de l'écriture et les recommencements, comme il y a encore deux ans, quinze fois de la même page. Les grandes machines de style, avec le perpétuel ronron de leurs phrases, m'ont à jamais dégoûté de la forme. Pauvres livres, si harmonieux, si l'on veut, et si assommants ! Dans les livres que j'aime, il n'y a pas de rhétorique, il y a même bien des imperfections, mais celui qui les a écrits valait tous les Flaubert du monde. Ah ! la beauté, l'intérêt pénétrant, souvent, de certaines de ses phrases mal faites, mais laissées dans leur vérité, mais pas truquées par l'art ! Mais, voilà ! Il faut savoir lire, avoir beaucoup lu, et comparé, et pesé la duperie de ce mot : l'art, qu'affectionne les imbéciles. Alors, on revient de bien des admirations, et tous ces soi-disant grands livres ne tiennent pas une minute.

   Je peux le dire, on trouvera que je pose si l'on veut : maintenant, quand j'écris quelque chose, le mal, c'est de trouver ma première phrase, mais après je ne fais plus attention aux phrases, j'écris en ne voyant que mon idée, et comme ça vient. Une phrase ne me plaît pas, je ne l'arrange pas, j'en refais une autre, voilà tout. S'il se trouve par hasard dans ce livre quelques phrases pas mal, je n'y suis pour rien, c'est qu'elles sont venues ainsi et je ne sais même pas si je ne préfère pas les autres, avec tous leurs défauts, parce qu'elles sont quelquefois mieux l'expression d'un sentiment, la nuance d'un souvenir. Plus je vais, et plus je pense qu'on ne devrait peut-être commencer à écrire que vers quarante ans. Avant, rien n'est mûr, on est trop vif, trop sensible, pour ainsi dire, et surtout on aime encore trop la littérature, qui fausse tout. Mon bonheur, ç'aurait été d'écrire ce livre comme des Lettres, ou comme des Mémoires, les seuls écrits qui comptent, avec de petites phrases exactes, courtes et sèches, comme des indications de catalogue, ou à peu près. J'en suis un peu loin, je le sais..."

 

Paul Léautaud, extraits de " le Petit Ami ", 1902, Éditions Mercure de France, 1981.

 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

 

Voir les commentaires

Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Les Classiques, #Littérature Française, #Écrire

Repost0

Publié le 10 Février 2024

Tchekhov à Nice. Un portrait (1898) d'Osip Braz. Galerie Tretiakov, Moscou
Tchekhov, 1898.

- Comme vous êtes ! dit le diacre en riant. Vous ne croyez pas au Christ, pourquoi en parlez-vous si souvent ?

    - Si, j'y crois. mais, à ma façon, bien entendu, et non à la vôtre. Ah ! diacre, diacre ! " dit le zoologue en riant. Il prit le diacre par la taille et ajouta gaiement :

   " Alors, vous venez au duel demain ?

    - Ma dignité ne me le permet pas, sinon je serais venu.

    - Qu'entendez-vous par votre "dignité" ?

    - Je suis ordonné. La grâce est sur moi.

    - Ah diacre, diacre ! répéta von Koren en riant. J'aime bien bavarder avec vous.

    - Vous dites que vous avez la foi, dit le diacre. Quel genre de foi ? J'ai un oncle qui est pope et dont la foi est si vive que, lorsqu'il va faire une prière dans la campagne en temps de sécheresse pour demander la pluie, il emporte son parapluie et son manteau de cuir pour ne pas se mouiller au retour. Ça, c'est de la foi !..."

 

Anton Tchekhov, extrait de " Le duel", 1891.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

 

Voir les commentaires

Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Russe, #Foi

Repost0

Publié le 9 Février 2024

Voir les commentaires

Rédigé par jmlire9258

Publié dans #ANNIVERSAIRE

Repost0