"Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
L'écrivain égyptien Albert Cossery a accepté de rencontrer le journaliste Pierre-Pascal Rossi à Saint-Germain-des-Prés, où il vit dans une modeste chambre d'hôtel, et de retourner au Caire, ...
" - Mais aimerais-tu mieux ça ? demanda Joan avec sérieux; je veux dire : changer de métier ?
- Bien sûr que oui. Et vraiment, j'aimerais mieux presque n'importe quel autretravail. Parce que celui-ci est à coup sûr exceptionnel. Tu sais, un garçon de quatorze ans pourrait faire ce que j'ai à faire. La première année, il s'agissait principalement de lécher des timbres et de trier des lettres. Non, j'exagère. Trier des lettres constituait un privilège. Je ne me suis pas haussé jusqu'à cet échelon avant ma seconde année. Aujourd'hui même... Il n'est pas nécessaire d'avoir plus d'initiative qu'un moucheron. Le balayeur dans la rue, doit du moins éviter le trafic. C'est plus drôle.
- Mais Phil, avec le temps, tu auras des responsabilités, non ?
- Oui ; si jusqu'à l'âge de trente-sept ans je suis bien, bien sage. C'est une existence ; mets toi bien ça dans la tête. À longueur d'année, je dois rester enfermé entre ces quatre murs, jusqu'à ne plus être bon que pour la retraite et le cimetière.
Victor était impressionné
- Ça doit être drôlement moche.
- Pas pour tout le monde. Sais-tu bien que la plupart des gens qui sont dans ce bureau adorent ça ? Oui, ça ne paraît guère possible, mais c'est comme ça. Quant aux autres, même s'ils rouspètent, ils sont parfaitement satisfaits. Comme je te le dis. Il est à peu près certain que je bouche la voie à quelque infortuné jeune homme qui rêve d'occuper ma place. On me prend pour un fou, tu sais, parce que je veux faire quelque chose qui demande un brin de jugeote, et parce qu'il semble que j'ai parfois besoin d'un peu d'air pur.
L'indignation s'emparait complètement de Victor.
- Seigneur ! Quelle bande sinistre ça doit être ! Je n'avais pas la moindre idée…
- Voilà : c'est justement là le hic. La plupart des gens se figurent que les bureaux sont pleins d'anciens élèves des grandes écoles. Des espèces de clubs… En réalité c'est purement du bluff. Ces anciens élèves, tu les trouveras dans le conseil d'administration, oui. Quelques-uns gravissent tous les échelons, et s'en tirent ; ces gens-là, bien entendu, sont montés en épingle. Mais la majorité ne peut tenir le coup et s'expatrie. Le gros du travail doit être fait par le type classique du bureaucrate. Un terrassier refuserait de s'y salir les mains. Il est bien trop indépendant pour ça. Pour être bon à quelque chose il faut adorer sa petite ornière, et se montrer mortellement jaloux de tous ceux qui s'y trouvent aussi…"
Christopher Isherwood : extrait de "Tous les conspirateurs", 1928. Éditions Julliard, 1968.
" Pendant une longue période de ma vie, j'ai été hanté par une image qui revenait dans mes rêves : un adulte se retrouvait dans un monde d'enfants d'où il ne pouvait plus s'échapper. Tout à coup, l'enfance, que nous idéalisons, que nous adulons, se révèle comme une pure horreur. Comme un piège. Non, cette histoire n'est pas une allégorie. Mais mon livre* est une polyphonie où divers récits s'expliquent, s'éclairent et se complètent les uns les autres. L'évènement clé, c'est l'histoire du totalitarisme, qui prive les gens de leur mémoire pour les instrumentaliser, en faire des nations d'enfants. Tous les totalitarismes procèdent de même. Et peut-être que c'est aussi ce que fait notre "époque de la technique" avec son culte de l'avenir, de la jeunesse, son indifférence au passé, sa méfiance à l'égard de la pensée. Au sein d'une société impitoyablement juvénile, un adulte doté de mémoire et d'ironie se sent (…) comme sur l'île des enfants."
*Livre du rire et de l'oubli, Gallimard, 1979.
Milan Kundera, extrait d'un entretien avec Philip Roth en 1980, dans le livre de ce dernier Pourquoi écrire, Gallimard 2019.
" Après la guerre, Eluard a abandonné le surréalisme, et il s'est fait le grand représentant de ce que
Milan Kundera en 1980.
j'appellerais la "poésie du totalitarisme". Il a chanté la fraternité, la paix, la justice, les lendemains meilleurs, il a chanté la camaraderie contre l'isolement, la joie contre la tristesse, l'innocence contre le cynisme. En 1950, quand les gouvernants du paradis ont condamné son ami praguois, le surréalisme Zavis Kalandra, à la pendaison, Eluard a fait abstraction de ses sentiments personnels au profit d'idéaux supérieurs, et il a publiquement déclaré qu'il approuvait l'exécution de son camarade. Le bourreau tuait, le poète chantait.
Et il n'était pas le seul à chanter. Toute la période de la terreur stalinienne a été une période de délire lyrique collectif. On l'a complètement oublié à présent, mais c'est le cœur du problème. Les gens se plaisent à dire : la révolution est belle, le mal c'est la terreur qu'elle engendre. Mais ce n'est pas vrai. Le mal est déjà présent dans la beauté, l'enfer en germe dans le paradis, et si nous voulons comprendre l'essence de l'enfer, il faut commencer par examiner l'essence du paradis qui en est l'origine. Car si l'on a aucun mal à condamner les goulags, rejeter la poésie du totalitarisme qui mène au goulag via le paradis demeure aussi difficile aujourd'hui qu'hier. De nos jours, le monde entier s'accorde à rejeter l'idée du goulag, et pourtant on se laisse encore hypnotiser par la poésie totalitaire, on est prêt à marcher au pas cadencé vers de nouveaux goulags pourvu que résonnent les accents lyriques d'Eluard, grand archange pinçant sa lyre au-dessus de Prague pendant que la fumée du corps de Kalandra s'élevait depuis la cheminée du crématoire...
Milan Kundera, extrait d'un entretien avec Philip Roth en 1980, dans le livre de ce dernier Pourquoi écrire, Gallimard 2019
Záviš Kalandra, né le à Frenštát pod Radhoštěm ( Margraviat de Moravie) et mort le à Prague ( Tchécoslovaquie), est un historien, journaliste, écrivain et théoricien de la littérature ...