Publié le 20 Décembre 2023

 

" Il s'était annoncé d'abord Noël par un picotement de désirs, une soif de tendresses neuves, un bourgeonnement de rêves imprécis, puis il s'était envolé tout à coup dans le froufrou violet de ses grandes ailes de joie, et alors c'était parmi le bourg sa vertigineuse retombée qui éclatait la vie des cases comme une grenade trop mûre.

   Noël n'était comme toutes les fêtes. Il n'aimait pas à courir les rues, à danser sur les places publiques, à s'installer sur les chevaux des bois, à profiter de la cohue pour pincer les femmes, à lancer des feux d'artifice au front des tamariniers. Il avait l'agoraphobie, Noël. Ce qu'il lui fallait c'était toute une journée d'affairement, d'apprêts, de cuisinages, de nettoyages, d'inquiétudes,

   de-peur-que-ça-ne-suffise-pas,

   de-peur-que-ça-ne-manque,

   de-peur-qu'on-ne-s'embête,

   puis le soir une petite église pas intimidante, qui se laissât emplir bienveillamment par les rires, les chuchotis, les confidences, les déclarations amoureuses, les médisances et la cacophonie gutturale d'un chantre bien d'attaque et aussi de gais copains et de franches luronnes et des cases aux entrailles riches en succulences, et pas regardantes, et l'on s'y parque une vingtaine, et la rue est déserte, et le bourg n'est plus qu'un bouquet de chants, et l'on est bien à l'intérieur, et l'on en mange du bon, et l'on en boit du réjouissant et il y a du boudin, celui étroit de deux doigts qui s'enroule en volubile, celui large et trapu, le bénin à goût de serpolet, le violent à incandescence pimentée, et du café brûlant et de l'anis sucré et du punch au lait, et le soleil liquide des rhums, et toutes sortes de bonnes choses qui vous imposent autoritairement les muqueuses ou vous les distillent en ravissements, ou vous les tissent de fragrances, et l'on rit, et l'on chante, et les refrains fusent à perte de vue comme des cocotiers :

   Alleluia

   Kyrie eleison... leison... leison,

   Christe eleison... leison... leison.

   Et ce ne sont pas seulement les bouches qui chantent, mais les mains, mais les pieds, mais les fesses, mais les sexes, et la créature toute entière qui se liquéfie en sons, voix et rythme.

   Arrivée au sommet de son ascension, la joie crève comme un nuage. Les chants ne s'arrêtent pas, mais ils roulent maintenant inquiets et lourds par les vallées de la peur, les tunnels de l'angoisse et les feux de l'enfer.

   Et chacun se met à tirer par la queue le diable le plus proche, jusqu'à ce que la peur s'abolisse insensiblement dans les fines sablures du rêve, et l'on vit comme dans un rêve véritablement, et l'on boit et l'on crie et l'on chante comme dans un rêve, et l'on somnole aussi comme dans un rêve, avec des paupières en pétales de rose, et le jour vient velouté comme un sapotille, et l'odeur de purin des cacaoyers, et les dindons, qui égrènent leurs pustules rouges au soleil, et l'obsession des cloches, et la pluie,

   les cloches... la pluie...

   qui tintent, tintent, tintent...

 

Aimé Césaire : extrait de "Cahier d'un retour au pays natal", Éditions Présence Africaine, Poésie, 1971

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française, #Poésie

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Publié le 17 Décembre 2023

 

Mark Twain, 1895.

Tu t'en vas, et tu ne reviendras plus. "

 

" Oui, dit-il. Nous avons longtemps compagnonné tous les deux, et cela a été bien agréable - agréable pour nous deux ; mais je dois partir maintenant, et nous ne nous reverrons plus."

 

  " Dans cette vie, 44, mais dans une autre ? Nous nous reverrons dans une autre, quand même,

44 ? "

 

   Alors, tranquillement et avec pondération, il fit cette réponse étrange : 

   " Il n'y en a pas d'autre."

 

   Une influence subtile souffla de son esprit au mien, transportant le sentiment vague, imprécis mais bienheureux et encourageant que ces mots incroyables pouvaient être vrais - et même qu'ils devaient  être vrais.

 

   " Tu ne t'en es jamais douté, August ? "

 

   " Non, comment aurais-je pu ? Mais si ça ne peut être que vrai... "

 

   " C'est vrai...    " La vie elle-même n'est qu'une vision, un rêve."

 

   C'était électrique. Mon Dieu, j'avais nourri cette même pensée des milliers de fois au cours de mes songeries !

 

   " Rien n'existe ; tout est un rêve. Dieu - l'homme - le monde - le soleil, la lune, le désert des étoiles : un rêve, tout n'est qu'un rêve, ils n'ont aucune existence. Rien n'existe sinon l'espace vide - et toi ! "

 

  " Moi !"

 

   " Et tu n'es pas toi - tu n'as pas de corps, pas de sang, pas d'os, tu n'es qu'une pensée. Moi-même, je n'ai pas d'existence, je ne suis qu'un rêve - ton rêve, une créature de ton imagination. Dans un instant tu l'auras compris, tu vas alors me bannir de tes visions et je me dissoudrai dans le rien à partir duquel tu m'as crée....

   " Je péris déjà - je m'affaiblis, je m'éteins. Dans un instant tu seras seul dans l'espace sans rives pour errer à jamais dans ces solitudes sans limites, sans ami ni compagnon - car tu resteras une Pensée, la seule Pensée existante, et par nature inextinguible, indestructible. Mais moi, ton pauvre serviteur, je t'ai révélé à toi-même et t'ai libéré. Rêve d'autres rêves, des rêves meilleurs ! ..."

 

 

 

Mark Twain, extraits de "N°44 Le mystérieux étranger", 1899, Éditions Tristam, 2011 pour la traduction française.

 

 

À propos du livre :

    

 

   "C'est en 1969 que "N°44 Le mystérieux étranger" est publié pour la première fois aux États-Unis ( ce qui explique que ce livre ne soit pas dans le domaine public ), tel que Mark Twain l'avait laissé... Si ce livre n'a jamais été terminé ( on s'en aperçoit à peine ), Twain y a travaillé sans relâche pendant les douze dernières années de sa vie - il ne pensait pas que le public était prêt ; il avait du mal à se débarrasser de l'image d' "humoriste sauvage de la côte Pacifique " qu'il s'était donnée. C'était pourtant l'époque de ses textes politiques contre l'impérialisme, contre le pouvoir de la religion, celle de l' "Homme d'État non rémunéré ".

Cependant, la date de 1490 ( date du début de l'histoire ) est importante, car August, le narrateur, est apprenti imprimeur, comme l'a été Mark Twain, et l'imprimerie est là pour éveiller le village médiéval endormi d'Eseldorf (ville des ânes), en Autriche...

 

Le 12 mai 1899, dans une lettre qu'il écrit depuis l'Autriche, où il vit, à son ami Williams Howells, Mark Twain ( de son vrai nom Samuel Langhorne Clemens ) parle de son projet :

 

   " J'avais l'intention, depuis plusieurs années, de cesser d'écrire pour l'édition dès que j'en aurais les moyens. J'en ai enfin les moyens, et j'ai remisé le stylo du pisse-copies patenté.

Ce que je voulais, c'était la possibilité d'écrire un livre sans la moindre réserve - un livre qui ne se préoccuperait ni des sentiments de qui que ce soit, ni de leurs préjugés, opinions, croyances, espoirs, illusions, désillusions ; un livre qui dirait ce que j'ai à dire, venu du fond de mon cœur, dans le langage le plus clair et absolument sans aucune limitation. Je pensais que ce serait un luxe inimaginable, le paradis sur terre.

   Je l'ai mis en oeuvre maintenant, et c'est un vrai luxe ! une ivresse intellectuelle : deux fois de suite, je m'y suis mal pris ; et suis allé assez loin, les deux fois, avant de m'en apercevoir. Mais je suis certain que cette fois-ci, je suis sur la bonne route. C'est un conte. Je crois que je peux lui faire dire ce que je pense de l'Homme, et comment il est construit, et quelle pauvre chose minable et ridicule il est, et à quel point il se trompe dans son évaluation de son caractère, de ses pouvoirs, de ses qualités et de sa place parmi les animaux.

   Jusqu'ici, je pense y être parvenu. J'ai révélé le secret à Madame ( Mrs Clemens ) il y a deux jours, j'ai fermé les portes à clef et je lui ai lu les premiers chapitres. Elle a dit :

   " C'est parfaitement horrible - et parfaitement beau !"

   En préservant toutes les limites de la modestie, c'est ce que je pense.

   J'espère qu'il me faudra un an ou deux pour l'écrire, et que ce sera le bon recipient pour contenir toutes les insultes que j'ai l'intention d'y décharger"

 

Extraits de la postface au roman "N°44 Le mystérieux étranger" par Bernard Hoepffner, son traducteur en France.

 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

   

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Américaine

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Publié le 15 Décembre 2023

 

Virgina Woolf en 1927.

" Comme une religieuse qui fait retraite, ou un enfant qui explore une tour, elle monta à l'étage, s'arrêta devant la fenêtre, s'approcha de la salle de bains. Il y avait le linoléum vert, et un robinet qui fuyait. Il y avait un vide au cœur de la vie ; une mansarde. Les femmes doivent se dépouiller de leurs riches atours. À midi, elles doivent se dévêtir. Elle enfonça son épingle à chapeau dans la pelote et posa son chapeau jaune à plumes sur le lit. Les draps étaient nets, large bande bien tendue d'un bord à l'autre. De plus en plus étroit serait son lit. La chandelle était à demi consumée, et elle était très avancée dans les Mémoires du Baron Marbot*. Jusque tard dans la nuit, elle avait lu l'épisode concernant la retraite de Moscou. Car la Chambre siégeait si tard que Richard avait insisté, après sa maladie, pour qu'on la laisse dormir en paix. Et en fait elle préférait lire l'histoire de la retraite de Moscou. Il le savait. Donc sa chambre était une mansarde ; son lit, étroit. Elle qui était allongée là à lire, car elle dormait mal, ne pouvait se défaire d'une virginité qui continuait à l'envelopper, malgré la maternité, comme un drap. Charmante lorsqu'elle était jeune fille, il était venu brusquement un moment - par exemple sur la rivière, derrière les bois de Clieveden - où, par réflexe de cette froideur en elle - elle avait fait défaut à Richard. Également, par la suite, à Constantinople, et d'autres fois encore. Elle savait ce qui lui manquait. Ce n'était pas la beauté ; ce n'était pas l'intelligence. C'était quelque chose de central qui irradie ; une certaine chaleur  qui crève les surfaces et rend frémissant le froid contact entre un homme et une femme, ou entre des femmes. Cela, elle s'en rendait vaguement compte. Elle se le reprochait, avait comme un scrupule qu'elle aurait ramassé Dieu sait où, ou qui, lui semblait-il, lui aurait été envoyé par la nature ( dans son infaillible sagesse) ; pourtant elle ne pouvait résister, parfois, au charme d'une femme, pas une jeune fille, non, une femme, qui venait lui raconter, comme cela lui arrivait souvent, quelque escapade, quelque caprice. Et que ce soit par pitié, ou parce qu'elle la trouvait belle, ou parce qu'elle était la plus vieille des deux, ou pour quelque cause accidentelle - un léger parfum, un violon dans la maison d'à côté ( si étrange est le pouvoir des sons en certaines circonstances ), elle était certaine de ressentir à ces moments là ce que ressentent les hommes. Rien qu'un instant, mais cela suffisait. C'était une brusque révélation, une légère coloration comme le rose qui vous monte aux joues et qu'on tente de réprimer, puis, lorsqu'il se répand, voilà qu'on cède à ce débordement, qu'on l'accompagne jusqu'à sa pointe extrême et là, on tremble, on sent le monde qui se rapproche, tout gonflé de quelque signification extraordinaire, c'est une sorte de ravissement qui fait pression de l'intérieur, qui fait craquer sa mince écorce et qui jaillit et se déverse comme un baume sur les gerçures et les blessures. Dans l'espace de cet instant, elle avait eu une illumination ; elle avait vu une allumette brûler dans un crocus ; une signification intérieure était presque parvenue à se faire jour.

  Mais ce qui était proche s'éloignait, ce qui était dur s'adoucissait. C'était fini - cet instant. Avec de tels instants ( avec les femme également) contrastaient ( tandis qu'elle déposait son chapeau) le lit et le Baron Marbot et la chandelle à demi consumée. Tandis qu'elle restait allongée sans dormir, le plancher craquait ; la maison éclairée s'assombrissait soudain, et si elle levait la tête, elle entendait à peine le déclic de la poignée relâchée aussi doucement que possible par Richard, qui montait en chaussettes à pas de loup et qui, une fois sur deux, lâchait sa boule d'eau chaude et jurait ! Elle riait de bon cœur !

 

  Mais cette question de l'amour ( se disait-elle en rangeant son manteau ), cette façon de tomber amoureuse des femmes. Sally Seton, par exemple ; sa relation, jadis, avec Sally Seton. Est-ce que ça n'avait pas, finalement, été de l'amour ?

 

*https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202272q.image

 

Virginia Woolf, extrait de "Mrs Dalloway", 1925, Éditions Gallimard 1994 et 2020.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Les Classiques, #Littérature Anglaise

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Publié le 10 Décembre 2023

 

 

Tous masqués, les convives sortirent par le côté du canal où les attendait avec ses deux rameurs, un devant et un derrière, tels ses fanaux, la gondole du maître des lieux. Le soir tombait : les torches et les lustres commençaient à rougir légèrement la brume. Ici la clameur d'une fête, là des chants lointains, alliés aux remous régulier des rames, adoucissaient la défaite du jour. Venise est un clair-obscur, pensait le Maestro en regardant défiler les murs de la Dominante. Les soirs d'hiver se teintaient de secrets. Les braseros, les lustres de verre, les lanternes des auberges se lançaient petit à petit à l'assaut des ténèbres en dessinant de longues flammes dorées.

   - Je suis un peu gris constata le Maestro face à la mélancolie qui l'envahissait soudain.

   Cette sensation douloureuse l'accompagna toute la soirée, malgré les plaisirs de l'opéra, qui furent mémorables, et ceux de la chair, qui ne le furent pas moins. Le Monde de la lune avait tenu ses

promesses : quel voyage... Cet astrologue avec sa lunette, Ecliticco, était éminemment drôle. Regardez les femmes de la lune se déshabiller dans le télescope ! Regardez ! regardez les femmes lunatiques... Et bien sûr, un barbon se laissait prendre et on lui offrait un voyage sur la lune, à ses dépens. Seul regret : la musique n'était pas lunaire, mais bien vénitienne. Mais qu'à cela ne tienne. Le Galuppi de Burano s'en était sorti avec les honneurs, il y avait quelques beaux arias - les chanteurs, les chanteuses, l'orchestre, les costumes, les ballets, tout avait participé au spectacle. Ensuite la fête et les rencontres masquées avaient été à la hauteur des espérances : le vin aidant, il s'était trouvé une certaine dame pour se laisser courtiser. Le Maestro n'avait point vu son visage : il faudrait donc, pour la retrouver, se livrer à des investigations point impossibles, mais complexes en plein jour.

   D'où venait alors cette légère tristesse qui ramenait le Maestro jusque chez lui à San Polo à la fin de cette nuit si longue de

Carnaval ? La fatigue, la mélancolie, un rameur silencieux, le bruit inévitable de l'eau ; la seule épaisseur est celle du brouillard. Un rien embrumé lui-même par le vin. Le Carnaval était une fête, une sensation triste de recommencement. Le Carême vous ensevelirait bientôt sous ses cendres. Le Carnaval contenait bien sûr la certitude de sa défaite. Mais ce n'était pas cela qui assombrissait encore un peu plus la fin de nuit brumeuse du Maestro... C'était la légèreté des jeux carnavalesques... l'absence d'un amour réel et puissant. Peut-être parce qu'on était vendredi matin, que l'année 1750 avait commencé voilà à peine un mois, qu'il faisait un froid de gueux et qu'il n'avait pas dormi depuis deux jours..."

 

Mathias Énard, extraits de "Désir pour désir" Éditions de la Réunion des musées nationaux-Grand palais, 2018.

 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

  

 

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Publié le 10 Décembre 2023

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #ANNIVERSAIRE

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