Publié le 20 Novembre 2023

 

Böll lors d'une conférence de presse le 22 décembre 1981 au restaurant Tulpenfeld à Bonn.
Heinrich Böll, 1981

" Quand je vous dis que j'ai lu Dostoïevski, Bernanos, Chesterton, etc. , il ne faut pas oublier en effet que je les ai lus à l'époque d'Hitler. C'était une lecture très différente, par conséquent, de celle qu'un jeune homme aurait pu faire dans une société relativement libre. Nous, nous étions plongés dans un système d'oppression et de terreur. Et dans une société opprimée, on s'identifie évidemment bien davantage à un livre. Il faudrait toujours se demander où et quand Untel a lu un livre.

   Je me souviens que lorsqu'on m'a emprisonné dans un camp américain à la fin de la guerre, dans des conditions très dures, les prisonniers n'avaient rien à lire. Et soudain nous est tombé du ciel un roman norvégien, pas mauvais, littérairement assez faible, mais c'était le seul dont nous disposions. Nous avons immédiatement organisé des lectures collectives qui firent sur nous un effet énorme. Posséder dans un tel camp une mauvaise reproduction, une carte postale représentant un Picasso de la première époque, par exemple, eût été pour moi l'équivalent d'un trésor. De même, lire en 1936, dans l'Allemagne nazie, l'histoire de Raskolnikov dans Crime et châtiment de Dostoïevski, avait un poids inimaginable. Une lecture, la moindre reproduction plastique non conformiste, devenait alors le prétexte d'une contestation....

 

    (En 1945), depuis douze ans*, nous avions été complètement coupés de la littérature moderne : imaginez ce que cela représente. Je n'ai découvert Kafka qu'en 1946 et je ne savais presque rien de Thomas Mann. Et soudain, après 1945, toute la littérature mondiale a déferlé sur nous : Hemingway, Faulkner, Greene, les Russes, Nebraskov, Simonov, etc. Sur nous qui voulions écrire, l'influence de Sartre et de Camus fut immense. Et pour nous, le Nouveau Roman, les ouvrages de Nathalie Sarraute, Butor, Robbe-Grillet furent plus tard des événements importants...

 

* Le 30 janvier 1933, Hitler arrive au pouvoir en Allemagne. (Ndlr)

 

 

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  ... On parle souvent de l'homme de la rue, de l'homme moyen, du simple citoyen. Quant à moi, ce " simple citoyen", je ne l'ai encore jamais rencontré ! Je crois même qu'il n'existe pas. Souvent ceux qui affirment qu'il faut rendre la littérature et l'art accessible aux gens simples sous-entendent en réalité les "gens pauvres", qui ne sont pas simples du tout et qui sont même très compliqués ! Les gens finiront par comprendre qu'il n'est absolument pas nécessaire de passer par quelque grande école pour comprendre une oeuvre littéraire ou artistique ( même moderne et abstraite) à partir du moment où ils auront le courage de l'aborder spontanément, sans idée préconçue, sans cliché reçu et sans même l'aide d'une "introduction " quelconque. Mais nous sommes encore bien loin d'un tel processus, bien difficile à mettre en route...

 

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   Ce que je redoute le plus, c'est un monde sans cœur où l'homme deviendrait un objet et un numéro totalement manipulé. C'est peut-être une certaine grâce qui manque le plus aujourd'hui à nos sociétés. Mais sans doute, parmi les jeunes, d'autres formes de spiritualité sont-elles déjà en route. Cette grâce a d'ailleurs beaucoup de composantes : le sens de l'humour, la compassion, la cordialité... En un sens, l'un des dangers du monde future réside , selon moi, dans une bureaucratisation grandissante qui est une suite du fascisme. Songez à la bureaucratisation totale des camps de concentration : c'était là un phénomène nouveau car la terreur, elle, a toujours existé. À la limite, on pourrait imaginer que le principe d'une telle bureaucratisation se cacherait dans une quelconque chaîne d'ordinateur. Il n'y aurait alors plus de coupables, de responsables à identifier en cas de catastrophe...

   C'est pourquoi chacun aujourd'hui doit agir, penser et veiller dans tous les domaines pour chercher ensemble la bonne direction."

 

 

Heinrich Böll : extrait d'un entretien avec Frédéric de Towarnicki, Magazine Lire n°13, septembre 1976,  recueil "Les grands entretiens de Lire", par Pierre Assouline, Éditions Omnibus, 2000. 

 

 

 

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Publié le 16 Novembre 2023

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #ANNIVERSAIRE

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Publié le 15 Novembre 2023

 

Virgina Woolf en 1927.

Le hall d'entrée était frais comme un caveau. Mrs Dalloway porta la main à ses yeux. Lucy, la femme de chambre, referma la porte, et, en entendant le bruissement de ses jupes, Clarissa eut l'impression d'être une religieuse qui a quitté le monde et sent se refermer sur elle les voiles familiers et les antiennes de l'office traditionnel. La cuisinière sifflotait dans la cuisine. Elle entendit le cliquetis de la machine à écrire. C'était sa vie, et inclinant la tête vers la table du hall d'entrée, comme dans une attitude de soumission, elle se sentit bénie, purifiée, et se dit, tout en prenant le bloc-notes où était inscrit un message téléphoné, que des moments comme celui-ci sont des bourgeons sur l'arbre de la vie ; ce sont des fleurs de l'ombre, se dit-elle ( comme si une rose ravissante s'était ouverte pour ses seuls yeux ) ; elle ne croyait absolument pas en Dieu ; mais on doit d'autant plus, dans la vie quotidienne, se dit-elle, tout en prenant le bloc-notes, payer sa dette vis-à-vis des domestiques, oui, et des chiens, et des canaris, et surtout vis-à-vis de Richard son mari, qui était le fondement même de tout cela - des bruits joyeux, des lumières vertes, même de la cuisinière qui sifflotait, car Mrs Walker était irlandaise et elle sifflotait toute la journée -, on doit payer sa dette pour tout ce trésor secret de moments exquis, soulevant le bloc-notes, avec Lucy debout à ses côtés, qui tentait de lui expliquer que...

   " Madame, Mr Dalloway..."

   Clarissa lut sur le bloc-notes : "Lady Bruton désire savoir si Mr Dalloway viendrait déjeuner chez elle aujourd'hui."

   "Madame, Mr Dalloway m'a dit de vous dire qu'il déjeunerait dehors."

   " Oh ", dit Clarissa, et Lucy partagea avec elle, comme Clarissa l'y invitait, sa déception ( mais pas le petit coup au cœur ) ; sentit leur entente ; saisit l'allusion ; comprit comment on aime dans la grande bourgeoisie ; esquissa pour elle-même, avec sérénité, l'image d'un avenir doré ; et, prenant l'ombrelle de Mrs Dalloway, la manipula comme une arme sacrée qu'une déesse déposerait après s'être convenablement acquittée de ses devoirs sur le champ de bataille, et alla la déposer dans le porte-parapluies.

   " Ne crains plus, dit Clarissa. Ne crains plus la chaleur du soleil. " car le choc d'apprendre que Lady Bruton avait invité Richard à déjeuner sans elle, faisait frissonner le moment qu'elle venait de vivre, comme une plante au bord de la rivière ressent le choc de la rame qui passe et frissonne ; de même elle fut ébranlée ; de même elle frissonna.

   Milicent Bruton, dont les déjeuners avaient la réputation d'être extraordinairement amusants, ne l'avait pas invitée. Aucune jalousie vulgaire ne pouvait la séparer de Richard. mais elle craignait le temps lui-même, et lisait sur le visage de Lady Bruton, comme sur un cadran solaire taillé dans la pierre indifférente, l'amenuisement de la vie ; le fait qu'année après année, sa propre part s'amoindrissait ; que la marge qui restait n'était plus capable, comme dans les années de sa jeunesse, de s'étirer, d'absorber les couleurs, les sels, les tons de l'existence...

   Elle posa le bloc-notes sur la table du hall d'entrée. Elle se mit à gravir lentement l'escalier, la main sur la rampe, comme si elle venait de quitter une soirée où telle ou tel ami puis tel autre lui avait renvoyé sans écho l'offre de son visage, de sa voix, qu'elle avait refermé la porte et qu'elle était sortie pour se retrouver seule, devant la nuit redoutable, ou plutôt, pour être exacte, devant la lumière indifférente de ce prosaïque matin de juin ;  adoucie pour certains par la douce lumière des pétales de rose, elle le sentait, elle le savait, tandis qu'elle s'arrêtait un instant près de la fenêtre ouverte de l'escalier qui laissait pénétrer le bruit des stores qui claquaient, des chiens qui aboyaient ; qui laissait, se disait-elle, se sentant soudain fanée, vieillie, la poitrine creuse, pénétrer la journée qui s'émiettait, qui s'éventait, qui fleurissait, dehors, par la fenêtre, s'échappant de son corps et de sa cervelle qui lui faisaient soudain défaut, puisque Lady Bruton, dont les déjeuners avaient la réputation d'être extraordinairement amusants, ne l'avait pas invitée..."

 

Virginia Woolf, extrait de "Mrs Dalloway", 1925, Éditions Gallimard 1994 et 2020.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

 

 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 14 Novembre 2023

 

" L'ambition, l'avarice, l'irrésolution, la peur et les concupiscences, ne nous abandonnent point si nous changeons de contrée :

 

         "Et le noir souci s'assoit derrière le cavalier"(Horace, Odes, III, 1, 40.)

 

... On disait à Socrate, que quelqu'un ne s'était aucunement amendé en son voyage. Je crois bien, dit-il, il s'était emporté avec soi :

 

         "Pourquoi changer pour une terre chauffée par un autre soleil ? Qui peut se fuir lui-même en quittant sa patrie ?" (Horace, Odes, II, 16, 18-20).

 

 

Michel de Montaigne : Essais Livre 1, Chapitre 34, Édition d'Emmanuel Naya, Delphine Reguig et Alexandre Tarrête, Gallimard, 2009.

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 12 Novembre 2023

 

L'écrivain Andreï Makine à la Foire du livre d'Helsinki 2010
Andreï Makine, 2010

Il fut affecté sur le front qui défendait Léningrad. Puis envoyé sur la Volga, dans une ville qui devait coûte que coûte triompher car elle portait le nom de Staline. Dans cette bataille, une balle le toucha au visage : la joue gauche tailladée et marquée comme d'un petit rictus. " Avec moi on n'est jamais triste", prit-il alors l'habitude de plaisanter.

   Un an plus tard, dans la gigantesque bataille de Koursk, Volski devint méconnaissable.

   Il avait déjà vu l'enfer que pouvait être une journée de guerre, une belle journée de printemps. mais avant, c'étaient des enfers maîtrisés par les hommes. Cette fois , l'oeuvre échappa à ses créateurs. Au lieu d'une offensive avec la course des fantassins et la canonnade à l'appui, ce fut un monstrueux affrontement de milliers de chars, de hordes de tortues noires, cognant leurs carapaces, vomissant le feu, éjectant de leurs coquilles en flammes des êtres flambant comme des torches. Le ciel fumait, l'air empestait les rejets des moteurs. Aucun bruit ne survivait à des explosions et au grincement du métal surchauffé. Avec ses camarades artilleurs, Volski se trouva coincé contre les restes d'une fortification, ne pouvant ni reculer ni vraiment tirer : les duels de chars se passaient trop près, trop vite, il aurait fallu manier le canon avec la dextérité d'un revolver. Ils tentèrent quand même leur chance, touchèrent la tourelle d'un Tigre, mais en oblique, et reçurent en réponse une rafale de mitrailleuse. Une lourde tortue noire venait de les repérer . Le regard fixé sur les manœuvres de la bête, Volski fit signe à ceux qui, dans son dos, devaient apporter l'obus. Personne ne bougea. il se retourna : un servant tué, un autre assis, le visage sous une coulée rouge, un hurlement rendu muet par le bruit.

   Ce fut alors la lenteur du mauvais songe, bien connue de lui, où chaque geste semblait prendre de longues minutes. Un obus à retirer de la caisse (sa lourdeur lisse de jouet qui s'endormait entre les mains), le transporter, l'installer dans la culasse, charger, commencer à viser... des secondes interminables pendant lesquelles le canon du char s'abaissait vers lui, comme si, par plaisir, le tireur prenait son temps. Aucun enfer ne pouvait être aussi torturant

   Ce qui se passa allait se reconstituer plus tard, quand, à la nuit tombante, il serait capable de se souvenir, de comprendre. Il n'eut pas le temps de tirer, et pourtant la tourelle du Tigre éclata en dispersant les corps tassés dans son habitacle. La violence de l'explosion jeta Volski à terre et, en une fraction de seconde, il aperçut la carapace  anguleuse d'un autre monstre, un énorme canon automoteur, le fameux SU-152, ce tueur de chars qui venait de lui sauver la vie...

 

   Le soir versa une pluie assoupie. Avec l'ouïe retrouvée, il entendit le sifflement de l'eau sur le métal incandescent des blindés. Des gémissements dans la plaine encombrée d'engins noirs. Des paroles, en russe, laissant comprendre à qui revenait la victoire dans ce choc d'acier.

 

   Et soudain, surgie de la pénombre, cette silhouette chancelante : un tankiste allemand qui, sans doute abasourdi, s'en allait à l'aveugle au milieu des carapaces. Volski dégaina, visa... Mais ne tira pas. Le soldat était jeune et paraissait indifférent à ce qui pouvait lui arriver après l'horreur qu'il venait de vivre. Leurs regards se croisèrent et, malgré eux, ils se saluèrent. Volski rangea le pistolet, le tankiste disparut dans le crépuscule d'été..."

 

Andreï Makine : extrait de : La vie d'un homme inconnu", Éditions du Seuil, 2009.

 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

 

 

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Rédigé par jmlire9258

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