Publié le 1 Juin 2023

 

28 février 1936

 

   Qu'est-ce qui me fais souffrir chez elle ?  Le jour où elle levait le bras sur le corso asphalté, le jour où on ne venait pas ouvrir et où elle est apparue ensuite avec ses cheveux en désordre, le jour où elle parlait doucement avec lui sur la digue, les mille fois où elle m'a bousculé.

   Mais ce n'est plus là de l'esthétique, ce sont des lamentations. Je voulais énumérer des beaux et infimes souvenirs, et je ne me rappelle que les tortures.

   Allons, celles-ci serviront tout de même. Mon histoire avec elle n'est donc pas faite de grandes scènes mais de très subtils moments intérieurs. C'est ainsi que doit être un poème. Elle est atroce, cette souffrance.

 

 24 avril 1936

 

Subir une injustice est d'une désolation terrifiante - comme un matin d'hiver. Cela remet en vigueur, selon nos plus jaloux désirs, la séduction de la vie ; cela nous redonne le sentiment de notre valeur par rapport aux choses ; cela flatte. Tandis que souffrir à cause d'un pur hasard, à cause d'un malheur, c'est avilissant. Je l'ai éprouvé et je voudrais que l'injustice, l'ingratitude eussent été plus grandes. C'est cela qui s'appelle vivre et, à vingt-huit ans, ne pas être précoce.

   Quant à l'humilité. Il est rare pourtant de souffrir une belle et totale injustice. Nos actes sont tellement tortueux. En général, on trouve toujours que nous aussi nous sommes un peu fautifs et adieu le matin d'hiver.

   Non pas un peu de faute, mais toute la faute, on n'en sort pas. Jamais.

 

Cesare Pavese : "Le métier de vivre" 1958, 2008 pour la traduction française.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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Publié le 31 Mai 2023

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Publié le 29 Mai 2023

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Publié le 26 Mai 2023

 

Au bout du petit matin...

   Va-t-en, lui disais-je, gueule de flic, gueule de vache, va-t-en je déteste les larbins de l'ordre et les

Aimé Césaire , poète et homme politique martiniquais
Aimé Césaire, 2003

hannetons de l'espérance. Va-t-en mauvais gris-gris, punaise de moinillon. Puis je me tournais vers des paradis pour lui et les siens perdus, plus calme que la face d'une femme qui ment, et là, bercé par les effluves d'une pensée jamais lasse je nourrissais le vent, je délaçais les monstres et j'entendais monter de l'autre côté du désastre, un fleuve de tourterelles et de trèfles de la savane que je porte toujours dans mes profondeurs à hauteur inverse du vingtième étage des maisons les plus insolentes et par précaution contre la force putréfiante des ambiances crépusculaires, arpentée nuit et jour d'un sacré soleil vénérien.

   Au bout du petit matin bourgeonnant d'anses frêles les Antilles qui ont faim, les Antilles grêlées de petite vérole, les Antilles dynamitées d'alcool, échouées dans la boue de cette baie, dans la poussière de cette ville sinistrement échouées..."

 

Aimé Césaire : extrait de "Cahier d'un retour au pays natal", Éditions Présence Africaine, Poésie, 1971

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Publié le 25 Mai 2023

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