"Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
" C'est pour jouir de la solitude ( et des oiseaux, et des arbres ), que j'ai surtout vécu à la campagne au cours des cinq dernières années. Aujourd'hui encore, je passe plus de six mois par an au milieu des bois à plus de cent cinquante kilomètres de New York. J'ai sept ou huit amis disséminés dans un rayon de trente kilomètres autour de ma maison, et je les vois quelques soirées par mois à la table du dîner. J'écris durant le jour, je me promène le soir, je lis à la veillée. Ma vie publique se déroule presque entièrement dans une salle de cours ( j'enseigne un semestre chaque année ). C'est en 1956 que j'ai commencé à gagner ma vie comme enseignant à plein temps et, bien que je puisse vivre désormais de ma plume, je n'ai pas tout à fait quitté l'enseignement…
"L'image curieuse" que les autres projettent sur moi, ce n'est évidemment pas une chose que seuls les romanciers connus doivent combattre. Lutter contre toutes ces images, ou bien s'y soumettre, il me semble que c'est l'essence même de la vie quotidienne en Amérique, où l'on vous demande sans cesse d'être un objet palpable et identifiable. Vous devez modeler votre conduite et votre apparence sur les représentations les plus simplistes du moi qui vous sont imposées sans trêve par les médias et la publicité, tout en ayant aussi à combattre les espoirs que vous suscitez à foison chez ceux avec lesquels vous entretenez, dans le privé, des rapports d'étroite intimité. En fait, ces "images curieuses" qui naissent des relations humaines dans le cours ordinaire de l'existence sont un des thèmes de Ma vie d'homme, un roman que j'aurais aussi bien pu intituler " Ne faites pas de moi ce que vous voulez"* …
* Allusion au roman de Joyce Carol Oates, Do With Me What You will, dont le titre, traduit littéralement, serait " Faites de moi ce que vous voulez. "
Philip Roth : extrait de "Pourquoi écrire". Gallimard 1978, 2004, 2019, pour la traduction française.
Philip Roth en 1973 photographié par Nancy Crampton. " Et tout naturellement le méchant président de votre livre est assassiné. L'avant-dernier chapitre s'ouvre sur la mort de Tricard Dixon et ...
Philip Roth en 1973 photographié par Nancy Crampton.
" Et tout naturellement le méchant président de votre livre est assassiné. L'avant-dernier chapitre s'ouvre sur la mort de Tricard Dixon et dans les quelque cinquante pages qui suivent vous nous donnez à entendre tous les commentaires des chaînes de télévision. Pensez-vous qu'il y aura des lecteurs pour vous accuser d'inciter au meurtre du président Nixon ?
S'il y en a, c'est qu'ils auront lu le chapitre - el le livre - sans une once de jugement. Je ne veux pas dire que le chapitre soit de bon goût ; mais je ne peux imaginer que la fin grotesque de Tricard Dixon soit le ferment d'un éventuel assassinat du président… Cette fin est dans la logique de la satire, dans la ligne de la parodie…
En d'autres termes, je suis conscient du problème que vous soulevez et je ne le prends pas à la légère.. Je m'attends bien que certains lecteurs passeront à côté de la question, si claire qu'elle me paraisse. Mais tout ce que je peux dire à ceux qui pourraient craindre pour la vie du président, c'est qu'ils feraient mieux d'agir pour imposer une loi qui réglemente le port d'armes que de se préoccuper de l'influence de Tricard Dixon sur d'éventuels assassins. Je veux bien admettre qu'il soit plus aisé au ministre de la Justice de faire voter une loi qui déclare la littérature illégale que d'empêcher quiconque d'acheter par correspondance un revolver pour quinze dollars ; mais il n'en reste pas moins vrai que les armes à feu tuent chaque année plus de personnes dans ce pays que les œuvres satiriques…
Vous dirai-je (que mon propos ) me paraît à moi si évident que je me sens gêné d'avoir à l'expliquer ? Ce qui est ici en cause c'est le divorce entre les hommages officiels et la brutale vérité. D'un côté, des dizaines de milliers de personnes se pressent à Washington pour s'avouer les auteurs du meurtre ; de l'autre, les commentateurs de la télévision présentent cette foule comme s'il s'agissait de ceux qui venaient pleurer la mort du président Kennedy… Ce ne sont pas vraiment Nixon et ses amis qui sont ridiculisés mais les piètres personnages qui règnent sur les médias… Pour une part, j'ai voulu montrer que Tricard, vivant ou mort, à la Maison Blanche ou dans la tombe, est indigne des hommages qui lui sont rendus ; mais c'est surtout l'aveuglement des organes de grande information qui est dénoncé sur le mode burlesque dans le chapitre en question. Il faut comprendre ici que les médias sont les Grands Messagers de la version officielle des faits et que, soi-disant censeurs des actes du gouvernement, ils sont toujours prêts, lorsque sonne l'heure de vérité, à obscurcir le problème et à semer la confusion...
Philip Roth : extrait de "Pourquoi écrire", au sujet d'une conversation avec un responsable des éditions Random House en 1971. Gallimard 1978, 2004, 2019, pour la traduction française.
" - Venez, on danse. - D'accord, mais vous ne me chantez pas dans l'oreille. - Allez, debout On s'en fout, me disais-je, on sera bientôt morts tous les deux, de toute façon. Alors je me suis lev...
Tricard Dixon et ses copains (titre original en anglais : ) est un roman de l' écrivain américain Philip Roth, publié aux États-Unis en chez Random House et paru en français le aux éditions ...
Depuis la mort de Martin Luther King à Memphis, et cette journée terrible à Atlanta, quelque chose a changé en moi, quelque chose a disparu. Peut-être plus encore que la mort elle-même, les circonstances qui entourent cette mort m’ont forcé à porter sur la vie et les êtres humains un jugement que je m’étais jusqu’alors refusé à formuler —je me rends compte qu’une partie importante de ce que les gens «intelligents» appellent mon style de vie a été déterminée par ce refus. Si on les juge à leurs actes, la plupart des gens, hélas ! ne valent pas grand
chose ; et pourtant, chaque être humain est un nouveau miracle. On essaie de les traiter comme les miracles qu’ils sont tout en s’efforçant de se protéger des épaves qu’ils sont devenus. Cette attitude ressemble beaucoup à l’acte de foi qu’exigeaient, du vivant de Martin, toutes ces marches et ces pétitions. On ne pouvait plus se faire d’illusions sur les Américains, on n’osait plus rien attendre de la masse vague et immense qu’ils formaient. Et pourtant, on se sentait contraint d’exiger d’eux, dans leur propre intérêt, une générosité, une lucidité et une noblesse auxquelles ils avaient eux-mêmes renoncé depuis longtemps. L’erreur était en partie inévitable, car, pour faire ces marches et ces pétitions, il fallait bien croire à l’existence d’une force, d’une masse, en face de soi ; mais quand tout allait mal, on ne pouvait plus la situer, ce qui prouve qu’il n’y a pas encore de peuple américain. Mais revenons à cette hypothèse (à cet espoir insensé). La morale de l’histoire (et l’espérance de salut du monde) se trouve peut-être dans ce que l’on exige, non pas des autres, mais de soi-même. Quoi qu’il en soit, les échecs et les trahisons sont inscrits à jamais dans le grand livre de l’histoire, et leur récit condamne à jamais ces descendants arrogants d’une Europe barbare qui se réservent arbitrairement le droit de s’appeler Américains.
James Baldwin, extrait de " Chassés de la lumière ", 1971, Éditions Stock, 1972.
James Baldwin, 1969 " À l'instar d'une multitude d'autres gens, je me levais le matin, je prenais le métro pour aller au bureau, je venais à bout de ma journée en arrivant à trouver quelques ...
" Wolfgang Zeidler est un juriste allemand né en 1924 et décédé en 1987. De 1983 à 1987, il a été président de la Bundesverfassungsgericht - la plus haute Cour de Justice allemande - à Karlsruhe. S'entretenant un jour avec une amie de ce qu'il ferait quand il prendrait sa retraite, il lui fit part de la proposition qui lui avait été faite de devenir conseiller juridique des autorités du Sud-Ouest africain. Ce pays d'Afrique, à l'époque était un protectorat de l'Afrique du Sud de l'apartheid. Il ne deviendra indépendant qu'en 1990, sous le nom de Namibie. Le Sud-Ouest africain est l'unique territoire africain où ont fait souche des colons allemands. M.Zeidler se réjouissait à l'idée donc d'un vaste domaine au soleil où il pourrait passer ses vieux jours. L'amie à qui il décrivait ce tableau lui prêta alors un roman ; peut-être le plus connu des romans écrits par les auteurs africains en langue européenne. Things fall apart est son titre. L'auteur en est Chinua Achebe, un Nigérian décédé en 2013. Ce roman, publié en 1958, a été traduit en français en 1966 par les éditions Présence africaine sous le titre Le monde s'effondre. Les éditions Actes Sud en proposent une nouvelle traduction intitulée Tout s'effondre. Wolfgang Zeidler, notre juge constitutionnaliste allemand qui sans doute n'avait jamais lu auparavant une fiction écrite par un auteur africain, fut si troublé par ce roman d'Achebe qu'il décida de renoncer à son installation dans la colonie du Sud-Ouest africain. Il déclara à son amie qu'il " n'avait jamais vu l'Afrique de cette façon et qu'après cette lecture il ne se sentait plus innocent ". Retenons les mots "voir" et "innocent" qu'il utilise...
Things fall apart est cet unique roman des histoires littéraires africaines dont on a fêté le cinquantenaire de la parution en 2008. Il traite de cette époque historique en Afrique noire (en gros, le dernier quart du XIXème siècle) où des puissances européennes se ruèrent pour se l'approprier. Comment le monde clos et cohérent d'un clan du peuple iboau sud-est du Nigeria actuel s'est-il effondré face aux Britanniques ? Cet effondrement du monde est raconté avec une sérénité et une maturité qui surprennent chez un si jeune auteur (Achebe avait vingt-huit ans à la sortie du roman !). Bien qu'éduqué à l'école anglaise et qu'écrivant en anglais, Achebe accomplit dans ce roman une vue interne de son clan qui aurait été la même s'il avait écrit dans sa langue maternelle et uniquement pour les siens. Ce que Wolfgang Zeidler a reçu en pleine figure si l'on ose dire, c'est cet universel humain que n'escamote ou ne fausse aucun à priori idéologique et anachronique...
Puissance humaniste du roman qui dit plus et mieux à l'homme que le réel sur le ...réel. Wolfgang Zeidler, au cours de sa vie, a bien des fois vu des images d'Afrique et d'Africains. A Berlin ou ailleurs, il a dû rencontrer des Africains à une occasion ou une autre. Et pourtant, c'est lorsqu'il a lu un roman où un écrivain africain fait vivre les siens qu'il a...vu l'Afrique. Il n'avait jamais vu l'Afrique de cette façon, s'est-il étonné lui-même. C'est que, dans la réalité de sa vie, nous n'avons à faire au mieux qu'à des parties, des fragments. Nous ne faisons que des expériences parcellaires du réel au quotidien. Ce que je vois de l'autre, même toute une vie durant, n'est en réalité que partiel. Au-delà de lui, son environnement privé, ses antécédents, ses circonstances, la logique que celles-ci imposent à son existence sur terre m'échappent. En l'observant, en écoutant ce qu'il dit sur lui-même et tout ce qu'on raconte à son sujet, je peux me faire une iodée plus ou moins juste ; mais en vérité, pris moi-même, dans mes circonstances, dans mes préoccupations, je ne peux prétendre avoir une connaissance complète de lui, et réciproquement. De même pour un pays, un peuple, une époque donnée... Aucun homme n'est omniscient vis-à-vis de son prochain ; sauf dans le roman qui en est la simulation. Le roman est une représentation verbale d'un tout que nous avons en considération. de sorte que notre esprit de lecteur, disposant ainsi de multiples composantes cachées et publiques d'un être ou d'une situation,, nuance, comprend, expérimente en se voyant et en se reconnaissant dans cette altérité imaginaire. Wolfgang Zeidler s'est identifié à Okonkwo, le personnage principal de Tout s'effondre ; il s'est reconnu dans Okonkwo père de famille, mari, membre de l'élite de son clan, épris d'amour pour sa culture, sa patrie, désemparé face à l'absurde avènement d'une religion étrangère à laquelle se convertit son fils aîné, son héritier ! Comment rester innocent après s'être ainsi identifié ? A moins d'être un pervers, on ne détruit en bonne conscience que ce qui nous est abstrait, désincarné. D'où du reste souvent la nécessité préalable de "convertir" en mots (mensongers) ceux qu'on va opprimer, tuer ou humilier.
En conséquence, pour chacun de nous, c'est le réel qui est une fiction et non le roman...
Théo Ananissoh, chronique dans la revue L'Atelier du roman n°79, septembre 2014
Première parution dans Le Lecturamak le 10 décembre 2015
" Le déterminisme, pas davantage que l'absurde, ne fait réellement partie des catégories chrétienne ; les deux sont d'ailleurs liés, un monde intégralement déterminisme apparaît toujours plus ou moins absurde, non seulement à un chrétien, mais à un homme en général.
Lorsqu'il songeait à ces questions dans sa jeunesse, Dieu tel qu'il se l'imaginait s'accommodait parfaitement du déterminisme, puisque c'était lui qui en avait crée les lois, et c'était certainement à son avis quelqu'un comme Isaac Newton qui s'était approché au plus près de la nature divine. Ou peut-être David Hilbert, mais c'était moins sûr, les mathématiques pouvaient parfaitement se passer du monde pour exister, devait-on considérer David Hilbert comme une sorte de collègue de Dieu ? À vrai dire, il n'avait jamais consacré énormément d'efforts intellectuels à ces questions, y compris pendant sa jeunesse, sans doute même y avait-il uniquement pensé pendant son année de terminale, la seule de sa scolarité qui prévoyait une "initiation aux grands textes philosophiques." Son intérêt pour la philosophie avait donc commencé à l'âge de dix-sept ans et trois mois, pour prendre fin à dix-huit ans tout ronds.
Le hurlement de la sirène d'une péniche passant au large du bureau le tira de ses pensées. Il redressa la tête. Bruno était toujours en face de lui, il avait respecté son silence, un temps assez long s'était écoulé, la circulation était un peu plus dense sur les quais.
" Je pense que je ne pourrais pas resté désœuvré toute la journée, ça ne m'est jamais arrivé, dit calmement Bruno. Toi, je pense que tu en seras capable. " En effet, se dit Paul, mais il ne parvenait pas à savoir si c'était une chance ; aujourd'hui, la plupart des gens répondraient probablement que non, mais il vivait à une époque qui accordait une place exceptionnelle au travail, et à l'épanouissement dans le cadre du travail, la plupart des époques antérieures auraient considéré au contraire que le loisir était le seul mode de vie convenable au sage. Juste avant d'arriver chez lui, il s'assit sur un banc dans le parc de Bercy désert. Il était en disponibilité, se répéta-t-il ; le mot lui plaisait décidément beaucoup…"
Michel Houellebecq, extrait de "Anéantir", Michel Houellebecq et Flammarion, 2022.
Michel Houellebecq, 2008. " Lors des premières phases de mon ascension vers la gloire et la fortune, j'avais occasionnellement goûté aux joies de la consommation, par lesquelles notre époque se...