Publié le 26 Octobre 2023

 

 

António Lobo Antunes, invité de l'émission radiophonique Cosmopolitaine, animée en direct du Salon du livre de Paris en mars 2010.
A. Lobo Antunes, 2010.

Sur la guerre je n'ai jamais rien écrit. C'est impossible. Trop terrible, trop atroce, trop violent, trop injuste. Les vétérans du Vietnam, eux non plus ne parlent pas de leur guerre. L'Angola, la médecine, la psychiatrie ont nourri mon travail de biais... Encore maintenant, je vais chaque semaine à l'hôpital Miguel-Bombarda où j'ai exercé. J'arrive à midi, je pars à treize heures, je les écoute parler, je les regarde vivre... Etre médecin m'a beaucoup appris personnellement. La mort, je l'ai découverte dans les hôpitaux... Quant à la psychiatrie, c'est un conte de fées scientifique et la psychanalyse lacanienne un truc d'idiot. Il est d'ailleurs impossible d'imaginer un Lacan anglais ou mexicain, on lui rirait au nez...

   J'ai fait des études de médecine puis j'ai exercé comme psychiatre. Après mes vingt-sept mois en Angola, comme j'étais héros de guerre, je pouvais choisir ma spécialité. La chirurgie m'aurait pris trop de temps, la psychiatrie, c'était Dostoïevski ! ... Un jour, un ami psychiatre voit des papiers dans l'un de mes tiroirs. Je lui explique que c'est un livre, Mémoire d'éléphant. Trois ans durant, il l'a envoyé à des éditeurs qui l'ont tous refusé en disant que ça ne ressemblait à rien. Puis, en juillet 1979, une petite maison l'a accepté au moment où je partais en vacances avec mes filles. Au retour, j'étais devenu Julio Iglesias !... L'éditeur avait vendu cent mille exemplaires. Il faut dire qu'avant le coup d'État les romans publiés au Portugal se déroulaient soit dans l'Antiquité, soit dans des contrées imaginaires pour échapper à la censure...

   Enfant, j'étais un petit Pascal, un petit singe. Ma mère m'a appris à lire à quatre ans, au même âge j'ai eu la tuberculose et je suis resté quelques années cloué au lit, je lisais.  Il m'a fallut me dévêtir de tout ça pour apprendre à vivre... J'ai mis beaucoup de temps à apprendre à vivre. Pour écrire il ne faut pas être trop intelligent, il faut être un idiot fulgurant."

 

Antonio Lobo Antunes : extrait d'un entretien avec Catherine Argand, Magazine Lire n°280 ,novembre 1999,  recueil "Les grands entretiens de Lire", par Pierre Assouline, Éditions Omnibus, 2000. 

 

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Publié le 24 Octobre 2023

 

Milan Kundera en 1980.

Nous sommes tous marqués par l'influence démesurée des médias. Il y a cinquante ans déjà, les écrivains les plus

lucides , Robert Musil, par exemple, se sont rendu compte que la voix de la culture pourrait disparaître dans le vacarme du journalisme. Ils avaient raison. L'esprit des médias est contraire à celui de la culture telle au moins que l'Europe des temps modernes le connaît : la culture est basée sur l'individu, les médias mènent vers l'uniformité ; la culture éclaire la complexité des choses, les médias les

simplifient ; la culture n'est qu'une longue interrogation, les médias ont une réponse rapide à tout ; la culture est la gardienne de la mémoire, les médias sont chasseurs de l'actualité. Aujourd'hui, si on veut faire plaisir à un romancier, on lui dit : "Votre livre, c'est un événement." mais qu'est-ce que l'événement ? L'actualité si importante qu'elle attire l'attention des médias. Or, on écrit le roman non pas pour faire un événement mais pour faire quelque chose de durable. Mais est-ce que les choses durables peuvent encore exister dans un monde si exclusivement concentré sur

l'actualité ? Regardez les journaux, les hebdomadaires, même les revues ! On ne peut y publier aucun texte qui ne soit  pas accroché à telle ou telle actualité. Vous faites une interview avec un écrivain parce que son livre va paraître la même semaine. la semaine suivante, il n'est plus "interviewable", il est hors de l'actualité, et hors de l'actualité, pas de salut. Etre possédé par l'actualité, c'est être possédé par l'oubli. C'est créer un système de l'oubli où la continuité culturelle se transforme  en suite d'événements éphémères et séparés comme le sont les hold-up ou les matches de rugby....

 

     Je ne suis ni pessimiste ni optimiste. Tout ce que je dis est très hypothétique. je suis romancier et le romancier n'aime pas les attitudes trop affirmatives. Il sait bien qu'il ne sait rien. Il veut exprimer d'une façon on ne peut plus convaincante les vérités relatives de ses personnages. mais il ne s'identifie pas à ces vérités. Il invente des histoires dans lesquelles il interroge le monde. la bêtise des gens consiste à avoir une réponse à tout. La sagesse d'un roman est d'avoir une question à tout. Quand Don Quichotte est sorti de sa maison dans le monde, le monde s'est transformé devant ses yeux en questions. C'est le message légué par Cervantès à ses héritiers : Le romancier apprend à ses lecteurs à comprendre le monde comme une question. Dans un monde bâti sur des sacro-saintes certitudes, le roman est mort. Ou bien il est condamné à être l'illustration de ces certitudes, ce qui est la trahison de l'esprit du roman, la trahison de Cervantès. Le monde totalitaire, qu'il soit basé sur le léninisme, ou sur l'islam, ou sur quoi que ce soit, c'est le monde des réponses et non pas des questions. Dans ce monde, le roman, l'héritage de Cervantès, risque de n'avoir plus de place.

 

Milan Kundera : extrait d'un entretien avec Antoine de Gaudemar, Magazine Lire n°101, février 1984,  recueil "Les grands entretiens de Lire", par Pierre Assouline, Éditions Omnibus, 2000. 

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Publié le 23 Octobre 2023

 

Colette par Henri Manuel.

                                                                 La Treille muscate   

                                                            Route des Cannebiers

                                                                    Saint-Tropez, Var

                                                                        [ Août 1935 ?]

                                                                                                                                                

Mardi soir

 

    Un très beau - un jour pluvieux - un jour très beau etc. etc. Voilà chère Missy, le bulletin météorologique. Mais nous avons commencé par geler littéralement. Aujourd'hui c'est le bon jour, une tiédeur merveilleuse, soleil et fleurs. Saint-Tropez et les autres petits ports sont admirablement vides, le pays retrouve tous ses charmes. Pas d'autres Parisienne que Mme de Comminges qui s'est établie ici "pour toujours" - c'est-à dire jusqu'à ce qu'elle en ait assez. Elle a un petit logement au port. Le tout semble lui réussir, elle a bien meilleure mine.

    Souci est heureuse, la chatte galope et grimpe comme un chaton de six mois. Tu serais épouvantée de notre consommation d'oignons nouveaux ! Nous y joignons celle de la fève crue, des radis et des petits artichauts violets. Quand à la mer, personne n'y songe, sauf pour l'admirer. Chère Missy, ceci est une bien petite lettre, mais notre vie est -  sauf le travail - sans événements. Ce n'est pas que nous nous en plaignons, au contraire.

    Avant-hier matin, comme je regardais le beau paysage en appuyant mon menton sur le parapet, c'est au bout d'une très longue minute que j'ai découvert, en baissant les yeux, tout près de mon menton, un magnifique lézard vert, qui n'osait pas bouger. Je te jure qu'il est parti sur la pointe des pieds, très doucement, sans courir, et persuadé que je ne l'avais pas vu...

 

Colette, extrait de "Lettres à Missy", établi et présenté par Samia Bordji et Frédéric Maget, Éditions Flammarion, 2009.

 

 

À propos de Colette, par Jean Cocteau : 

 

   

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Publié le 21 Octobre 2023

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 18 Octobre 2023

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