Publié le 11 Novembre 2023

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #ANNIVERSAIRE

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Publié le 8 Novembre 2023

 

Aux premières bornes que l'homme rencontre, le monde n'est que désordre et que sourde pénombre."

 

   La voix de Tchardine n'était plus ce chant de violoncelle qui avait enchanté Clara à Berlin. La vieillesse y avait mis des aigus stridents, un vacillement secret.

   Ali se redressa, le fixa.

   - Non, ce n'est pas de moi, fit Tchardine avec un sourire d'amertume. 

   C'est de Lorca, une tante de mon espèce.

   - Je n'aime pas quand tu parles comme ça.

   - C'est comme ça que les autres parlent de moi. C'est ce qu'ils disent dès que j'ai le dos tourné. Ils croient m'excuser en m'imaginant gâteux... C'est aussi comme ça que tu parlais.

   - Je n'ai jamais dit ça, sauf à quatorze ou quinze ans... Et puis, tu n'es pas les autres.

   - Tu te trompes, je suis tous les autres, ce qui explique qu'ils se reconnaissent en moi. Je suis les autres tels qu'ils s'ignorent. Toutes poésie révèle.

   Fut-ce le lendemain ou le surlendemain ? Ils avaient dîné chez Lasserre avec une amie comédienne.

   Tchardine se cala au fond de la voiture, fit asseoir Ali à ses côtés, lui recommanda de bien voir, sans détourner le regard.

   - La plupart des gens, fit le poète distraitement, ne voient que ce qu'ils désirent voir. Ils badigeonnent la réalité avec des lieux communs. Essaie de regarder contre tes rêves. Tu sauras ce qui d'eux résiste.

   C'était l'automne, tiède et humide. Les rues de Paris avaient cette brillance des rues de Carné.

   Et le jeune homme découvrit des cités aussi abandonnées, aussi lugubres, aussi mornes que celle où il avait vu le jour. Derrière chaque fenêtre, il pouvait imaginer un adolescent pareil à celui qu'il fut, couché sur le dos, fixant le plafond d'un œil vide tout en écoutant des paroles étrangères, balbutiements tombés d'une planète rêvée.

   La promenade dura plusieurs heures. Autour de la ville, luxueuse et fardée, il aperçut des nécropoles géantes, plantées des mêmes peupliers risibles.

   Quand ils retrouvèrent leur hôtel, Ali se laissa choir sur le lit.

 

   " Dans les faubourgs on voit tituber des hommes insomnieux,

   Comme des rescapés d'un naufrage de sang."

 

   - Lorca, toujours, lâcha Tchardine avec mélancolie

   Tu viens de découvrir de quoi l'Occident retire sa tristesse. Nulle part l'homme ne chante plus les matins.

   - Je ne suis pas triste. Et puis tu m'emmerdes avec tes discours à la noix !

   Mais ces scènes, ces dialogues que je reconstitue à partir de confidences et de témoignages de seconde main, rien ne prouve qu'ils aient eu lieu. On peut donc imaginer que, de retour de leur promenade nocturne, Ali garda un silence buté. ou que, le visage tourné vers le mur, il feignit de dormir.

   Une chose est sûre : après le premier éblouissement, Ali connut une période de doute et de désolation. Une expression de désenchantement s'imprima sur son visage.

   L'Occident ne le déçut pas vraiment, mais il ne sut pas davantage répondre à son attente infinie. Au fond, on retrouvait partout la même douleur de vivre.

   Le vieux poète aurait-il raison ? L'existence ne serait-elle qu'une douleur lancinante dont seule l'illusion de l'amour consolerait ?

 

                   Mots creux de nos sanglots gonflés

                   Majuscules risibles de nos peurs affolées.

                   Trouver dans le silence du geste,

                    Derme à derme, bouche à bouche.

                    Le fier discours

                    Aux déclamations hostile.

 

Michel Del Castillo, extrait de : "Mort d'un poète" Éditions Mercure de France, 1989.

 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Espagnole

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Publié le 1 Novembre 2023

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #ANNIVERSAIRE

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Publié le 31 Octobre 2023

 

A. Tchekhov en 1900.

" Après mon cours je reste chez moi à travailler. Je lis des revues, des thèses, ou je prépare mon prochain cours, parfois j'écris. Mon travail est fréquemment interrompu par des visiteurs.

   Un coup de sonnette. C'est un collègue qui vient me parler de ses travaux. Il entre, chapeau et canne à la main et, tout en tendant vers moi l'un et l'autre, dit : 

   " J'en ai pour un instant ! restez assis, collègue ! Deux mots seulement."

   Avant tout nous essayons de nous prouver mutuellement que nous sommes tous deux extraordinairement polis et enchantés de nous voir. Je lui offre un fauteuil et il attend, pour s'asseoir, que je sois assis; en même temps nous nous passons délicatement l'un à l'autre la main sur la taille, nous touchons nos boutons comme si nous nous tâtions mutuellement et craignions de nous brûler. Nous rions tous deux, sans avoir rien dit de drôle. Une fois assis, nous penchons nos têtes l'un vers l'autre et nous mettons à parler à mi-voix. Si cordiales que soient nos dispositions réciproques, nous ne pouvons nous empêcher de dorer nos propos de toutes sortes de chinoiseries du genre : "Vous avez très justement remarqué", ou "Comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire", de rire aux éclats si l'un de nous fait un trait d'esprit, même mal venu. 

En ayant terminé  avec son affaire, le collègue se lève précipitamment et, agitant son chapeau en direction de mon travail, prend congé. A nouveau nous nous tâtons et rions. Je le raccompagne jusqu'au vestibule, je l'aide à enfiler sa pelisse, mais il, se défend par tous les moyens de ce grand honneur. Puis, quand Iégor ouvre la porte, mon collègue m'assure que je vais prendre froid, et je fais semblant d'être prêt à l'accompagner jusque dans la rue.

Lorsque enfin je rentre dans mon cabinet, mon visage continue à sourire, par inertie, sans doute.

 

Anton Tchekhov, extrait de  "Une banale histoire", 1899. Éditeurs Français Réunis, 1971, Traduction Édouard Parayre.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Russe, #Sociabilité

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Publié le 29 Octobre 2023

 

Je déteste qu'on attende du réel quelque chose comme un sens. C'est déjà une façon de tricher avec le

Pascal Quignard en 2013.

monde. L'altérité me paraît bien plus proche de ce que la vie offre à vivre que cette question. Le sens, c'est toujours orienter l'action ou le temps dans une seule direction imposée par un groupe qui se considère comme le meilleur. Réclamer du sens, c'est faire surgir un monde trop sémantique, trop orienter, c'est faire de l'autre en tant qu'être différent un ennemi, c'est vouloir l'exterminer. Tandis que prôner un monde uniquement anxieux de l'autre, c'est une façon d'accueillir un réel bien plus dynamique. Les sociétés perdues ou perplexes ne posent pas de problèmes. Apporter du sens, c'est se boucher la vue. Si l'on vit avec quelqu'un que l'on aime, si on lui dit : "C'est pour ça que je t'aime, voilà le sens de mon amour.", il faut fuir car c'est déjà de la trahison. On n'est pas pour une raison avec quelqu'un, on est face à lui, face à son étrangeté. Le fait de se réunir sur ce qu'on ignore de l'autre est pour moi bien plus important que de prétendre connaître quelque chose de l'autre...

   Je ne crois pas que le futur soit une dimension du temps. Le futur à mes yeux pourrait être, si possible, extraordinairement mince pour être le plus neuf, le moins préparé, le moins passé possible. Les religions millénaristes ou les dimensions prophétiques ou n'importe quoi de ce genre, c'est atroce, c'est la main qui met le passé sur l'avenir. Je n'aime pas du tout l'avenir sur lequel il y a mainmise...

   Je vois le temps comme un corps immense dont les yeux sont le présent et qui avance sur le vide le plus total. Là, au moins, il y a de l'avenir ! Plus l'avenir est défini, plus c'est du passé qu'on essaye de nous injecter. A l'inverse, nous ne pouvons pas être si nous nous ignorons. Les japonais disent que le jadis, c'est le maintenant. Méconnaître le passé de l'histoire, les conditions de nos existences, de la sexualité, c'est comme vivre sans corps. Vivre les yeux fermés, recourir à des narrations positives, ce n'est une chance pour personne. Ce siècle le prouve. Magnifiquement. "

 

Pascal Quignard : extrait d'un entretien avec Catherine Argand, Magazine Lire n°262, février 1998,  recueil "Les grands entretiens de Lire", par Pierre Assouline, Éditions Omnibus, 2000. 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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