Publié le 30 Avril 2023

Jonathan Franzen aux prix 2010 du National Book Critics Circle
Jonathan Franzen

   Gitanas Misevicius venait d'une famille de prêtres, de soldats et de fonctionnaires proches de la frontière russe. Son grand-père paternel, un juge local, avait échoué à une séance de questions-réponses avec les nouveaux administrateurs communistes en 1940 et été envoyé au goulag, accompagné de sa femme. On n'avait plus jamais entendu parler de lui. Le père de Gitanas possédait un bar à Vidiskés et il procura aide et réconfort aux partisans du mouvement de résistance (les soi-disant Frères de la Forêt) jusqu'à la fin des hostilités, en 1953.

   Un an après la naissance de Gitanas, Vidiskés et huit municipalités environnantes furent vidées par le gouvernement fantoche pour laisser la place à la première de deux centrales nucléaires. Les quinze mille personnes ainsi déplacées ("pour des raisons de sécurité") furent relogées dans une petite ville flambant neuve complètement moderne, Khroutchevai, qui avait été construite en toute hâte dans la région des lacs, à l'ouest d'Ignaina.

 

   " Assez lugubre, tout en parpaing, pas d'arbres, raconte Gitanas à Chip. Le nouveau bar de mon père avait un comptoir en parpaing, des alcôves en parpaing, des étagères en parpaing. L'économie socialiste planifiée de Biélorussie avait produit trop de parpaings et les donnait pour rien. Du moins, c'est ce qu'on nous racontait. Enfin, nous emménageons tous. Nous avions nos lits en parpaing, nos terrains de jeu avec des équipements en parpaing. Les années passent, j'ai dix ans, et soudain tout le monde à un père ou une mère atteint d'un cancer des poumons. Je dis bien tout le monde. Enfin, et voilà que mon père a une tumeur aux poumons et les autorités finissent par venir jeter un coup d’œil à Khroutchevai, et, baste, nous avons un problème de radon. Un gros problème de radon. Un désastreux putain de problème de radon, en fait. Parce qu'il s'avère que ces parpaings sont légèrement radioactifs ! Et le radon s'accumule dans toutes les pièces fermées de Khroutchevai. En particulier dans une pièce comme une salle de bar, où il n'y a pas beaucoup d'air, et où le patron reste toute la journée à fumer des cigarettes. Comme le faisait mon père, par exemple. Eh bien, la Biélorussie, qui est notre république socialiste sœur ( et que, soi dit en passant, nous, les Lituaniens, possédions autrefois), la Biélorussie dit qu'elle est vraiment désolée. Il devait y avoir un peu de pechblende dans ces parpaings, dit la Biélorussie. Grosse erreur. Désolée, désolée, désolée. Alors nous quittons tous Khroutchevai et mon père meurt, horriblement, dix minutes après minuit le lendemain de son anniversaire de mariage, parce qu'il ne voulait pas que ma maman se souvienne de sa mort le jour anniversaire de leur mariage, et trente années passent, Gorbatchev se retire, et nous allons enfin jeter un coup d’œil dans ces vieilles archives, et tu sais quoi ? Il n'y avait pas de bizarre surabondance de parpaings due à une erreur de planification. Il n'y avait pas de couille dans le plan quinquennal. Il y avait une politique délibérée de recyclage des déchets nucléaires de très faible intensité dans les matériaux de construction. Selon la théorie que le ciment des parpaings neutraliserait les radio-isotopes ! Mais les Biélorusses avaient des compteurs Geiger et ce fut la fin de ce rêve heureux de neutralisation, et un millier de trains de parpaings nous ont donc été gracieusement envoyés, à nous qui n'avions aucune raison de soupçonner que quelque chose n'allait pas..."

 

Jonathan Franzen, extrait de "Les corrections", 2001, Éditions de l'Olivier, 2002, pour la traduction française.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 28 Avril 2023

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 26 Avril 2023

 

Écrire, c'est porter sur le papier nos pensées, leur conférer cette précision, cette cohérence auxquelles l'écriture, seule, permet de parvenir. Chacun, désormais, peut s'adonner, pour son compte propre, à la magie inventée, voilà cinq mille ans, du côté de Sumer et d'Akkad, voir, de ses yeux, les choses immatérielles dont il est obscurément le siège et la source. Mais pareil spectacle a un prix. C'est la sécession, l'absence au monde, la mélancolie. L'existence ne souffre peut-être pas la clarté que la conscience peut y jeter. Elle est colorée d'affects, drue, flottante, entraînante et, comme telle, tolérable. Y faire plus précisément réflexion, c'est se mettre hors jeu, entrer dans le vide et l'absence, le "sombre", dit Hegel, de la pensée. Et rien n'est moins assuré, avec ça, que nous comprenions vraiment de quoi il retournait...

 

 

Pierre Bergounioux : extraits de "Exister par deux fois" Fayard, 2014

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

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Publié le 20 Avril 2023

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 17 Avril 2023

 

Cesare Pavese

Mais est-ce que je m'en étais vraiment tiré ? Il y avait la fin de la guerre, il y avait Dino. Pour menaçant que fût l'avenir imminent, le vieux monde chancelait, et mon existence était entièrement basée sur ce monde, sur la terreur, la rancune, le dégoût qu'inspirait ce monde. À présent, j'avais quarante ans, et il y avait Cate, il y avait Dino. Peu importait de qui il fût vraiment le fils ; ce qui importait, c'était le fait qu'on se fût rencontrés cet été, après les vilenies absurdes de jadis, et que Cate savait pour qui et pour quoi vivre. Cate avait un but, la volonté de s'indigner, une existence remplie et entièrement à elle. Mais n'étais-je pas encore futile et ignoble, en lui tournant autour, mi-égaré, mi-humilié ? ...

   Maintenant, dans l'obscurité, nous grimpions sur la colline. À notre côté, Dino trébuchait. Il dormait. Tout en ruminant la douceur de la conversation d'avant, je marchais avec Cate et j'espérais, inquiet, quoi ? Je ne sais pas, sa douceur, la fermeté avec laquelle elle me traitait, sa promesse tacite de ne pas me garder rancune. Je ne pouvais même pas m'indigner. Elle me traitait comme si nous étions mariés.

   Nous bavardions à voix basse, bien que Dino ne pût pas nous entendre. Il trébuchait et dormait déjà. Il souffla comme en plein rêve. Je le pris par l'occiput pour le pousser. Je sentis dans ma main mon crâne même d'enfant, ces cheveux courts, une nuque saillante. Cate pouvait-elle comprendre ces choses ?

  " Je me demande si Dino ressemble à son père, lui dis-je. Il aime bien flâner dans le bois, rester seul. Je parie que lorsque tu l'embrasses, il se nettoie la figure. Tu l'embrasses bien, de temps à

autre ?

   - C'est un petit bourricot, un animal têtu, dit Cate. Il déchire tout. À l'école, il se bagarre toujours avec tout le monde. Remarque qu'il n'est pas méchant.

   - Il travaille bien à l'école ?

   Je l'aide tant que je peux, dit Cate. Je suis ravie que l'année prochaine les programmes changent. Lui, il étudiait même ce qu'il ne fallait pas."

   Elle le dit sur un ton boudeur, je souris.

   " N'y pense pas, lui dis-je, tous les gosses veulent faire la guerre...

   

   Nous poursuivîmes en silence, plongés dans nos pensées. Dino souffla, grogna quelque chose. Je le pris par la main, l'attirai à mon côté.

   " Et après l'année prochaine, quelle école fera-t-il ? 

   - Je veux qu'il avance tant qu'il pourra dans ses études, dit Cate, qu'il devienne quelqu'un.

   - Crois-tu qu'il en ait envie ?

   Quand tu lui racontais toutes ces histoires sur les fleurs, il était enchanté, dit Cate. Il aime bien apprendre.

   - Ne t'y fie pas. Les gosses s'emballent pour ces choses-là comme pour faire la guerre."

   Elle me regarda, surprise.

   "Moi aussi par exemple, lui ds-je, j'aimais bien les sciences, quand j'étais môme. Et je ne suis devenu rien du tout.

   - Mais qu'est-ce que tu dis ? Tu as passé ta thèse, tu es professeur. Je voudrais bien savoir toutes les choses que tu sais.

   - Être quelqu'un, c'est autre chose, dis-je lentement. Tu n'en as aucune idée. Il y faut de la chance, du courage, de la volonté. Surtout du courage. Le courage de demeurer seul comme si les autres n'existaient pas, et de penser uniquement à ce qu'on fait. De ne pas se troubler si les gens s'en fichent. Il faut attendre des années, peut-être même mourir avant. Et voilà qu'après sa mort, avec un peu de chance, on devient quelqu'un.

   Tu es toujours le même, chuchota Cate. Tu te fais une montagne des choses, afin de ne pas les faire. Je voudrais simplement que Dino ait une bonne place dans la vie, qu'il ne lui faille pas travailler comme un chien et me maudire.

   - Si tu mets vraiment tes espoirs dans une révolution, lui dis-je, un fils ouvrier devrait te suffire."

   Vexée Cate bouda. Après quoi, elle me dit : "Je voudrais qu'il étudie et devienne quelqu'un comme toi, Corrado. Sans toutefois oublier les pauvres gens que nous sommes."

 

   Cette nuit-là, Elvira m'attendait à la grille. Elle ne me demanda pas si j'avais déjà dîné. Elle me traita avec froideur, comme un insouciant qui se met dans de mauvais cas et nous a donné de la peine. Elle ne me demanda pas ce que j'avais fait à Turin. Elle me dit seulement qu'elles* m'avaient toujours bien traité et croyaient avoir droit à certains égards, à une pensée amicale. Libre à moi de m'en aller avec qui je voulais, disait-elle. Mais qu'au moins je prévienne.

   " Quels droits répondis-je, embêté. Personne n'a de droits. Avec ce qui se passe, le seul droit que nous ayons est celui de crever, de nous réveiller à l'état de cadavre."

   Dans le noir, Elvira regardait par delà mes épaules. Elle se taisait. Je m'aperçus avec terreur que des larmes brillaient sur ses joues.

   Alors je perdis tout à fait patience : "Nous sommes au monde par hasard, dis-je. Père, mère, enfants, tout vient par hasard. Inutile de pleurer. On naît et on meurt seuls...

   - Il suffirait d'un peu d'affection ", murmura-t-elle, avec sa voix autoritaire. ...

 

  Cesare Pavese : extrait de " La maison sur les collines", dans le recueil "Avant que le coq chante", 1949, Éditions Gallimard, 1953, pour la traduction française.

 

* Elvira et sa mère, qui, dans le roman, logent le narrateur ndlr.

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Rédigé par jmlire9258

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