Publié le 17 Septembre 2024

 

William Faulkner en 1954, photographié par Carl Van Vechten
William Faulkner en 1954

 

Georges Farr et son ami, le garçon de bar, déambulaient sous les arbres qui leur faisaient l'effet de reculer au-dessus de leurs têtes. Les maisons étaient de grandes masses sombres ou bien se détachaient, formes plates d'obscurité atténuée, faiblement lumineuses, là où il n'y avait pas d'arbres. Des gens y dormaient, des gens plongés dans le sommeil, momentanément affranchis de la chair. Ailleurs d'autres gens dansaient sous le ciel printanier : des filles dansaient avec des garçons pendant que d'autres garçons à qui des filles avaient accordé leurs plus intimes faveurs erraient dans les rues noires, tout seuls, tout seuls...

   " Ma foi, observa le camarade, il nous reste encore deux bonnes lampées. "

   George but avec frénésie, il sentit le feu qui lui brûlait le palais se changer dans son intérieur en une chaleur agréable, il en jouissait comme d'une intense volupté musculaire. (Elle, son corps nu, couché pareil à un lac étroit, deux fleuves d'argent coulant de la même source.) Le docteur Gary dansait avec elle, l'enlaçait, tout le monde pouvait la toucher (tout le monde sauf toi, elle ne t'adresse même plus la parole, à toi qui l'as vue, étendue, blanche comme l'argent... et le clair de lune sur elle, pareille à une eau qui suavement se

divise , une eau marbrée, et que nulle ombre n'altère, et l'étreinte doucement passionnée de ses bras qui en l'attirant refoulaient la vision de son corps par delà le contact aveuglant de sa bouche...)

Mon Dieu ! Mon Dieu !

   " Qu'est-ce que tu dirais si on retournait au drugstore et qu'on se fasse une autre bouteille ? "

   George ne répondit pas. Son camarade renouvela sa proposition.

   " Fiche-moi la paix ! dit George brusquement, furieux.

   - Va donc au diable ! Je ne t'ai rien fait ", répondit l'autre justement indigné.

   Ils s'arrêtèrent à un coin de rue. Une autre rue s'enfonçait sous les arbres dans l'obscurité - passage intime et peu rassurant.

   ( Je regrette, bien sûr. C'est idiot. Je regrette de l'avoir ainsi bousculé alors que je n'ai rien à lui reprocher.) Il fit demi-tour.

   " J'ai envie de rentrer. Je ne me sens pas bien ce soir. Je te reverrai dans la matinée. "

   L'ami se contenta de l'excuse inexprimée.

   " Entendu, à demain. "

   La silhouette du garçon de bar se perdit dans l'obscurité ; bientôt le bruit de ses pas s'éteignit. Et George Farr eut pour lui seul et pour son cœur en détresse, la ville, la terre, le monde entier. La musique lui parvenait affaiblie, adoucie par la distance, comme une rumeur troublante dans cette nuit de printemps : un désir que rien n'apaisait. ( Mon Dieu ! Mon Dieu !)

 

William Faulkner : extrait de "Monnaie de singe", 1926, Flammarion 1987 pour la traduction française.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Américaine, #Les Classiques

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Publié le 14 Juillet 2024

 

Irène Némirovsky vers 1917, à l'âge où elle commence à écrire.
Irène Némirovsky vers 1917,

Au milieu de la nuit, ils se relevèrent et, accoudés à la fenêtre, contemplèrent le bal qui recommençait. Des lampions étaient allumés dans les arbres. Par moments, une lanterne de papier s'enflammait. Une petite flamme jaillissait, rongeait en un instant le papier tricolore et s'éteignait. On ne voyait sur la terrasse, débarrassée de ses tables, toute entière livrée aux danseurs, et, plus bas, sur les rives de la Seine, que la foule qui piétinait en mesure. Les musiciens soufflaient dans leurs cuivres. Les tambours battaient. les voix reprenaient en chœur : 

        Madelon, verse-nous à boire !

        Et surtout, n'y mets pas d'eau !

        C'est pour fêter la victoire,

        Joffre, Foch et Clémenceau !

   Les fusées éclairaient la rivière. Puis, dans l'intervalle des danses, une fanfare de chasse, jouée très loin, Dieu sait pourquoi, leur parvint, portée par le vent. Mais, tout à coup, un souffle froid passa. Brusque et lourde, la pluie se mit à tomber. On dansa encore quelque temps, puis l'orchestre et les danseurs durent fuir. Le petit hôtel résonna tout entier de musique et de cris. Mais dehors, les lampions achevaient de se consumer et la pluie mouillait les banderoles et les drapeaux sur la terrasse. Le brouillard s'éleva. Déjà, des feuilles mortes à terre.. Les jeunes gens partirent.

   Paris, pavoisé, était vide et sombre sous l'averse..."

 

Irène Némirovsky, extrait de "Deux", Éditions Albin Michel, 1936, 2011.

 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 28 Avril 2024

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 25 Avril 2024

 

Paul Léautaud, en 1929 par Émile Bernard, musée Calvet.
Paul Léautaud, en 1929

" Je n'ai jamais écrit par obligation. Je tiens la littérature alimentaire pour méprisable. C'est pourquoi toute ma vie j'ai été employé. Pour assurer ma liberté et n'écrire que lorsque j'y avais plaisir.

   Je suis au reste arrivé à cette opinion que la littérature, comme tous les arts, sont des fariboles, qu'il n'y rien d'admirable. Le mot d'admiration me fait pouffer. Il arrive qu'on intéresse, qu'on distraye, qu'on plaise, rien de plus. Je ne suis pas plus porté à l'admiration qu'au respect. On peut dire : tant pis pour moi. Je m'en fiche.

   Les gens qui se poussent du col pour ce qu'ils écrivent, qui sont heureux des compliments, des honneurs, me font pitié. En réalité, on n'est guère responsable de ce qu'on écrit, ni d'avoir du talent ou de n'en pas avoir. On est bâti, fabriqué ainsi. Quant à ceux qui ont le souci de la postérité, je les tiens pour des sots (et j'emploie un mot poli). Je me demande ce que peut faire à Racine, dans sa poussière, d'être considéré comme le premier tragique français ( je vous ferai remarquer que j'emploie le mot : considéré, car pour moi il ne m’intéresse pas, tous ses falbalas, tous ses ornements ôtant à la vérité). Non, ce mot : postérité me fait éclater de rire. Une seule chose compte : ce dont on peut jouir ou souffrir quand on est vivant. Quand on est parti, ce qui se passe, qu'est-ce que cela peut nous faire ? 

   Je sais me mettre à ma place. Je n'ai rien d'extraordinaire. Ce que j'ai écrit sont presque des lieux communs. Nous sommes à une telle époque de manque de culture que cela paraît remarquable. Je me plais cependant comme je suis. Je n'envie le talent d'aucun autre. On m'offrirait de changer, je dirais non. J'ai eu grand plaisir, le seul qui ait vraiment compté pour moi, à écrire mes petites affaires. Je trouve que c'est beaucoup, vraiment beaucoup. Je me trouve même favorisé quand je pense à ceux qui ont sué pour écrire ce qu'ils croient des chefs-d'oeuvre.

  J'ai encore un mot à ajouter. J'ai écrit, et j'y tiens, car je crois cela vrai : en toutes choses, ce qu'on appelle la perfection est sans intérêt. La perfection n' a pas de personnalité. En littérature, la perfection est toujours plus ou moins de la fabrication, et facilement reconnaissable. C'est surtout en littérature que j'ai horreur du mot art... ( 1955, sans autre mention , le début manque)

 

Paul Léautaud, extrait de "Journal Littéraire" 1893, 1956, Éditions du Mercure de France, 1968, 1998.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française, #Écrire, #Perfection

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Publié le 24 Avril 2024

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Rédigé par jmlire9258

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