"Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
C.Bukowski, 1988 " Que dire de la politique et des grandes affaires internationales ? La crise de Berlin, la crise de Cuba, les avions-espions, les navires-espions, le Vietnam, la Corée, les bombes
" Je cours d'une phrase à la suivante, je tourne fiévreusement les pages. Je tremble d'épouvante et de gratitude. Je pleure d'exaltation : tout, absolument tout, y est ! Tout ce que je ne comprends pas depuis des mois, tout ce qui alimente ma haine et ma révolte. Le jargon d'abord, la jactance, les disputes et les bagarres, les chapardages et les vols, l'ennui surtout, le vide. L'horreur de ces tronches déjà marquées, de ces regards torves, de ces sourires fielleux. La promiscuité. Pas une minute de solitude et d'intimité - jamais. On pisse, on chie la porte ouverte, sous le regard des kapos.
La folie sadique. Les verges, les coups qu'on compte en silence dans le silence de la nuit. Les plaintes et les hurlements...
Tout est là, noir sur blanc. Le mystère se dissipe, l'expérience démentielle trouve un cadre qui lui confère un sens : le bagne d'enfants *.Il manque les chaînes et les fers, mais pour le reste ?
Le front me brûle, j'ai sans doute la fièvre. Cette fois, il ne s'agit pas d'un livre de plus : il s'agit du miroir où je me vois tel que je suis, le crâne tondu, couvert de furoncles, d'abcès qu'on doit sans cesse inciser et drainer.
Image inversée de ce déchet qui me fixe du fond de la Sibérie, je suis ce lecteur capable de recueillir les signes tracés par son frère en infortune. Nous nous regardons à travers la surface
réfléchissante de la littérature. Nous nous parlons d'égal à égal, hors du temps et de l'espace.
Malgré les apparences, rien ne nous sépare, Fédor, ni la langue, ni l'époque. Nous avons touché l'un et l'autre ce fond où les mots prennent une densité étrange, lestés chacun d'un poids de chair et de sang. Tu détesteras le style artiste, tu écriras avec une violence de plus en plus immédiate, proche de la grossièreté. Tu voudrais tout balayer pour retrouver ces instants d'éternité où, au beau milieu de la désolation, alors qu'on ne possède rien, qu'on a le ventre vide, que le froid vous engourdit, on se surprend brusquement à aimer l'existence. L'aimer d'un amour absurde, fou... Avons-nous jamais été si proches, Fédia ? nous sommes des innocents, des simples d'esprit, des idiots. Nous avons cependant compris deux ou trois petites choses. Nous avons lutté, frères. nous avons longtemps rampé dans le sous-sol. Nous sommes des étrangers, des marginaux, des déclassés. Nous n'appartenons à personne. c'est à peine si nous existons. Nous ne vivons qu'au cœur de la nuit, dans le bruissement furtif des mots. Nous croyons à ce mirage fantastique qui a ébloui nos enfances : la langue, sa musique, ses lumières et ses ombres, sa redoutable justice...
Michel Del Castillo : extrait de " Mon frère l'idiot " Arthème Fayard 1995
* En 1957, Michel del Castillo publie son premier roman, Tanguy, dans lequel il raconte les trois années d’horreur qu’il a passées dans la principale maison de redressement barcelonaise, l’Asilo Durán. La parution de l’ouvrage en France entraîne la naissance, en Espagne, d’une campagne de presse aigüe et circonscrite dans le temps (hiver 1958-1959). Ce mouvement de protestation est impulsé par une avocate féministe et pourtant proche du régime franquiste, Mercedes Fórmica ; cette dernière donne la parole à del Castillo ainsi qu’à des spécialistes réformistes de l’enfance irrégulière, qui critiquent vigoureusement des méthodes et des établissements qu’ils jugent archaïques. Unique dans l’histoire de la prise en charge de l’enfance irrégulière en Espagne de 1939 à 1975, cette « affaire del Castillo » fait grand bruit mais n’a qu’une postérité limitée. Elle contribue cependant, à plus long terme, à noircir l’image déjà sombre des maisons de redressement espagnoles et de la plus sinistre d’entre elles, l’Asilo Durán.
Quand on parle de l'abrutissement de la plèbe, on dit une chose injuste, incomplète. Je me suis astreint à
Flaubert par Pierre François Eugène Giraud, vers 1868.
lire toutes les professions de foi des candidats au Conseil général de la Seine-Inférieure. Il y en avait bien une soixantaine, toutes émanées ou plutôt vessées par la fine fleur de la bourgeoisie; par des gens riches, bien posés, etc. etc. Eh bien, je défie qu'on soit plus ignoblement âne [...]. Conclusion : il faut éclairer les classes éclairées. Commencez par la tête, c'est ce qui est le plus malade ; le reste suivra.
Vous n'êtes pas comme moi, vous ! vous êtes pleine de mansuétude. Moi, il y a des jours où la colère m'étouffe ! Je voudrais noyer mes contemporains dans les Latrines. Ou tout au moins, de faire pleuvoir sur leurs crêtes des torrents d'injures, des cataractes d'invectives. Pourquoi cela ? je me le demande moi-même...
George Sand - Gustave Flaubert, extrait de " Tu aimes trop la littérature, elle te tuera. Correspondance ", Éditions Le Passeur, 2018.
Flaubert à Sand : Décembre 1867. ...Rugissons contre Monsieur Thiers ! Peut-on voir un plus triomphant imbécile, un croûtard plus abject, un plus étroniforme bourgeois ! Non ! rien ne peut don...
" "J'ai déjà accompli beaucoup de choses", pensa-t-il avec contentement. "Presque toute mon existence. En réalité, je n'ai presque plus rien à faire..." Il songea avec une satisfaction tranquille que dans l'ensemble il avait terminé son travail, accompli presque toutes ses obligations, vécu dans un premier temps selon les exigences de ses semblables et des circonstances, puis différemment par la suite, sondé les possibilités du corps - à présent qu'il n'avait plus rien d'autre à faire qu'à découvrir pourquoi il avait souffert aussi ignominieusement toute sa vie, à trouver quel but poursuivait "l'idée" concernant sa créature, au vu des souffrances abjectes qu'elle lui avait déjà infligées et qui semblaient ne jamais vouloir finir, et, de manière générale, à comprendre pourquoi la satisfaction n'existait pas. Il lui fallait encore obtenir une réponse sur ce point précis. Il considérait comme humiliant d'avoir échoué aussi ridiculement et d'être réduit à l'avenir à errer de par le monde, à chercher la réponse auprès d'autres femmes, à éplucher des livres ou à interroger des hommes en quête de réponses dérisoires. "Je n'irai pas loin avec cette méthode", pensa-t-il avec mauvaise humeur..."
Sándor Márai, extrait de "L'étrangère", 1934. Éditions Albin Michel, 2010 pour la traduction française.
" Il s'était écoulé à peine un quart d'heure entre le moment où il avait franchi le seuil de la chambre quarante-deux et celui où il s'était retrouvé sur la place principale de la ville, de...