Publié le 25 Janvier 2024

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 24 Janvier 2024

 

Christophe Claro au Salon du livre de Paris en mars 2010
Claro, 2010

Non, décidément , je n'entends rien à cet homme, à ce Nikolaï, ou du moins pas grand-chose. Entre ce Russe que rien ne hante sinon son propre spectre et moi qui bouffe du papier du soir au matin, zéro connivence, c'est certain. Je n'y ferais même pas mon nid, dans ce gandin. Mais qu'est-ce qui m'empêche, du fond du rotin de mon âme, de ronger, de dévorer à petites dents de lait ce qui reste de sa carcasse dès lors que son destin s'invite sur ma

page ? C'est sans danger, je l'ai dit. Et puis ne nous leurrons pas : les vies ne se racontent pas, au mieux on les recommence, tête la première, cul en comète, on les déforme comme des vêtements en oubliant qu'elles et qu'ils furent, aussi armures. Pour raconter une vie, il faudrait en avoir saisi non ce qu'elle a laissé, mais tout ce qu'elle a tu, caché, enfoui, détruit, tout ce noir magma informe qui infuse jusqu'à la moindre de nos respirations. La masse de nos secrets forment tumeur, qu'ils soient bénins comme le vol d'un sucre (ou d'une voiture) ou plus graves, comme un meurtre (d'après la légende familiale, mon arrière-grand-père trucida un homme en duel à Majorque, ô vanité du pittoresque), et que dire de ces secrets dont nous n'avons nous-même pas la clé, ignorant souvent pourquoi nous avons agi ainsi, menti ainsi, esquivé ainsi, trahi ainsi, etc. Car ces secrets là, plus obscurs encore et comme pris dans la gangue de secrets pour ainsi dire officiels, finissent, les ans aidant et la force s'usant, par former une insondable lie sur laquelle poussent, comme sur un fumier qu'on croyait sec et sourd, d'aberrantes fleurs morales dont nous sentons bien que nous connaissons le pollen, et les effets de ce pollen, mais que pour rien au monde nous n'oserions cueillir, alors même que c'est de leur parfum que s'enivrent nos moindres pensées. Et c'est cette crasse indifférenciée que certains prennent pour l'âme..."

 

Claro, extrait de "Hors du charnier natal", Éditions Inculte, 2016.

 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française, #Âme

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Publié le 22 Janvier 2024

 

Le premier qui vit un chameau


            S'enfuit à cet objet nouveau ;
Le second approcha ; le troisième osa faire
            Un licou pour le dromadaire .
L'accoutumance ainsi nous rend tout familier :
Ce qui nous paraissait terrible et singulier
            S'apprivoise avec notre vue
            Quand ce vient à la continue .*
Et puisque nous voici tombés sur ce sujet,
            On avait mis des gens au guet,
Qui voyant sur les eaux de loin certain objet,
            Ne purent s'empêcher de dire
            Que c'était un puissant navire.
Quelques moments après, l'objet devint brûlot ,
            Et puis nacelle , et puis ballot,
            Enfin bâtons flottants sur l'onde.

            J'en sais beaucoup de par le monde
            A qui ceci conviendrait bien:
De loin, c'est quelque chose, et de près, ce n'est rien.

 

 

Jean de La Fontaine, Le Fables, 1668.

 

* par la suite du temps, à la longue, après bien du temps.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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Publié le 20 Janvier 2024

 

Paul Nizon 1969 à Zurich
Paul Nizon 1969

J'ai toujours pensé que la Suisse préfigurait ce qui allait nous arriver en Europe, c'est-à-dire une mort vivante par étouffement dans un matérialisme total. Avec, en lieu et place de la politique et de la création, l'administration et la frustration...

   Nous sommes encore, je crois, le pays le plus riche du monde, plus riche que l'Arabie saoudite. Or, ce confort, selon la mythologie suisse, n'est que juste mérite. Il est le fruit de l'honnêteté, de l'héroïsme, de la neutralité et de la capacité à travailler. C'est faux. la Suisse s'est enrichie parce qu'elle était le fric noir de la mafia, des juifs gazés et qu'elle est complice de tous les délinquants du monde. C'est pour cela que l'écrivain et l'intellectuel sont là-bas contraints d'écrire contre, et de démasquer...

   La littérature naît presque toujours d'un manque. D'un côté, je ne pouvais pas prendre appui sur mes racines dans la mesure où mon père , même de son vivant, n'existait pas vraiment. C'était un immigré et, pendant la guerre, le nationalisme était très exacerbé. De l'autre, à l'âge de douze ans, j'ai vécu une histoire d'amour compliquée. Ces deux situations m'ont expulsé du monde, jeté à côté et j'ai commencé à mener une double vie.

   Extérieurement, je faisais ce qu'il fallait, plus ou moins bien. Intérieurement, je menais une vie intense et secrète nourrie de réflexions et de sentiments qu'il fallait gérer pour ne pas m'exposer en tant qu'être faible. je n'avais jamais assez de temps, de silence pour penser, rêver ou digérer les choses qui se passaient en moi. Je me suis mis à les noter. Ce n'était pas des récits, pas des romans, ni des pièces, juste de petites choses...

   Très tôt j'ai eu la conviction que l'écriture est beaucoup plus forte que la vie et que la vie se perd n'importe comment, que presque tous les vivants ne touchent jamais à leur vie à eux, qu'ils sont comme de la marchandise emballée, qu'ils traversent leur vie comme ça, empaquetés sans jamais sortir leurs mains. La vie de la vraie littérature est beaucoup plus puissante. C'est l'unique possibilité de toucher à la vie. C'est aussi, à l'opposé, l'obligation pour l'écrivain de créer la vie dans un sens bouleversant, de dégager la vie dans chaque syllabe, une vie qui n'était pas disponible, pas touchable ailleurs..."

 

 

Paul Nizon : extrait d'un entretien avec Catherine Argand, Magazine Lire n°256,juin 1997,  recueil "Les grands entretiens de Lire", par Pierre Assouline, Éditions Omnibus, 2000. 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Suisse, #Mafia, #Économie

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Publié le 18 Janvier 2024

 

Virginia Woolf en 1939.

Il y avait toujours eu de la froideur chez Clarissa. Même jeune fille , elle avait toujours eu une sorte de timidité qui, avec l'âge, devient du conformisme, et là c'est terminé, complètement fini, se dit-il, tout en plongeant un regard plutôt morne dans les profondeurs vitreuses, et en se demandant si elle n'avait pas été agacée qu'il lui rende visite à cette heure-là ; saisi de honte, soudain, à la pensée qu'il s'était ridiculisé ; qu'il avait pleuré ; qu'il avait laissé paraître ses sentiments ; qu'il lui avait tout dit, comme d'habitude, comme d'habitude.

   Comme un nuage qui passe devant le soleil, le silence tombe sur Londres ; et tombe sur l'esprit. Le calme règne. Le temps claque contre le mât. Là nous nous arrêtons ; là nous nous tenons debout. Rigide, le squelette des habitudes soutient seul la charpente humaine. Dans laquelle il n'y a rien, se dit Peter Walsh ; se sentant comme creusé, vidé de l'intérieur. Clarissa m'a repoussé, se dit-il. Il restait là à se dire, Clarissa m'a repoussé..."

 

Virginia Woolf,  extrait de "Mrs Dalloway", 1925, Éditions Gallimard 1994 et 2020.

 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Les Classiques, #Littérature Anglaise

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