Publié le 11 Avril 2023

 

Mais nous reverrons bien ceux à qui

        nous n'avons pas dit à temps au revoir,

Ceux qui sont partis sans dire un mot

        dans le long effroi du délaissement.

Nous les reverrons, car nous n'aurons

         de cesse de leur dire les mots qui n'ont été

Dits à temps, de leur répéter sans fin

 au revoir au revoir selon la loi de la Vie :

 

Toute fleur est une fleur refleurie, 

         toute pluie une source retrouvée, toute larme

Une peine ravivée, tout visage un regard

        reconnu, tout sourire un don échangé,

Et toute vie à venir

       une vie à jamais survécue-souvenue

 

 

François Cheng, extrait de  " Entretiens avec Françoise Siri", Éditions Albin Michel, 2015

 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française, #Poésie

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Publié le 9 Avril 2023

 

 Charles Baudelaire par Étienne Carjat , te	vers 1862
Charles Baudelaire, vers 1862

Un éclair… puis la nuit ! — Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

 

Charles Baudelaire, extrait de "À une passante", Les Fleurs du Mal, 1857. ( Lu dans l'ouvrage " Les procédés littéraires", de Johan Faerber et Sylvie Loignon, exemple illustrant le chiasme, Armand Colin, 2018 )

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #ANNIVERSAIRE, #Les Classiques, #Littérature Française, #Poésie

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Publié le 7 Avril 2023

 

William Turner, 1845 Metropolitan Museum, New York
Baleiniers, William Turner, 1845 Metropolitan Museum, New York

 

 

" À minuit, l'activité des chaudières était à son comble. la carcasse avait été larguée ; nous avions fait de la toile ; le vent fraîchissait ; sur le fauve océan, l'obscurité était profonde. On voyait pourtant, de temps à autre, des flammes ardentes, langues bifurquées jaillies des cheminées encrassées de suie, lécher cette ténèbre et illuminer jusqu'aux plus hauts cordages du gréement, comme le célèbre feu grégeois*. Le navire embrasé courait de plus belle, comme s'il eût été voué à l'accomplissement d'une impitoyable vengeance... 

   En face des bouches des chaudières, de l'autre côté de l'âtre de bois, se trouvait le guindeau. C'était un véritable sofa marin. Les hommes de la bordée de quart s'y délassaient lorsqu'ils n'avaient pas d'occupation particulière ; ils regardaient longuement les rougeoiements du feu, qui finissaient par leur brûler les yeux dans leurs orbites. Les visages cuivrés, à présent barbouillés de fumée et de sueur, les barbes en broussaille et, par contraste, l'éclat barbare des dents - tous ces détails acquéraient un singulier relief en subissant les capricieuses colorations du feu. Et tandis qu'ils se racontaient leurs aventures sacrilèges, narraient d'un ton allègre  leurs récits de terreur, que fusaient de leur gorge des rires barbares, fourchus comme les flammes des chaudières ; tandis que devant eux les harponneurs passaient et repassaient  en gesticulant  véhémentement  avec leurs énormes fourches et leurs écumoires, que le vent hurlait sans discontinuer et que les flots bondissaient, que le navire grondait et piquait, et menait sans faiblir son enfer rougeoyant  toujours plus loin dans la noirceur des eaux et de la nuit, mâchant avec dédain l'os blanc du cachalot et crachant avec rage de tout côté - à ce moment le Péquod, dans sa course éperdue, avec son fret de sauvages, chargé de feu et brûlant un cadavre, plongeant dans ces obscure ténèbres - à ce moment le navire semblait bien être la réplique matérielle de l'âme du monomaniaque qui le commandait.

   Tel m'apparaissait-il, alors que je me tenais au gouvernail et que, de longues heures durant, je guidais silencieusement ce brûlot sur sa route. Enveloppé d'ombre, moi aussi, dans cet intervalle, je n'en percevais que mieux la rougeur, la folie, l'horreur sur la face des autres. La vue continuelle de ces diables qui cabriolaient devant moi, tantôt dans la fumée, tantôt dans le feu, finit par faire naître dans mon âme de semblables visions, à l'instant où je succombai à cette incompréhensible somnolence qui ne laissait jamais de me surprendre lorsque je me trouvais au gouvernail de la minuit...

 

   Ne regarde pas trop longtemps le visage du feu, ô mortel ! Ne rêve jamais quand tu es au gouvernail ! Ne tourne pas le dos au compas ; accepte ce que te dit la première secousse de la barre ; n'accorde pas crédit au feu artificiel , quand sa rougeur revêt toute chose d'un fard sinistre. Demain, à la lumière naturelle du soleil, les cieux seront clairs ; ceux qui, dans les flammes fourchues, dardaient un regard de démon, apparaîtront au matin sous un aspect bien différent, au moins plus suave. Soleil glorieux, tout or et joie - la seule vraie lampe, toutes les autres mentent.

   Le soleil, pourtant, ne cache pas le "Marais maudit" de Virginie, ni la pestilentielle campagne romaine, ni l'immense Sahara, ni les millions de miles de déserts et de douleurs qu'on voit à la surface de notre planète. Le soleil ne cache pas l'océan, qui est la partie obscure de notre terre et dont il couvre les deux tiers. C'est pourquoi l'être qui possède  en lui plus de joie que de chagrin, celui-là ne saurait être vrai ; il ment ou bien ce n'est encore qu'un enfant. Il en va de même pour les livres. Le plus vrai de tous les hommes fut l'Homme de Douleur, et le plus vrai de tous les livres est celui de Salomon, et l'Écclésiaste l'acier le mieux trempé de la souffrance. "Tout est vanité". TOUT. Ce monde entêté n'a point encore saisi la sagesse de Salomon l'infidèle. Mais celui qui évite hôpitaux et prisons, traverse les cimetières à la hâte et préfère parler d'opéra plutôt que de l'enfer, qui traite Cowper, Young, Pascal, Rousseau de pauvres diables et d'esprits malades, et passe une vie d'insouciance à jurer par "la courte sagesse de Rabelais, le joyeux luron" - cet homme n'est pas digne de s'asseoir sur les pierres tombales ni de plonger la main dans l'humus vert et humide avec Salomon et ses insondables merveilles.

   Pourtant, Salomon lui même dit : "L'homme qui s'écarte du chemin de la sagesse reposera" ( entendons : même sa vie durant) "dans l'assemblée des morts." Garde-toi donc de t'abandonner au feu de peur qu'il ne te tourne sens devant derrière et ne t'engourdisse... Il est une sagesse qui est souffrance ; mais il est une souffrance qui est folie. Et il est, en certaines âmes, un aigle de Catskill qui peut aussi bien plonger dans les profondeurs des gorges les plus noires, qu'en ressortir d'un vol vertical et disparaître dans les espaces ensoleillés. Et quand bien même il volerait à jamais entre les parois de la gorge, cette vallée est montagneuse ; de sorte que l'aigle des sommets, même quand il plonge bas, volera toujours plus haut que les oiseaux  de la plaine, si haut qu'ils s'élèvent..."

 

* feu grégeois

 

Herman Melville, extrait de Moby Dick,1851,  dans une traduction de Philippe Jaworski, Édition Gallimard, 2006.

   

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Publié le 2 Avril 2023

 

Georges Simenon, 1963

- C'est  bête, hein ! On ne comprend que quand il est trop tard. Quand on est heureux, on n'y attache pas d'importance, on commet des imprudences, il arrive même qu'on se révolte. Nous avons été heureux tous les quatre.

 

   Alors, tout à coup, il oublia les conseils du médecin, il ne réfléchit pas, ne pensa plus à la blessure que Nancy avait à la tête, ni à la salle d'hôpital où ils se trouvaient. Un flot de chaleur avait envahi sa poitrine et des mots se pressaient dans son esprit, qu'il avait besoin de lui dire, des mots qu'il ne lui avait jamais dits, qu'ils n'avaient peut-être jamais pensés.

 

     - Ce n'est pas vrai ! protesta-t-il d'abord, comme elle venait de parler de leur bonheur passé.

   - Steve !

   - Je crois que j'ai réfléchi, moi aussi, sans m'en rendre compte. Et ce que tu viens de dire est faux. Ce n'est pas hier que nous étions heureux. 

   - Tais-toi !

 

   Sa voix était aussi sourde que celle de sa femme et il parvenait pourtant à y mettre une véhémence contenue qui n'en était que plus éloquente.

   Ce n'était pas ainsi qu'il avait envisagé leur entrevue et il ne s'était pas figuré qu'il lui dirait un jour ce qu'il allait lui dire. Il se sentait dans un état de sincérité totale et c'était comme s'il avait été nu, aussi sensible que si la peau lui avait été enlevée.

 

   - Ne me regarde pas. Garde les yeux fermés. Écoute-moi seulement. La preuve que nous n'étions pas heureux, c'est que, dès que nous sortions de notre routine quotidienne, du cercle de nos petites habitudes, j'étais si désemparé que j'avais un urgent besoin de boire. Et toi, tu avais besoin, chaque jour, d'aller dans un bureau de Madison Avenue pour te persuader que tu avais une vie intéressante. Combien de fois sommes-nous restés face çà face, chez nous, sans être obligés, après quelques minutes, de prendre un magazine ou d'écouter la radio ?

   Les paupières de Nancy étaient humides à leur bord, ses lèvres s'avançaient de plus en plus, il avait failli lui lâcher la main et elle s'y cramponnait  nerveusement.

 

   - Sais-tu à quel moment, hier, j'ai commencé à te trahir ? Tu étais encore à la maison. Nous n'étions pas encore en route. Je t'ai annoncé que j'allais faire le plein d'essence.

   Elle murmura :

   - Tu avais d'abord parlé de cigarettes.

   Son visage était déjà plus clair.

   - C'était pour boire un rye. Je suis resté au rye toute la nuit. J'avais envie de me sentir fort et sans entraves.

   - Tu me détestais.

   - Toi aussi.

   Un sourire ne glissa-t-il pas furtivement sur son visage quand elle souffla :

   - Oui...

 

   Il avait fermé les yeux à nouveau.

   - J'ai mis un acharnement d'ivrogne à tout salir...

   Il avait fini. Il pleurait en silence et ce n'étaient pas des larmes amères qui coulaient de ses yeux clos. La main de Nancy dans la sienne restait inerte.

   - Tu comprends à présent...

   Il dut laisser à sa gorge le temps de se desserrer.

   - Tu comprends que c'est seulement aujourd'hui que nous allons commencer à vivre ?

   Il fut surpris, en ouvrant les paupières, de voir qu'elle le regardait. Elle l'avait peut-être regardé tout le temps qu'il parlait ?

   - C'est tout ! Tu vois, tu avais raison de prétendre que, depuis hier, nous avons parcouru une longue route.

   Il croyait lire un reste d'incrédulité dans ses yeux.

   - Ce sera une autre vie. J'ignore comment elle sera, mais je suis sûr que nous la vivrons tous les deux.

    Elle essayait encore de se débattre.

   - C'est vrai ? questionna-t-elle avec une candeur qu'il ne lui connaissait pas.

 

   L'infirmière passait derrière lui pour donner des soins à la malade qui faisait de la température et qui avait dû la sonner. Tout le temps qu'elle resta dans la salle, ils évitèrent de parler.

   Cela n'avait plus d'importance, à présent. Peut-être, quand il aurait repris l'existence de tous les jours, Steve aurait-il une certaine gêne au souvenir de cette effusion.  Mais n'avait-il pas encore plus honte, les matins qu'il se réveillait après ses discours d'homme qui a bu ? 

   Ils se regardaient ..., sentant l'un et l'autre que cette minute ne reviendrait probablement jamais. Chez chacun, il y avait une sorte de bondissement vers l'autre, mais cela ne paraissait que dans leurs yeux qui ne se quittaient plus et qui, peu à peu, exprimaient un grave ravissement.

   - Ça va, vous deux ? lança l'infirmière au moment de sortir.

   La vulgarité des mots ne les choqua pas.

   - Encore cinq minutes, pas plus, annonça-t-elle en franchissant le seuil, une bassine couverte d'une serviette à la main.

   Trois de ces cinq minutes s'étaient écoulées quand Nancy prononça d'une voix plus ferme que précédemment : 

   - Tu es sûr, Steve ?

   - Et toi ? répliqua-t-il en souriant.

   - Peut-être que nous pourrions essayer.

 

   Ce qui était important, ce n'était pas ce qui arriverait, c'était que cette minute là ait existé et déjà il s'efforçait  de ne pas en perdre la chaleur, ll avait hâte de partir, parce que tout ce qu'ils pourraient dire ne ferait qu'affaiblir leur émotion.

   - Je peux t'embrasser ?

   Elle fit signe que oui et il se leva, se pencha sur elle, posa ses lèvres sur les siennes avec précaution et les pressa doucement. Ils restèrent ainsi plusieurs secondes et, quand il se redressa, la main de Nancy était encore accrochée à la sienne, il dut détacher ses doigts un à un avant de se précipiter vers la porte sans se retourner...

 

La nuit était claire, les cailloux des allées brillaient sous la lune, il monta dans sa voiture sans y penser, se dirigea, non vers la maison de sa logeuse, mais vers la mer. Il avait encore besoin de vivre un moment avec ce qu'il sentait en lui et sur quoi les lumières de la ville, les musiques, les tirs, les balançoires n'avaient aucune prise. Tout cela qui l'entourait n'avait pas d'épaisseur, pas de réalité. Il longea une rue qui devenait de moins en moins brillante et au bout de laquelle il trouva un rocher que la mer léchait avec un bruissement à peine perceptible.

   Un air plus froid venait du large, une odeur forte dont il s'emplissait les poumons. Sans fermer la portière derrière lui, il marcha jusqu'à l'extrême bord de la pierre, ne s'arrêta que quand la vague toucha le bout de ses souliers, et, furtivement, comme s'il avait honte, il refit le geste qu'il avait eu quand, enfant, on l'avait conduit pour la première fois voir l'océan, se penchant, trempant sa main dans l'eau, l'y laissant longtemps pour en savourer la fraîcheur vivante..."

 

Georges Simenon : extrait de "Feux rouges", Presses de la Cité, 1953.

 

 

 

 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 30 Mars 2023

 

" Le bruit des cabarets, la fange du trottoir,
Les platanes déchus s'effeuillant dans l'air noir,
L'omnibus, ouragan de ferraille et de boues,
Qui grince, mal assis entre ses quatre roues,
Et roule ses yeux verts et rouges lentement,
Les ouvriers allant au club, tout en fumant
Leur brûle-gueule au nez des agents de police,
Toits qui dégouttent, murs suintants, pavé qui glisse,
Bitume défoncé, ruisseaux comblant l'égout,
Voilà ma route — avec le paradis au bout. "

 

Paul Verlaine, extrait de " La bonne chanson" 1870. ( Lu dans l'ouvrage " Les procédés littéraires", de Johan Faerber et Sylvie Loignon, exemple illustrant la conglobation  Armand Colin, 2018 )

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Rédigé par jmlire9258

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