Publié le 20 Septembre 2023

 

Christophe Claro au Salon du livre de Paris en mars 2010
Christophe Claro, 2010

Je ne sais pas l'Algérie. Je sais - mal - la colonisation, du moins ce qu'en disent les livres, les images, celles des battus au sang, des peaux brûlées par autre chose que le soleil, la fumée crachée et l'os rompu. Je ne sais pas l'exil, le départ forcé, l'abandon. Je sais - juste - la rage de l'injustice, qui ne se partage pas. Je sais - de loin, de très loin - le passé, l'année 1962, le soulèvement final des invisibles, la panique des installés depuis tant et tant, et les bateaux lestés de meubles comme un cargo de colères...Je ne sais pas Alger, ses ruelles où se déhanchent des ânes, ses côtoiements et ses évitements, et sa mer quittée par de prétendus ancêtres pour un presque toujours. Je sais en revanche les propos âcres et comme noircis au charbon des pieds-noirs, leurs allusions rouillées, tout ce fastidieux rituel de la nostalgérie où clapotent l'amertume et quelque chose de moins suave. Je ne sais pas la famille, pas vraiment - moule brisé, vase fêlé, d'où coule , pire que le sang, le vin, le rouge qui ne sait que tacher, et qui draine jour après jour, nuit après nuit, son coupable cortège d'outrages. Je ne sais pas l'arabe, rien de ses signes, de ses sens, de sa gorge. Je sais la coupure, le rejet, le déni... Je sais - peut-être - pourquoi je ne sais pas, n'ai pas voulu - longtemps - savoir. Je ne sais pas l'héritage, la transmission, mais je sais le poids de leur ombre, la ténacité des choses tues. Je sais le racisme, les mots "bougnoul" et "bicot", parce qu'entendus, reçus, et ne sachant qu'en faire, les rapportant à la maison, les posant au pied des parents, et la gêne, avec en retour un autre mot, "pied-noir", qui me semblait alors l'équivalent de "mains sales"..."

 

Claro : extraits de "La maison indigène", Éditions Actes Sud, 2020.

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française, #Algérie, #Racisme, #Histoire

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Publié le 17 Septembre 2023

 

 L'incarnation ! Toute la force des idées de Dostoïevski est là. Prenez par exemple un de nos philosophes médiatiques, comparez ses idées à une seule de Dostoïevski, vous voyez la différence. L'un est un fonds de commerce, l'autre bouleverse la vie...

Son expérience de l'échafaud - condamné à mort en 1849, il a vécu un simulacre d'exécution - l'a tellement traumatisé qu'il lui a fallu des années pour comprendre ce qui lui est arrivé.  Au fond, après, il le dit à son frère, chaque minute pourrait être une éternité de bonheur. Et puis, il survit au bagne sibérien... Je ne connais qu'un autre cas, c'est celui de Soljenitsyne. Quand vous pensez qu'au bagne il va apprendre par cœur un manuscrit de deux mille pages afin de pouvoir le recopier. Cette puissance ne vient que lorsqu'on est dans la mort... 

Et puis, Dostoïevski m'a fait comprendre que je n'étais pas un monstre. Car lui aussi avait eu cette impression à force d'être le fils d'un monstre et de souhaiter la mort de son père. Ce thème du parricide, qui l'a toute sa vie obsédé, il tente de l'évoquer de front dans son dernier roman. Ce secret m'a rapproché de lui. Nous communions dans la honte depuis tout petit et dans le désir de mort. C'est vrai, j'ai passé mon enfance à souhaiter intérieurement la mort de ma mère, c'est-à-dire en être délivré. Dostoïevski a vécu dans la terreur du "je souhaite la mort de mon père, Dieu va me frapper". Et quand il est condamné à mort, il se dit qu'il l'a mérité, qu'il n'est pas innocent...

   Crime et châtiment que Nabokov trouve vulgaire : moi, j'ai tout senti, l'odeur de la chaux, du ciment, la chaleur, la faim, les cabarets sordides, l'ivrognerie. Quand on a été dans la misère, on connaît tout cela. Pour la bourgeoisie, c'est du misérabilisme. Les esthètes ont du mal à le comprendre car ils trouvent ça de mauvais goût. C'est un peu sordide... Moi, j'ai vécu et dans la grande bourgeoisie et dans la misère. Et je peux vous dire que la vulgarité bourgeoise existe bel et bien...

 

Michel Del Castillo : extrait d'un entretien avec Marianne Payot, Magazine Lire n°239,octobre 1995,  recueil "Les grands entretiens de Lire", par Pierre Assouline, Éditions Omnibus, 2000. 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 14 Septembre 2023

 

Julien Green en 1933.

 Dès sept heures du soir, j'étais couché. La porte de ma chambre restait ouverte, ouverte également celle du salon d'où m'arrivait , à travers l'obscurité  de l'antichambre, une vague mais rassurante lueur et, de temps à autre, un murmure de voix et le rire charmant de ma mère. Je pense qu'elle devait se souvenir des affres qu'elle avait elle-même souffertes, enfant, dans sa maison natale de Savannah, maison hantée s'il en fut. Il y avait cependant une autre raison à cette porte ouverte. Si jeune que je fusse, en effet, ma mère me surveillait déjà, ayant pour certaines fautes une horreur que je n'ai connue qu'à elle, et quand elle ne pouvait m'épier, car il s'agissait un peu de cela, ma sœur Mary se chargeait de ce soin à sa place. 

   Bien entendu, j'ignorais tout de ces manœuvres. J'étais l'innocence même et le restai longtemps, mais il est hors de doute qu'étendu sur le dos, dans mon lit, je prenais plaisir à explorer de la main ce corps dont j'avais à peine conscience comme d'une partie de moi-même. Quel âge avais-je en effet ? Cinq ans peut-être... En tout cas, je ne comprenais pas encore très bien l'anglais, ainsi que la suite le fera voir.

   Il arriva qu'un soir, ma sœur Mary se trouva tout à coup près de mon lit. Je ne l'avais pas entendue venir, mais du reste, pourquoi me serai-je caché, ne me sentant pas coupable ? D'un geste énergique, elle rabattit la couverture jusqu'à mes pieds et avec un grand cri appela ma mère qui accourut, le bougeoir au poing. Dans la lumière, j'apparus tel que j'étais, ne comprenant rien, souriant peut-être, les mains dans la région défendue. Il y eut des exclamations et ma mère, posant son bougeoir, quitta la chambre pour revernir armée d'un long couteau en forme de scie dont on se servait pour couper le pain. À ce moment, la cuisinière, attirée par tout ce bruit, parut sur le pas de la porte. Elle s'appelait Lina Ranoux...

   "I'll cut it off !" s'écria ma mère en brandissant le couteau à pain. Je ne comprenais pas ce qu'elle disait. À vrai dire, je ne comprenais rien à toute cette agitation autour de moi. Lina éclata de rire, mais moi, je fondis en larmes devant le visage indigné de ma mère. Alors ma sœur murmura quelque chose et me recouvrant, elle me donna un baiser. La bougie fut soufflée, on s'en alla et je m'endormis. Selon toute vraisemblance, j'aurais complètement oublié cette scène si l'on ne m'en avait fait souvenir un peu plus tard...

     Native de Badefol d'Anse, au pays de la Dore et de la Dogne, Lina Ranoux était une paysanne au teint vif, à la parole drue. Le nez en l'air, les narines très ouvertes, elle marchait en remuant de fortes hanches... C'était loin d'être une mauvaise femme, mais elle était rude. Le matin, mes sœurs allaient jusqu’au seuil de la cuisine pour recevoir au vol leurs chaussures que Lina leur lançait joyeusement à la tête. " Voilà vos bottines, chipies ! " s'écriait-elle. Ma mère ignorait ce détail. Avec moi, Lina se montrait moins brusque dans ses paroles, mais pour jouir de ma mine éberluée, elle me disait toutes sortes de choses dans son patois et riait ensuite, les poings à la taille. Sa voix retentissait dans la cuisine où j'allais quelquefois, grande faveur, l'aider à essuyer les assiettes.  " Alcotétof ! " me disait-elle en empoignant le couteau à pain dans de grands accents de gaieté. Je ne savais pas ce qu'elle voulait dire mais je reconnaissais la phrase et le geste de ma mère, et c'est ainsi que je les ai retenus..."

 

Julien Green, extrait de "Partir avant le jour" Éditions Bernard Grasset, 1963.

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Publié le 14 Septembre 2023

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 12 Septembre 2023

 

Elie Wiesel au gala Time 100 2012.
Elie Wiesel en avril 2012.

J'appartiens à une génération d'échec. On a beau parler de victoire de l'Histoire sur Hitler, de l'esprit sur la barbarie, nous avons échoué. Il n'y a pas de victoire possible après tant de souffrances, tant de morts. Nous sommes tous mutilés...

   Tous les nazis en fuite, même Barbie jusqu'à son arrestation, se moquent de nous. Au Paraguay, le docteur Mengele dit tout haut que nous sommes des imbéciles. Avec nos hantises, nos sentiments de culpabilité. Les tueurs ont la conscience tranquille, eux. Ils ne se posent même pas la question. Alors que les survivants ne pensent qu'à ça : pourquoi ai-je survécu, moi ? Pourquoi moi plutôt que mon père, mon frère ou mon voisin ? Quel hasard ou quelle logique a voulu que ce soit moi qui vous parle en ce moment et non un autre ? D'ailleurs, est-ce moi ? Quelle est ma vie propre ? Voilà tout juste vingt-cinq ans que j'écris et je ne sais toujours pas... Et parfois,je me demande si je n'ai pas trop parlé, si nous, les juifs, nous n'aurions pas mieux fait de nous taire. L'holocauste est aujourd'hui un sujet à la mode, pis, un sujet banalisé. On emploie le mot à toutes les sauces. Une équipe de football qui échoue et l'on parle d'holocauste, tout au moins à la télé américaine. Un focené abat quatre passants à Los Angeles et la presse titre sur cinq colonnes : Holocauste ! Alors, je me demande parfois si nous avons bien fait de parler...

 

   Tout au fond de l'opinion, il y a une volonté obscure de ne pas croire. On ne vous croit pas. Et parfois moi-même je ne me crois pas. Je ne parviens pas à me convaincre que j'ai vu ce que j'ai vu et que cette personne qui a vu est la même qui est assise ici et qui vous parle. Alors si moi il m'arrive de ne pas me croire, comment voulez-vous que vous, vous me croyiez ? L'ex-tortionnaire peut rire et dire à celui qui a survécu : "Vous voyez, je vous l'avais dit, on ne vous croit pas..."

   C'est la dimension grotesque de toute tragédie. Sur un plan purement théologique, il y avait quelque chose de grotesque : comment le tueur pouvait-il être si puissant, le monde si indifférent, le système nazi si efficace ? Cela me stupéfie aujourd'hui encore. Au fond, que voulait Hitler ? Refaire le monde et la création. Il voulait un monde nouveau, avec ses seigneurs et ses esclaves, sans les juifs, avec une langue, celle des camps, et une éthique, celle de l'extermination d'un peuple. Pour les nazis, tuer, c'était faire le bien. Et ce système fonctionnait.

Quand je suis arrivé dans les camps, j'étais encre un gosse mais je voyais bien que tout marchait au royaume concentrationnaire : les esclaves travaillaient, les victimes périssaient, les tueurs tuaient, le feu brûlait, la nuit dominait...

 

   Si les jeunes rescapés de ma génération avaient été envahis par la haine en 1945, où se seraient-ils arrêtés ? Il aurait fallu haïr non seulement les Allemands, mais les Hongrois, les Polonais, les Ukrainiens et tous ceux qui nous avaient enfermés dans les ghettos, et puis encore tous les neutres, tous ceux qui n'ont pas levé le petit doigt. Qui n'aurions-nous pas haï dans un monde qui avait permis l'holocauste ? La haine nous aurait alors détruits, dévorés de l'intérieur. Ne pas avoir cédé à la haine est véritablement un miracle et c'est la seule fois où j'ose prononcer ce mot..."

 

 

Elie Wiesel : extraits d'un entretien avec Antoine de Gaudemar, magazine Lire n°97, Octobre 1983,  recueil "Les grands entretiens de Lire", par Pierre Assouline, Éditions Omnibus, 2000. 

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