Publié le 7 Décembre 2023

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #ANNIVERSAIRE, #Littérature Irlandaise, #Extraits de livres

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Publié le 6 Décembre 2023

 

Autoportrait au béret, Émile Zola, 1902.
Émile Zola, 1902.

Un jour clair tombait des larges fenêtres, aux vitraux blancs, bordés de jaune et de bleu tendre. Pas un bruit, pas un mouvement ne troublait la nef déserte, où les revêtements de marbre, les lustres de cristal, la chaire dorée dormaient dans la clarté tranquille. C'était le recueillement, la douceur cossue d'un salon bourgeois, dont on a enlevé les housses, pour la grande réception du soir. Seule, une femme, devant la chapelle Notre-Dame des Sept-Douleurs, regardait brûler la herse des cierges, qui brasillaient en répandant une odeur de cire chaude.

   L'abbé Mauduit voulait monter à son appartement. Mais un grand trouble, un besoin violent l'avait fait entrer et le retenait là. Il lui semblait que Dieu l'appelait d'une voix lointaine et confuse, dont il ne pouvait saisir les ordres. Lentement il traversait l'église, il cherchait à lire en lui-même, à calmer ses alarmes, lorsque tout d'un coup, comme il passait derrière le chœur, un spectacle surhumain l'ébranla de tout son être.

   C'était, derrière les marbres de la chapelle de la Vierge, aux blancheurs de lis, derrière les orfèvreries de la chapelle de l'Adoration, dont les sept lampes d'or, les candélabres d'or, l'autel d'or luisaient dans l'ombre fauve des vitraux couleur d'or ; c'était au fond de cette nuit mystérieuse, au-delà de ce lointain tabernacle, une apparition tragique, un drame déchirant et simple : le Christ cloué sur la croix, entre Marie et Madeleine, qui sanglotaient ; et les statues blanches, qu'une lumière invisible, venue d'en haut, détachait contre la nudité du mur, s'avançaient, grandissaient, , faisaient de l'humanité saignante de cette mort et de ces larmes le symbole divin de l'éternelle douleur.

   Éperdu, le prêtre tomba sur les genoux. Il avait blanchi ce plâtre, ménagé cet éclairage, préparé ce coup de foudre ; et, la cloison de planches abattue, l'architecte et les ouvriers partis, il était foudroyé le premier. De la sévérité terrible du Calvaire, une haleine soufflait, qui le renversait. Il croyait sentir Dieu passer sur sa face, il se courbait sous cette haleine, déchiré de doute, torturé par l'idée affreuse qu'il était peut-être un mauvais prêtre.

   Oh ! Seigneur, l'heure sonnait-elle de ne plus couvrir du manteau de la religion les plaies de ce monde décomposé ? Devait-il ne plus aider à l'hypocrisie de son troupeau n'être plus toujours là, comme un maître de cérémonie, pour régler le bel ordre des sottises et des vices ? Fallait-il donc laisser tout crouler, au risque que l'Église elle-même fût éventrée par les décombres ? Oui, tel était l'ordre sans doute, car la force d'aller plus avant dans la misère humaine l'abandonnait, il agonisait d'impuissance et de dégoût. Ce qu'il avait remué de vilenies depuis le matin lui étouffait le cœur. Et les mains ardemment tendues, il demandait pardon, pardon de ses mensonges, pardon des complaisances lâches et des promiscuités infâmes. La peur de Dieu le prenait aux entrailles, il voyait Dieu qui le reniait, qui lui défendait d'abuser encore de son nom, un Dieu de colère résolu à exterminer enfin le peuple coupable. Toutes les tolérances du mondain  s'en allaient sous les scrupules déchaînés de cette conscience, et il ne restait que la foi du croyant, épouvantée, se débattant dans l'incertitude du salut. Oh ! Seigneur, quelle était la route, que fallait-il faire au milieu de cette société finissante qui pourrissait jusqu'à ses prêtres ?

   Alors, l'abbé Mauduit, les yeux sur le calvaire, éclata en sanglots. Il pleurait comme Marie et Madeleine, il pleurait la vérité morte, le ciel vide. Au fond des marbres et des orfèvreries, le grand Christ de plâtre n'avait plus une goutte de sang..."

 

Émile Zola, extrait de "Pot-Bouille" , 1882.

 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

 

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Publié le 2 Décembre 2023

 

" Tout à coup un soldat, sorti on ne sait d'où, passa derrière la section en courant à toutes jambes, et en criant, de cet accent de la panique qui fait brusquement froidir la peau : " On se replie : Vlà les Allemands ! Le lieutenant G. n'avait pas encore eu le temps de se retourner qu'une demi-douzaine d'hommes de son groupe le plus éloigné, emboîtaient le pas au fuyard d'un seul élan et disparaissaient derrière la haie.

   - Ça commence bien, gronda entre ses dents le lieutenant G., extrêmement nerveux. Il fit comme par réflexe trois pas pour courir arrêter la débandade, mais sentit brusquement que s'il se mettait à galoper, il n'allait pas galoper seul : Dieu sait où ça s'arrêterait. Il se mit à crier après ses hommes d'une voix sèche et rageuse, qui ne portait pas - mais le groupe avait déjà fondu dans la verdure : on n'avait pas chance de le revoir de sitôt. Le reste des hommes, nerveux, silencieux, sortait de ses trous comme un diable de sa boîte, comme on sort de sa maison quand on sent trembler le sol, venait se coller contre lui, la mine blême, jetant de tous côtés des regards en dessous, avec ce souffle des narines qui reprenait maintenant plus fort. Le lieutenant G. eut grand'peine à les disperser un peu.

   - Les vlà ! Les vlà, cria tout à coup un soldat qui regardait du côté de la prairie.

   Le soleil maintenant bas sur l'horizon mettait partout déjà des ombres allongées derrière les arbres, mais à gauche l'immense prairie était une seule nappe unie de lumière dorée jusqu'à Bourbourg, où le bombardement semblait aussi avoir cessé. Sur la prairie tout à l'heure vide, à six, sept cents mètres, du pas peu pressé en effet des travailleurs qui rentrent de l'ouvrage, on voyait maintenant nettement s'avancer de petites silhouettes noires, sept ou huit, pas plus, très dispersées - on n'avait pas du tout l'impression d'une troupe, plutôt des gens en train  de vaquer séparément à leurs affaires - qui progressaient à partir de la berge du canal. Des Français ou des Allemands ? Le lieutenant G. se sentait perplexe. Il était invraisemblable, incroyable, que des Allemands eussent passé là sans qu'on eût entendu la moindre fusillade - d'un autre côté, la tranquillité presque paysanne de ces promeneurs en cet instant n'était pas rassurante outre mesure... 

Si seulement il avait eu des jumelles ! Sur ce qu'il avait à sa gauche, à sa droite, en face, personne ne s'était jamais chargé de le renseigner : faire ouvrir le feu sur ces silhouettes suspectes était plus qu'angoissant : l'instinct avait beau lui persuader le contraire, ce devait être, ce ne pouvait être que des Français qui commençaient à se replier. Tout à coup on entendit des cris d'appel lointains : derrière une haie, à deux cents mètres, l'agent de transmission reparu se mit à gesticuler frénétiquement, comme s'il faisait signe de revenir en hâte. Puis prit ses jambes à son cou sans  plus attendre, et disparut...

 

   Le lieutenant G. traversait vraiment un vilain moment. Il se sentait la tête comme si elle eût été serrée avec violence, et tout le reste de son corps creux et mou, flasque, soudain vidé de tout influx nerveux : un accumulateur qui tout d'un coup avait fini de se décharger. Ce qu'il aurait voulu, c'était dormir, ne fut-ce qu'un quart d'heure, s'arracher à ces trognes qui suintaient la catastrophe, à cette mare, à ce sous-bois de piège à loups où il se sentait tombé comme au fond d'une trappe. Il se maudissait amèrement. Bien sûr, il aurait fallu se replier. Tout de même, c'était sûr , on lui avait fait signe. Des idées brusquement commençaient à tourner dans sa tête qui lui donnaient le vertige. " Le lieutenant G. , porté disparu ce soir avec toute sa section - c'est tout de même bizarre, vous ne trouvez pas ? Est-ce qu'il aurait eu une idée de derrière la tête en restant tout seul sur le canal ? " Les gens qui commencent à hocher la tête : " Il était fiché comme P.R*. vous vous souvenez. C'est à se demander si c'est tout à fait un hasard." La cinquième colonne... Les fuyards de tout à l'heure, qui allaient faire les malins au bataillon : " Nous, on a compris tout de suite où il voulait en venir." Personne pour expliquer. Ses hommes à lui - ces drôles de tête qu'ils commençaient à faire en le regardant. Presque de complicité, aurait-on dit - cela devenait suffocant. Personne à qui parler. Et c'est vrai que les voilà maintenant perdus. Perdus. Les Allemands qui devaient déjà grouiller tout autour du bois.

 

Mais que faire, Bon Dieu, que faire ? est-ce qu'il n'y avait vraiment plus un moyen de passer l'éponge sur tout ça : " On s'est trompé. Il y a maldonne - on recommence." Les premiers casques gris qui vont pointer entre les arbres tout à l'heure, et alors qu'est-ce qui va se passer ? Ce qui va se passer - mais cela crève les yeux : tout le monde va lever les mains en silence, sans même essayer de bouger - et alors ? - alors, c'est là qu'on commence à refuser tout à fait de penser - c'est là que ça n'est plus possible : est-ce que le lieutenant G. va se lever et braquer son pistolet sur le premier qui va lever les bras ? Il a beau s'efforcer, il ne se voit pas en train de le faire : tout est de sa faute, c'est trop injuste. Pourtant c'est sûr, tout de même, on ne peut pas se replier comme ça. Pour un isolé pris de panique... un affolé qui fait des gestes avec les bras... Ce n'est pas possible, grand Dieu - pas possible. Pas possible que des choses vous arrivent comme ça - il doit y avoir un moyen de se décoller l'esprit de ce gibier pris dans la trappe, de prendre de l'altitude, de se mettre à planer au-dessus de ce carnaval. Pendant que la tête lui tournait un peu de ses réflexions plutôt démâtantes, il était assis, assez nonchalamment adossé au rebord du talus, fumant des cigarettes sans rien dire, et la chose qui n'était pas la moins surprenante, c'est qu'il voyait à leur tête que l'impression qu'il devait donner en ce moment à ses hommes, c'était une certaine impression de tranquillité.

   - Qu'est-ce qu'on va faire, mon lieutenant ?

   - On va attendre la nuit..."

 

 

Julien Gracq : extraits de " Manuscrits de guerre, récit" 1941-42, Éditions Librairie José Corti, 2011.

 

*(Militaire) Propagande révolutionnaire, mention portée en France dans les dossiers militaires des personnes peu sûres du fait de leur activité politique. ( https://fr.wiktionary.org/wiki/P._R.)

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 1 Décembre 2023

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 27 Novembre 2023

 

Georges Dumézil.

" ... Je vis avec la mort depuis 1918. Aujourd'hui, ça m'est indifférent. Je n'ai pas peur, je ne suis pas matérialiste, je suis agnostique et j'ignorerai ce que recouvrent en réalité des mots tels que "inconscient" ou "esprit" tant que l'on ne saura pas exactement ce qui se passe dans chaque neurone, comment se fabrique la mémoire... Je n'imagine pas qu'il puisse subsister quelque chose d'un être organique après sa mort...

   Je suis un chercheur qui cherche, mais je ne crois en rien sinon en l'avenir de la science... La recherche doit être gratuite, désintéressée et nécessaire. On ne peut pas faire autrement. On se prend au jeu. J'ai envie de voir jusqu'où je peux aller, où me mèneront mes travaux, tout en étant persuadé que nous n'en sommes qu'aux premiers balbutiements... La science n'a pas quatre cent ans, qu'elle soit mathématique, physique, biologique... Newton ou Lavoisier ne se posaient pas de questions sur la finalité de leur recherche. Ils travaillaient pour aider l'humanité à progresser. On fait marcher le cerveau pour la même raison que l'animal qui a de bonnes pattes galope. Les chercheurs se mettent tous sur les épaules les uns des autres. Je suis sur les épaules de Marcel Granet qui lui-même... Je suis un chaînon dans une science qui ne livrera pas ses secrets avant longtemps. Souvenez-vous de ce que disait Ernest Renan dans L'avenir de la

science : "Que ne donnerais-je pas pour avoir entre les mains un livre d'école primaire de 1948..." Je dirais pareillement : que ne donnerais-je pas pour savoir ce qui sera... On n'est jamais qu'un moment, une étape..."

 

Georges Dumézil : extrait d'un entretien avec Pierre Assouline, Magazine Lire n°114,mars 1985,  recueil "Les grands entretiens de Lire", par Pierre Assouline, Éditions Omnibus, 2000. 

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Rédigé par jmlire9258

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