"Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
Sont ce qu'il plaît au Prince, ou s'ils ne peuvent l'être,
Tâchent au moins de le parêtre,
Peuple caméléon, peuple singe du maître ;
On dirait qu'un esprit anime mille corps ;
C'est bien là que les gens sont de simples ressorts."
Jean de La Fontaine : extrait de " Les obsèques de la Lionne", Fables 1678. ( Lu dans l'ouvrage " Les procédés littéraires", de Johan Faerber et Sylvie Loignon, exemple illustrant les Arguments quasi logiques, Armand Colin, 2018 )
" Il ne désirait que le repos, la fin, il ne souhaitait plus que d'arrêter la rotation éternelle de cette roue, cette revue interminable d'images, et de les supprimer. Il désirait se mettre lui...
Le chapeau à la main il entra du pied droit
Chez un tailleur très chic et fournisseur du roi
Ce commerçant venait de couper quelques têtes
De mannequins vêtus comme il faut qu’on se vête
La foule en tous les sens remuait en mêlant
Des ombres sans amour qui se traînaient par terre
Et des mains vers le ciel plein de lacs de lumière
S’envolaient quelquefois comme des oiseaux blancs
Mon bateau partira demain pour l’Amérique
Et je ne reviendrai jamais
Avec l’argent gagné dans les prairies lyriques
Guider mon ombre aveugle en ces rues que j’aimais
Car revenir c’est bon pour un soldat des Indes
Les boursiers ont vendu tous mes crachats d’or fin
Mais habillé de neuf je veux dormir enfin
Sous des arbres pleins d’oiseaux muets et de singes
Les mannequins pour lui s’étant déshabillés
Battirent leurs habits puis les lui essayèrent
Le vêtement d’un lord mort sans avoir payé
Au rabais l’habilla comme un millionnaire
Au dehors les années
Regardaient la vitrine
Les mannequins victimes
Et passaient enchaînées
Intercalées dans l’an c’étaient les journées veuves
Les vendredis sanglants et lents d’enterrements
De blancs et de tout noirs vaincus des cieux qui pleuvent
Quand la femme du diable a battu son amant
Puis dans un port d’automne aux feuilles indécises
Quand les mains de la foule y feuillolaient aussi
Sur le pont du vaisseau il posa sa valise
Et s’assit
Les vents de l’Océan en soufflant leurs menaces
Laissaient dans ses cheveux de longs baisers mouillés
Des émigrants tendaient vers le port leurs mains lasses
Et d’autres en pleurant s’étaient agenouillés
Il regarda longtemps les rives qui moururent
Seuls des bateaux d’enfant tremblaient à l’horizon
Un tout petit bouquet flottant à l’aventure
Couvrit l’Océan d’une immense floraison
Il aurait voulu ce bouquet comme la gloire
Jouer dans d’autres mers parmi tous les dauphins
Et l’on tissait dans sa mémoire
Une tapisserie sans fin
Qui figurait son histoire
Mais pour noyer changées en poux
Ces tisseuses têtues qui sans cesse interrogent
Il se maria comme un doge
Aux cris d’une sirène moderne sans époux
Gonfle-toi vers la nuit Ô Mer Les yeux des squales
Jusqu’à l’aube ont guetté de loin avidement
Des cadavres de jours rongés par les étoiles
Parmi le bruit des flots et les derniers serments.
Apollinaire, extrait de "Alcools", Gallimard, 1920
C'était un nègre grand comme un pongo qui essayait de se faire tout petit sur un banc de tramway. Il essayait d'abandonner sur ce banc crasseux de tramway ses jambes gigantesques et ses mains tremblantes de boxeur affamé. Et tout l'avait laissé, le laissait. Son nez qui semblait une péninsule en dérade et sa négritude même qui se décolorait sous l'action d'une inlassable mégie. Et le mégissier était la Misère. Un gros oreillard subit dont les coups de griffe sur ce visage s'étaient cicatrisés en îlots scabieux. Ou plutôt, c'était un ouvrier infatigable, la Misère, travaillant à quelque cartouche hideux. On voyait très bien comment le pouce industrieux et malveillant avait modelé le front en bosse, percé le nez de deux tunnels parallèles et inquiétants, allongé la démesure de la lippe, et par un chef d'oeuvre caricatural, raboté, poli, verni la plus minuscule mignonne petite oreille de la création.
C’était un nègre dégingandé sans rythme ni mesure.
Un nègre dont les yeux roulaient une lassitude sanguinolente.
Un nègre sans pudeur et ses orteils ricanaient de façon assez puante au fond de la tanière entrebâillée de ses souliers.
La misère, on ne pouvait pas dire, s’était donné un mal fou pour l’achever.
Elle avait creusé l’orbite, l’avait fardée d’un fard de poussière et de chassie mêlées.
Elle avait tendu l’espace vide entre l’accrochement solide des mâchoires et les pommettes d’une vieille joue décatie. Elle avait planté dessus les petits pieux luisants d’une barbe de plusieurs jours. Elle avait affolé le cœur, voûté le dos.
Et l’ensemble faisait parfaitement un nègre hideux, un nègre grognon, un nègre mélancolique, un nègre affalé, ses mains réunies en prière sur un bâton noueux. Un nègre enseveli dans une vieille veste élimée. Un nègre comique et laid et des femmes derrière moi ricanaient en le regardant.
Il était COMIQUE ET LAID,
COMIQUE ET LAID pour sûr.
J’arborai un grand sourire complice...
Ma lâcheté retrouvée !
Aimé CÉSAIRE, Cahier d’un retour au pays natal, 1946, Présence africaine, 1971
BASTIEN LALLEMANT - LE FOSSE (extrait de l'album "La Maison Haute" disponible sur ITunes : http://apple.co/1GUZk3W) 5ème album "Danser les filles" de Bastien Lallemant disponible ici: ...
Nul ne peut dire depuis quand
Le fossé s'est creusé,
Mais depuis peu, ils ne parlent plus.
Dans la maison plus un bruit,
On n'entend plus jaser
Ces amoureux,
Leurs voix se sont tues.
La brume soudain s'est levée,
Ils ne se voient plus.
Quel vent mauvais a-t-il fait
Qu'ils ne s'aiment plus ?
Ils ont connu les enfants,
Les baisers sur les cils,
Leur lot de larmes
Et les nuits de fièvre.
Ils ont vu les grands enfants
Les quitter pour la ville,
Remplis de larmes,
Mais remplis de fièvre.
Les jours passaient, les enfants
Ne sont pas revenus.
Comme il n'y avait plus d'enfants,
Le sont redevenus.
Nul n'aurait pu croire qu'un jour
Ils seraient à terre,
Ces amants-là qu'on a vu courir
Dans les bois profonds, les champs
Et les bras de mer,
Se parler bas, riant de s'enfuir
La nuit les aura-t-elle pris
Comme à revers ?
Ont-ils gelé dans la nuit
De ce long hiver ?
Le temps longtemps a passé
Sans même y penser.
On l'aura vu cette année
Chez eux s'arrêter.
Nul n'aurait pu penser
Qu'on les mettrait en terre
Dos contre dos, chacun son fossé,
Qu'ils s'en iraient finalement
Chacun nourrir sa terre,
Blanchir ses os
Dans son pré carré.
Quel drame les aura frappés
Juste avant le terme ?
Aura posé à leurs pieds nus
Le chrysanthème ?
Le temps longtemps a passé
Sans même y penser.
Maintenant le temps pressé
A tout emporté.