"Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
Le grand public lit votre livre pour l’unique raison qu’il a eu le Goncourt, mais ne lit pas vos livres suivants, pour la bonne raison qu’ils ne l’auront pas. […] Les connaisseurs ne liront pas votre livre parce qu’il a eu le Goncourt, et ne liront pas les suivants parce que le premier a eu le Goncourt… »
Jean-Louis Bory, Goncourt 1945 pour "Mon village à l'heure allemande"
Le prix Goncourt 2020, dont l'annonce initialement prévue le 10 novembre a attendu que les librairies puissent rouvrir, a été attribué ce lundi à Hervé Le Tellier pour "L'Anomalie". L'occasio...
" Passé la banlieue de Moscou, et partant pour une autre ville, j'aperçois ça et là de grandes routes blanches. Ce sont les fleuves sous la glace. Sur les eaux immobilisées surgit de temps en temps, comme une mouche sur une nappe éblouissante, la silhouette d'un pêcheur perdu dans ses pensées. Celui-ci s'arrête sur le vaste drap d'eau congelée, choisit son endroit et troue la glace jusqu'à ce qu'on aperçoive le courant enseveli. Dans les instants qui suivent il ne peut espérer attraper quoi que ce soit car les poissons ont fui, effrayés par le bruit de l'outil qui forait. Alors le pêcheur appâte pour faire revenir les fugitifs. Il tend sa ligne et attend. Il attend des heures et des heures dans ce froid de tous les diables.
À mon avis, le travail de l'écrivain ressemble fort à celui de ce pêcheur arctique. L'écrivain doit chercher le fleuve et, s'il le trouve gelé, il lui faut trouer la glace. Il doit s'armer de patience, supporter la température et la critique adverse, défier le ridicule, chercher le courant profond, lancer l'hameçon au bon endroit pour, après tant et tant d'efforts, sortir de l'eau un tout petit poisson. Mais il s'entête et relance sa ligne, contre le froid, contre la glace, contre l'eau, contre le critique, sa pêche grossira un peu plus à chaque fois..."
Pablo Neruda, extrait de " J'avoue que j'ai vécu ", Éditions Gallimard, 1975.
— Tu ne veux pas, lui dit Lousteau, te faire un ennemi de Nathan ? Nathan est journaliste, il a des amis, il te jouerait un mauvais tour à ta première publication... Nous avons vu Nathan ce matin, il est au désespoir ; mais tu vas lui faire un article où tu lui seringueras des éloges par la figure.
— Comment ! après mon article contre son livre, vous voulez… demanda Lucien...
— Ton article, lui dit Lousteau, n’est pas signé. Félicien, qui n’est pas si neuf que toi, n’a pas manqué d’y mettre au bas un C, avec lequel tu pourras désormais signer tes articles dans son journal, qui est Gauche pure. Nous sommes tous de l’Opposition. Félicien a eu la délicatesse de ne pas engager tes futures opinions. Dans la boutique d’Hector, dont le journal est Centre droit, tu pourras signer par un L. On est anonyme pour l’attaque, mais on signe très-bien l’éloge.
— Les signatures ne m’inquiètent pas, dit Lucien ; mais je ne vois rien à dire en faveur du livre...
— Vous tenez donc à ce que vous écrivez ? lui dit Vernou d’un air railleur. Mais nous sommes des marchands de phrases, et nous vivons de notre commerce. Quand vous voudrez faire une grande et belle œuvre, un livre enfin, vous pourrez y jeter vos pensées, votre âme, vous y attacher, le défendre ; mais des articles lus aujourd’hui, oubliés demain, ça ne vaut à mes yeux que ce qu’on les paye. Si vous mettez de l’importance à de pareilles stupidités, vous ferez donc le signe de la croix et vous invoquerez l’Esprit saint pour écrire un prospectus !
Tous parurent étonnés de trouver à Lucien des scrupules et achevèrent de mettre en lambeaux sa robe prétexte pour lui passer la robe virile des journalistes...
— Sais-tu par quel mot s’est consolé Nathan après avoir lu ton article ? dit Lousteau.
— Comment le saurais je ?
— Nathan s’est écrié : — Les petits articles passent, les grands ouvrages restent ! Cet homme viendra souper ici dans deux jours, il doit se prosterner à tes pieds, baiser ton ergot, et te dire que tu es un grand homme.
— Ce serait drôle, dit Lucien.
— Drôle ! reprit Blondet, c’est nécessaire.
— Mes amis, je veux bien, dit Lucien un peu gris ; mais comment faire ?
— Eh ! bien, dit Lousteau, écris pour le journal de Merlin trois belles colonnes où tu te réfuteras toi-même. Après avoir joui de la fureur de Nathan, nous venons de lui dire qu’il nous devrait bientôt des remerciements pour la polémique serrée à l’aide de laquelle nous allions faire enlever son livre en huit jours. Dans ce moment-ci, tu es, à ses yeux, un espion, une canaille, un drôle ; après-demain tu seras un grand homme, une tête forte, un homme de Plutarque ! Nathan t’embrassera comme son meilleur ami. Dauriat est venu, tu as trois billets de mille francs : le tour est fait. Maintenant il te faut l’estime et l’amitié de Nathan. Il ne doit y avoir d’attrapé que le libraire. Nous ne devons immoler et poursuivre que nos ennemis. S’il s’agissait d’un homme qui eût conquis un nom sans nous, d’un talent incommode et qu’il fallût annuler, nous ne ferions pas de réplique semblable ; mais Nathan est un de nos amis, Blondet l’avait fait attaquer dans le Mercure pour se donner le plaisir de répondre dans les Débats. Aussi la première édition du livre s’est-elle enlevée !
— Mes amis, foi d’honnête homme, je suis incapable d’écrire deux mots d’éloge sur ce livre…
— Tu auras encore cent francs, dit Merlin, Nathan t’aura déjà rapporté dix louis, sans compter un article que tu peux faire dans la Revue de Finot, et qui te sera payé cent francs par Dauriat et cent francs par la Revue : total, vingt louis !
— Mais que dire ? demanda Lucien.
— Voici comment tu peux t’en tirer, mon enfant, répondit Blondet en se recueillant. L’envie, qui s’attache à toutes les belles œuvres, comme le ver aux beaux et bons fruits, a essayé de mordre sur ce livre, diras-tu. Pour y trouver des défauts, la critique a été forcée d’inventer des théories à propos de ce livre, de distinguer deux littératures : celle qui se livre aux idées et celle qui s’adonne aux images. Là, mon petit, tu diras que le dernier degré de l’art littéraire est d’empreindre l’idée dans l’image. En essayant de prouver que l’image est toute la poésie, tu te plaindras du peu de poésie que comporte notre langue, tu parleras des reproches que nous font les étrangers sur le positivisme de notre style, et tu loueras monsieur de Canalis et Nathan des services qu’ils rendent à la France en déprosaïsant son langage. Accable ta précédente argumentation en faisant voir que nous sommes en progrès sur le dix-huitième siècle. Invente le Progrès (une adorable mystification à faire aux bourgeois) ! Notre jeune littérature procède par tableaux où se concentrent tous les genres, la comédie et le drame, les descriptions, les caractères, le dialogue, sertis par les nœuds brillants d’une intrigue intéressante. Le roman, qui veut le sentiment, le style et l’image, est la création moderne la plus immense. Il succède à la comédie qui, dans les mœurs modernes, n’est plus possible avec ses vieilles lois ; il embrasse le fait et l’idée dans ses inventions qui exigent et l’esprit de La Bruyère et sa morale incisive, les caractères traités comme l’entendait Molière, les grandes machines de Shakespeare et la peinture des nuances les plus délicates de la passion, unique trésor que nous aient laissé nos devanciers. Aussi le roman est-il bien supérieur à la discussion froide et mathématique, à la sèche analyse du dix-huitième siècle. Le roman, diras-tu sentencieusement, est une épopée amusante. Cite Corinne, appuie toi sur madame de Staël. Le dix-huitième siècle a tout mis en question, le dix-neuvième est chargé de conclure ; aussi conclut-il par des réalités ; mais par des réalités qui vivent et qui marchent ; enfin il met en jeu la passion, élément inconnu à Voltaire. Tirade contre Voltaire. Quant à Rousseau, il n’a fait qu’habiller des raisonnements et des systèmes. Julie et Claire sont des entéléchies, elles n’ont ni chair ni os. Tu peux démancher sur ce thème et dire que nous devons à la paix, aux Bourbons, une littérature jeune et originale, car tu écris dans un journal Centre droit. Moque-toi des faiseurs de systèmes. Enfin tu peux t’écrier par un beau mouvement : Voilà bien des erreurs, bien des mensonges chez notre confrère ! et pourquoi ? pour déprécier une belle œuvre, tromper le public et arriver à cette conclusion : Un livre qui se vend ne se vend pas. Proh pudor ! lâche Proh pudor ! ce juron honnête anime le lecteur. Enfin annonce la décadence de la critique ! Conclusion : Il n’y a qu’une seule littérature, celle des livres amusants. Nathan est entré dans une voie nouvelle, il a compris son époque et répond à ses besoins. Le besoin de l’époque est le drame. Le drame est le vœu du siècle où la politique est un mimodrame perpétuel. N’avons-nous pas vu en vingt ans, diras-tu, les quatre drames de la Révolution, du Directoire, de l’Empire et de la Restauration ? De là, tu roules dans le dithyrambe de l’éloge, et la seconde édition s’enlève ; car, samedi prochain, tu feras une feuille dans notre Revue, et tu la signeras de Rubempré en toutes lettres. Dans ce dernier article, tu diras : Le propre des belles œuvres est de soulever d’amples discussions. Cette semaine tel journal a dit telle chose du livre de Nathan, tel autre lui a vigoureusement répondu. Tu critiques les deux critiques C. et L., tu me dis en passant une politesse à propos de mon article des Débats, et tu finis en affirmant que l’œuvre de Nathan est le plus beau livre de l’époque. C’est comme si tu ne disais rien, on dit cela de tous les livres. Tu auras gagné quatre cents francs dans ta semaine, outre le plaisir d’écrire la vérité quelque part. Les gens sensés donneront raison ou à C. Ou à L. ou à Rubempré, peut-être à tous trois ! La mythologie, qui certes est une des plus grandes inventions humaines, a mis la Vérité dans le fond d’un puits, ne faut-il pas des seaux pour l’en tirer ? tu en auras donné trois pour un au public ! Voilà, mon enfant. Marche !
Honoré de Balzac, extrait de " Illusions perdues", 1837-1843.
" Mes filles, mes filles, Anastasie, Delphine ! je veux les voir. Envoyez-les chercher par la gendarmerie, de force ! La justice est pour moi, la nature, le code civil. Je proteste. La patrie périra
" - Certains de vos amis disent que vous êtes extrêmement pieux... - Je vais à l'église. J'envoie de l'argent aux orphelinats... - Vous croyez que cela suffit ? - Certainement que cela suffit ...
Alors que, dans le monde de mon enfance, on est ouvrier ou caissière, et on rêve de faire construire sa petite maison, d’acheter une grande télé ou une belle voiture, mon frère a rêvé de devenir un magnat de l’immobilier, de reconstruire Notre-Dame de Paris, d’ouvrir la plus grande boucherie du monde et d’y accueillir Madonna et Brad Pitt… Ses rêves déjouaient le conditionnement social. Lorsque je l’ai réalisé, le livre a bougé et s’est mis à raconter l’histoire d’une rencontre brutale entre un déterminisme de classe et un corps qui résiste à ce déterminisme. Et l’effondrement que produit ce désajustement. La blessure. La dépression...
J’ai l’impression d’avoir fui un destin social, mais je vis toujours avec le spectre de cette vie qui aurait pu être la mienne. Je ne traverse pas une journée sans me dire : que se passera-t-il si, un jour, plus personne ne s’intéresse à mes livres ? Je sais que c’est plus ou moins absurde, mais j’ai toujours l’impression d’être au bord du précipice social. Que ça va me rattraper, que je ne dois pas m’arrêter de courir. Je travaille tout le temps, comme beaucoup d’écrivains, parce que c’est ce que réclame la littérature, mais aussi parce qu’il me semble que je dois me maintenir dans cette dynamique pour ne pas chuter. La douleur de mon frère, c’est aussi la mienne. Comme lui, j’ai du mal avec le monde et avec la vie. Mais, parce que je suis parti, j’ai eu accès à des techniques de survie. J’ai l’écriture, la création. J’ai l’amitié, qui est extrêmement importante. Et j’ai les antidépresseurs, sans lesquels je ne pourrais pas vivre – traitements auxquels mon frère n’a pas eu accès, car dans le monde de l’extrême précarité, l’idée de la dépression n’existait même pas. On n’évoque jamais, ou presque, le milieu social de mon enfance sous l’angle de la douleur psychologique. À part dans les films admirables des frères Dardenne, qui savent restituer des nœuds psychologiques extrêmement complexes à l’intérieur des classes populaires....
Edouard Louis, extraits d'un entretien pour Télérama n°3899 du 2/10/24.
Édouard Louis, Foire du livre de Francfort 2017 " Le sentiment de honte est la manifestation intime du fonctionnement du monde social, de ses hiérarchies. Ce n'est pas un choix, mais un sentiment...
Édouard Louis aura 32 ans ce mois-ci, et il achève déjà, avec L'Effondrement, un cycle d'écriture. Une " odyssée familiale " qui s'est ouverte avec En finir ave...
" Cela conduit à remplacer la notion de compétence par la notion de capital linguistique. Parler de capital linguistique, c'est-à dire qu'il y a des profits linguistiques : quelqu'un qui est né dans le 7ème arrondissement - c'est le cas actuellement de la plupart des gens qui gouvernent la France -, dès qu'il ouvre la bouche, reçoit un profit linguistique, qui n'a rien de fictif et d'illusoire, comme le laisserait croire cette espèce d'économisme que nous a imposé un marxisme primaire. La nature même de son langage (que l'on peut analyser phonétiquement, etc.) dit qu'il est autorisé à parler au point que peut importe ce qu'il dit. Ce que les linguistiques donnent comme la fonction éminente du langage, à savoir la fonction de communication, peut ne pas être du tout remplie sans que sa fonction réelle, sociale, cesse d'être remplie pour autant ; les situations de rapports de force linguistiques sont les situations dans lesquelles ça parle sans communiquer, la limite étant la messe. C'est pourquoi je me suis intéressé à la liturgie. Ce sont des cas où le locuteur autorisé a tellement d'autorité, où il a si évidemment pour lui l'institution, les lois du marché, tout l'espace social, qu'il peut parler pour ne rien dire, ça parle. "
Pierre Bourdfieu : extrait de "Questions de sociologie", Les Éditions de Minuit", 1984/2002.