Publié le 23 Mars 2024

M.Enard, photo G.Seguin ( Okki )

Michel-Ange pense à Rome.

   Il observe cette ville étrangère, Byzance perdue pour la chrétienté ; il se sent seul,plus seul que jamais, coupable, miséreux. Il repasse de mémoire les termes et les menaces de la lettre mystérieuse.

   Mesihi lui prend doucement le bras.

   - Tout va bien, maestro ?

   Qu'on ait pour lui des égards dignes d'un vieillard ou d'une bonne femme l'irrite et il rejette violemment la main du poète.

   Comment a-t-il pu venir jusqu'ici ? Pourquoi ne s'est-il pas contenté d'envoyer un dessin, comme ce lourdaud de Vinci ?

   Si Michelangelo n'avait pas détourné la tête, Mesihi aurait pu apercevoir des larmes de colère briller dans ses yeux.

   Maintenant il faut prendre une décision.

   Il ne peut risquer tout ce qu'il a construit jusqu'ici, sa carrière, son génie, sa réputation pour un sultan qui n'a même pas daigné le rencontrer.

   Il a tenu tête à Jules II le pape guerrier ; il peut bien planter là un Bayazid. Mais il n'a pas encore dessiné le pont. Il n'a toujours pas eu l'idée qui lui manque. Il ne peut donc réclamer ses gages ; partir maintenant serait perdre non seulement  la face, mais aussi la fortune que lui propose le sultan.

   Ce pli inattendu le hante.

   Mesihi est patient ; il se tait quelques minutes, que Michel-Ange se reprenne, puis il lui dit doucement : Regardez là-bas, maestro.

   Surpris, le sculpteur se retourne. 

   - Regardez là, en bas

   Michel-Ange jette un oeil sur le paysage rongé par la nuit, sans rien distinguer d'autres que les lumières des tours et quelques reflets sur le bras de mer.

   - Vous ajouterez de la beauté au monde, dit Mesihi. Il n'y a rien de plus majestueux qu'un  pont. Jamais aucun poème n'aura cette force, ni aucune histoire. Quand on parlera de Constantinople, on mentionnera Sainte-Sophie, la mosquée de Bayazid et votre ouvrage, maestro. Rien d'autre.

   Flatté et ému, Michelangelo sourit en observant les fanaux guider les barques dans leur danse sur les flots noirs.

 

Mathias Énard, extrait de "Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants.", Actes Sud, 2010.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

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Publié le 21 Mars 2024

 

Marguerite Yourcenar en 1982 à l’âge de 79 ans1
Marguerite Yourcenar , 1982.

" Riemer à Ratisbonne croit que l'étude des lois de  l'équilibre permettrait de construire pour la guerre et la paix des chars allant dans l'air et nageant sous l'eau. Votre poudre à canon qui relègue au rang de jeux d'enfants les exploits d'Alexandre est née de cogitations d'une cervelle... 

   - Halte-là ! dit Henri-Maximilien. Quand nos pères ont mis le feu à la mèche pour la première fois, on eût pu croire que cette bruyante trouvaille allait mettre sans dessus dessous l'art de la guerre et abréger les combats faute de combattants. Il n'en est rien, Dieu merci ! On tue davantage ( et encore j'en doute) et mes soudards manient l'arquebuse au lieu de l'arbalète.  Mais le vieux courage, la vieille couardise, la vieille ruse, la vieille discipline et la vieille insubordination sont ce qu'ils étaient, et avec eux l'art d'avancer, de reculer ou de rester sur place, de faire peur, et de paraître n'avoir pas peur. Nos gens de guerre en sont encore à plagier Hannibal et à compulser Végèce. Nous continuons comme autrefois à nous traîner au cul des maîtres...

   - Il y a longtemps que je sais qu'une once d'ineptie pèse plus qu'un boisseau de sagesse, dit Zénon avec dépit. Je n'ignore pas que la science n'est pour vos princes qu'un arsenal d'expédients moins sérieux que leurs carrousels, leurs panaches et leurs brevets. Et cependant, frère Henri, je connais ça et là dans divers coins de la terre cinq ou six gueux plus fous, plus démunis et plus suspects que moi, et qui rêvent en secret d'une puissance  plus terrible que n'en détiendra jamais le César Charles. Si Archimède avait eu un point d'appui, il aurait pu non seulement soulever le monde, mais le faire retomber à l'abîme comme une coquille brisée... Et franchement, en Alger, en présence de bestiales férocités turques, ou encore au spectacle des folies et des fureurs qui partout font rage dans nos chrétiens royaumes, je me suis dit parfois qu'ordonnancer, instruire, enrichir ou instrumenter notre espèce n'était peut-être qu'un pis-aller dans notre universel désordre, et que c'est de plein gré et non par malencontre qu'un Phaéton pourrait un jour faire flamber la terre. Qui sait si quelque comète ne finira point par sortir de nos cucurbites ? Quand je vois jusqu'où nos spéculations nous entraînent, frère Henri, je suis moins surpris qu'on nous brûle..."

 

Marguerite Yourcenar, extrait de 'L'oeuvre au noir", Éditions Gallimard, 1968.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française, #Guerre.

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Publié le 19 Mars 2024

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 17 Mars 2024

 

Lyonel Trouillot au Salon du livre de Paris en mars 2010
Lyonel Trouillot, 2010

C'était avant la dictature, au temps des lampes à kérosène. Y avait cette enfant qui n'aimait ni les poupées ni les moustiquaires. Sa mère lui rendait la vie dure et menaçait de ne plus lui acheter de carnets car elle s'abîmait les yeux à écrire nul ne savait quoi alors que la nuit était tombée depuis longtemps et qu'on n'y voyait plus très clair.

    Moi, la Veilleuse du Calvaire, qui fus si peu enfant, un jour je lui ai demandé à quel jeu elle jouait la tête baissée sur ses carnets. " Je plante des mots. Pour grandir, il suffira qu'ils passent par les yeux et les bouches de mes amies".

   Ils ne sont passés nulle part. Un jour la mère en furie a allumé un grand feu dans la cour et brûlé les carnets. Et ses amies qui avaient pourtant lu ses mots ne lui portèrent pas secours. La fillette en est restée muette pendant des années. La mère est morte depuis longtemps et la fillette doit être une très vieille femme. Peut-être a-t-elle rompu avec les paris de son enfance et ne parle-t-elle plus à personne. Moi, la veilleuse du Calvaire, qui ne m'avoue jamais vaincue et ne cède rien au malheur, je préfère croire qu'elle plante des mots dans un quelconque ailleurs, sur une colline où poussent encore des arbres.

 

   La maison est restée vide. Le temps lui a enlevé ses vitres et ses couleurs, des briques et des tôles. Dans la cour abandonnée, il ne reste rien pour témoigner que vécurent là deux femmes. Rien. À part une vague odeur de kérosène. "

 

Lyonel Trouillot, extrait de "Veilleuse du Calvaire", Actes Sud, 2023.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 16 Mars 2024

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Rédigé par jmlire9258

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