Publié le 15 Mars 2023

 

" Le temps ! Le passé ! Soudain quelque part - un chant, un parfum senti par hasard - soulève en mon âme le bâillon qui étouffait mes souvenirs... Tout ce que j'ai été et que je ne serai jamais plus ! Tout ce que j'ai eu, et n'aurai plus jamais ! Et les morts ! Ces morts qui m'ont aimé tout enfant ! Quand je les évoque, toute mon âme se glace et je me sens banni des cœurs humains, seul dans la nuit de moi-même, et pleurant, tel un mendiant, le silence clos de toutes les portes."

 

Fernando Pessoa : extrait de " Le livre de l'intranquillité" 1982, Christian Bourgois, 1999

 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Portugaise, #Temps, #Passé, #Souvenirs

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Publié le 13 Mars 2023

 

" Ils te font le coup de la décence, les vieux. De la décence. Oui oh oui. Ça me tue, cette histoire de décence. Ça me flanque par terre. Difficile à croire, mais vrai. Imagine-moi ici, marchant dans cette rue. Grand, fort, d'une beauté qui se flétrit, aussi dangereux qu'un serpent. J'ai beau être un vagabond, j'incarne la jeunesse et l'énergie triomphantes. Je suis sarcastique. Je suis vicieux, capricieux, je n'aime que moi. Je suis le grand prêtre de l'église de la jeunesse acide. Il n'y a qu'une chose qui tue : la décence. Ce calme souverain, cette putain d'équanimité. Colle-moi contre un type vraiment décent, une médiocrité rondouillarde d'âge mûr et au petit-cul, doté d'un découvert en banque et de deux filles adolescentes et maigrichonnes, et je me liquéfie littéralement. Je suis massacré par toute cette douce sagesse, cette charité et cette expérience impitoyables. La considération, le tact, l'acceptation placide. Dieu du ciel, la bonté et le désintéressement de ces gens me flanquent par terre ! Plus jeune, je les dérouillais salement, je me tapais leurs femmes et je pissais sur leurs perruques, ce genre de truc.  Mais ça ne m'a jamais avancé à grand-chose. J'avais toujours le sentiment qu'ils remportaient régulièrement le trophée du tournoi. je trouvais ça répugnant. Avec leur brioche et leur cou flasque, que possédaient-ils donc de plus que moi ?

   Ne réponds surtout pas !

 

   C'est ça, l'âge. C'est ça qu'ils avaient de plus que moi. Drôle de truc, l'âge. Tout comme la mort, j'essaie de ne pas trop y penser. Mais, bordel, il va venir vite et que deviendrai-je alors ? Ah, ce fossé. Ce mur infranchissable qui sépare les jeunes et les vieux. Ils nous détestent et nous les détestons. Ils règnent néanmoins sur le monde et sur toute la jeunesse. Tous ces chefs d'État séniles qui font tourner notre petite planète fiévreuse. Que savent-ils du monde moderne ? Ils ont franchi le cap de l'andropause pendant la Seconde Guerre mondiale. Dépassement de la date limite. Produit périmé. Ils sont hors service, putain !

 

   (D'un autre côté, je ne voudrais pas qu'un petit morveux à la gomme dirige le pays en appliquant les recettes de l'expérimentation juvénile. Ce ne serait pas très malin. Problème délicat, sans aucun doute.)

 

   L'emmerdant chez les vieux, c'est qu'ils sont vieux. Ils sont pompeux, intolérants, acariâtres. Ils n'ont ni spontanéité ni vigueur. L'âge les rend très sentimentaux.

   L'emmerdant chez les jeunes, c'est qu'ils sont jeunes. Ils sont têtus, prétentieux, insolents. Nous n'avons ni sagesse ni jugement. La jeunesse nous rend très sentimentaux.

 

   Tu sais, je crois qu'au fil du temps j'apprendrai sans doute très bien à devenir vieux. D'ailleurs, je n'ai pas le choix, non ? Pête-sec et distingué j'espère. Je ne me suis pas encore décidé pour la vieillesse. Je ne suis pas gérontologue. J'y penserai davantage quand je serai un peu plus vieux...

 

   Perry m'a donné un peu d'argent ce matin. Un petit billet de dix bien craquant. Il l'a manifestement glissé dans la poche de mon manteau pendant que je regardais ailleurs. ( Ah, la diplomatie aux doigts légers... Cet homme est un saint, sans blague.) Je dois reconnaître que ça m'a fait un choc. Ma dignité en a pris un coup. Et de dignité, il ne m'en reste pas suffisamment pour faire comme si de rien n'était. Comprends-moi bien. Ce pognon ne me gêne pas le moins du monde, mais ce qui reste de ma fierté en a pris un coup. La fierté ! Que je conserve un reste de ce vice véniel, n'est-ce pas là une merveille de ténacité ? Mendigoter auprès d'un infirme miséreux, à mon âge ! Je suis vraiment sur la mauvaise pente. Je devrais prendre ça avec davantage de fatalisme. revendiquer le caractère inévitable de ma situation. Honorer mes tribulations...

 

 

Robert McLiam Wilson : extrait de "Ripley Bogle", 1989. Christian Bourgois éditeur, 1996, pour la traduction française.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Irlandaise, #âges de la vie

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Publié le 11 Mars 2023

 

Portrait d'Herman Melville by Joseph O Eaton. Commandé et présenté à la famille par le beau-frère de Melville, John Hoadley. Le portrait est maintenant accroché dans la salle Edison et Newman de la bibliothèque Houghton de l'Université de Harvard.
Herman Melville

" Dans quel recensement des vivants les morts de l'humanité sont-ils comptés ? Pourquoi un proverbe universel veut-il qu'ils ne parlent pas, alors qu'ils détiennent plus de secrets que les dunes de Goldwin ? Comment se fait-il que, d'un mot impie et lourd de sens, nous disions d'un homme qu'il s'en est allé hier pour l'autre monde, alors que nous ne lui accorderons pas cette expression s'il se contente de s'embarquer pour l'orient le plus lointain de notre planète des vivants ? ... Quel est cet état de paralysie, absolue et éternelle, quelle est cette catalepsie sans remède où se trouve plongé aujourd'hui encore le très vieux Adam qui mourut il y a soixante siècles ? Et d'où vient que nous refusions d'être consolés  de la perte de ceux qui jouissent pourtant, prétendons-nous , d'une indicible félicité ? D'où que les vivants s'acharnent à réduire les morts au silence ? D'où, que la simple rumeur d'un coup entendu dans une tombe sème la terreur dans une ville entière ? Toute ces choses ne sont pas dépourvues de signification. 

   La Foi, pourtant, tel un chacal, trouve son aliment parmi les sépultures, et c'est précisément de ces doutes qui planent sur les tombeaux qu'elle tire l'espérance qui la fait vivre.

   Il est à peine besoin de dire les sentiments qui m'agitaient tandis que je contemplais, à la veille de mon départ pour Nantucket, ces stèles de marbre et lisais, à la lumière indécise de ce jour morne et assombri, le sort des pêcheurs qui m'avaient précédé. Oui, Ismaël, un sort identique pourrait être le tien. Cependant, je ne sais pourquoi, je ne tardai pas  à me sentir à nouveau le cœur joyeux. Les délicieuses séductions du départ, l'occasion unique d'une promotion, semble-t-il... mais oui ! un canot défoncé me vaudra un brevet d'immortel. Ah ! la camarde est donc de la partie - et elle vous précipite son homme dans l'Éternité brutalement, sans un cri, comme un paquet. Mais qu'importe ! Il me semble que nous avons fort mal compris cette question de la Vie et de la Mort ; que ce que l'on appelle mon ombre sur terre est ma véritable substance ; que, lorsque nous considérons les choses spirituelles, nous ressemblons par trop à des huîtres qui, observant le soleil à travers l'eau de mer, prennent cette eau épaisse pour l'air le plus impalpable ; et que mon corps n'est que la lie de mon être supérieur. Prenne mon corps qui veut ! Prenez-le, vous dis-je, il n'est pas moi... Et que coule, s'il le faut, le canot

crevé ! en emportant mon corps, car pour ce qui est de défoncer mon âme, Jupiter lui-même ne le pourrait..."

 

 

Herman Melville, extrait de Moby Dick,1851,  dans une traduction de Philippe Jaworski, Édition Gallimard, 2006.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Américaine, #Les Classiques, #Mort

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Publié le 9 Mars 2023

 

" Mais dis-moi donc, peuple imbécile, quelle valeur trouves-tu  donc aux deux lettres que ces gens-là mettent devant leur nom ?

Ajoutent-elles un pouce à leur taille ? Ont-ils plus de fer que toi dans le sang ? plus de moelle cérébrale dans la boîte osseuse de leur

tête ? pourraient-ils manier une épée plus lourde que la tienne ? Ce de merveilleux  guérit-il des écrouelles ? préserve-t-il son titulaire de la colique quand il a trop dîné, ou de l'ivresse quand il a trop bu ? Ne vois-tu pas que ces comtes, ces barons, ces marquis sont de majuscules  qui, malgré la place qu'elles occupent dans la ligne, n'ont toujours que la valeur de simples lettres ? Si un duc et pair et un Bûcheron étaient ensemble dans une savane de l'Amérique, ou au milieu du grand désert du Sahara, je voudrais bien savoir lequel des deux serait le plus noble ?

 

Rondache, Anvers, 1550-1560

  " Leur trisaïeul maniait la rondache, et ton père faisait des bonnets de coton, qu'est-ce que cela prouve pour eux ou contre toi ? Viennent-ils au monde avec la rondache de leur trisaïeul au côté ? Ont-ils des cicatrices gravées sur leur peau ? Qu'est-ce que cette grandeur qui se transmet de père en fils, comme une bougie neuve qu'on allume à une bougie qui s'éteint ? Les champignons qui naissent sur les débris d'un chêne mort sont-ils des chênes ?

 

   " Quand j'apprends que le roi a créé une famille noble, il me semble voir un cultivateur planter dans son champ  un grand niais de pavot qui infectera vingt sillons de sa graine, et ne rapportera tous les ans que quatre grandes feuilles rouges. Cependant, tant qu'il y aura des rois, il y aura des nobles. Les rois font des comtes, des marquis, des ducs, pour que l'admiration monte jusqu'à eux par degrés. Les nobles, ce sont, relativement à eux, les bagatelles de la porte, la parade qui donne aux badauds un avant-goût des magnificences du spectacle. Un roi sans noblesse, ce serait un salon sans antichambre ; mais cette friandise de leur amour-propre leur coûtera cher. Il est impossible que vingt millions d'hommes consentent toujours à n'être rien dans l'État, pour que quelques millier de courtisans soient quelque chose ; quiconque a semé des privilèges doit recueillir des révolutions. Le temps n'est pas loin peut-être où tous ces brillants écussons seront traînés dans le ruisseau, et où ceux qui s'en décorent maintenant auront besoin de la protection de leur valet..."

 

Claude Tillier :  "Mon oncle Benjamin", W. Coquebert éditeur, Paris 1843 pour la première édition, Libella, Paris, 2017, pour celle dont est tiré cet extrait.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Française, #Extraits de livres, #Les Classiques, #Noblesse

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Publié le 7 Mars 2023

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #ANNIVERSAIRE

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