"Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
" Et donc je pris un car à Greyhound pour Los Angeles qui s'arrêtait dans toutes les petites villes du désert. Le type assis à côté de moi était un vieux boulanger adorable, quatre-vingts an...
" Pour parler franchement, quoi que j'aie pu voir alors et ensuite, même à Naples et dans tous les endroits où je suis passé, je n'ai jamais vu aucun guaglione* qui soit plus joli que ce mien frère.
Et sa beauté était ma persécution : même quand je me trouvais seul, à toutes les heures de ma journée, je croyais la voir flotter devant mes yeux, tel un petit drapeau blanc et bleu ciel, bleu ciel et or, qui voulait me provoquer. Un jour (pendant que N. se trouvait à l'étage supérieur et que lui dormait dans son berceau en bas à la cuisine), j'éprouvais une telle soif de vengeance contre lui que je fus tenté de le tuer. Parmi les quelques reliques du temps passé restant à la maison, il y avait dans le grand salon, un vieux pistolet, de ceux que l'on chargeait avec de la bourre, maintenant inutilisable et rouillé. Je conçus l'idée d'utiliser la lourde crosse de cette arme pour frapper mon ennemi au milieu du front, avec précision et violence, de façon à lui enlever la vie d'un seul
coup ; et ayant pris le pistolet sous mon bras, je m'approchais du berceau où il dormait. Mais il ne me sembla pas loyal de le tuer par traîtrise dans son sommeil ; et je préférai donc, auparavant, le réveiller, en lui chatouillant un peu la paume de la main. À ce chatouillement, il remua les lèvres en une moue plutôt comique, qui me fit rire ; au point que l'envie de jouer avec lui vainquit, en moi, l'autre envie, celle de le tuer. Et continuant à lui chatouiller la paume de la main, les oreilles et le cou, je me mis en même temps, à imiter avec ma voix le feulement d'un animal exotique et félin ; jusqu'au moment où lui, espérant sans doute trouver dans la cuisine , à son réveil, un petit léopard ou une faune analogue, se mit à rire dans son sommeil. Ainsi tout se termina par un jeu et mon assassinat s'en alla en fumée..."
Elsa Morante, extrait de "l'Ile d'Arturo", 1957, Éditions Gallimard, 1963, pour la traduction française.
" Une infime partie du public qui parle aujourd'hui de la littérature en a vraiment connaissance, et il est impossible de rendre compte de ce fait insolite si l'on ne cherche pas à saisir sur un ...
Reza Deghati, 2010 " C'est la photo d'une vieille dame assise par terre dans un marché aux poissons. À cause de l'histoire derrière cette image. J'ai 16 ans, cette femme m'émeut. J'ai à peine ...
" L'autoportrait du dessinateur est réalisé dans les toilettes du Louvre, un petit matin de l'hiver 1995. C'est un hiver où la France est tétanisée de grèves. Le dessinateur travaille comme gardien au Louvre. Depuis une éternité il porte la croix de marbre des petits métiers. Des milliers de gens croisent chaque jour l'insoupçonnable : il faut imaginer Grünewald* portant l'uniforme et répondant des dizaines de fois par jour aux touristes qui demandent leur chemin.
Il a auparavant travaillé comme sacristain dans une église parisienne. La vieille église, réveillée par ses soins, retrouvait des fesses luisantes dans le noir. À l'époque des grèves, il habite Provins. Dans les nuits de neige il met le réveil à quatre heures, de façon à être au Louvre à temps. Un matin il se regarde dans la glace d'un lavabo du musée et se dessine à la va-vite comme un voleur sur le point d'être surpris. Le résultat, je l'ai sous les yeux : le "qu'est-ce que c'est que ça" du génie...
Devant ce visage une main fait barrage - celle du portier du monde : "tu n'entre pas", comme à un gueux à l'entrée d'une boîte de nuit.
Élevé en Angleterre, nourri au lait d'or des fanfares royales, le dessinateur grandit dans une famille à la pauvreté aristocrate. La meule de l'école broie l'enfant visionnaire. Le monde est un couperet, une trop grande sensibilité y signe votre arrêt de mort. "Trop vivant pour plaire" est le verdict. On fait garder les chefs-d'oeuvre d'un musée par celui qui en dessine nuit et jour dans l'atelier de son cœur en feu..."
Christian Bobin, extraits de "Éclat du solitaire, sur un autoportrait de Gille Dattas", Éditions Fata Morgana, 2011, 2022.
Matthias Grünewald (de son vrai nom probablement Mathis Gothart Nithart), né probablement à Wurtzbourg, en principauté épiscopale de Wurtzbourg, v. 1475- 1480 et mort à Halle, en principauté...