Publié le 23 Juin 2023

 

Je me rappelais combien j'avais été offensé le jour où elle m'avait proposé de l'appeler mà ; et maintenant encore je reconnaissais que j'avais eu raison d'être offensé. Pourtant, il ne me semblait pas juste, que, alors que, moi, je n'avais pas de mère, elle, par contre, eût un fils. Mon envie la plus intolérable, du reste, je ne l'ai pas encore dite. C'était la suivante : qu'elle lui donnait des baisers. Trop de baisers.

   Je ne savais pas que l'on pût donner autant de baisers en ce monde : et penser que moi, je n'en avais jamais ni donné ni reçu ! Je regardais ces deux êtres qui s'embrassaient comme on peut regarder, d'une barque solitaire sur la mer, une terre inabordable, mystérieuse et enchantée, pleine de feuilles et de fleurs. Parfois, elle s'abandonnait, se livrant avec lui à ces mêmes jeux fous auxquels se livrent les jeunes animaux avec leurs frères et sœurs : l'empoignant, le serrant et le retournant, mais sans jamais lui faire le moindre mal ; et tout cela se terminait par d'innombrables baisers. Elle lui disait : "J'ai faim ! je vais

te manger !" feignant une férocité de tigre, mais, au lieu de cela, elle l'embrassait. Et en voyant sa jolie bouche qui s'avançait pour donner ces purs et bienheureux petits baisers, je me répétais que c'est une infamie que ce monde où l'un a tout et l'autre rien ; et je me sentais plein d'envie, de transports et de mélancolie.

   Je sortais, et il me semblait que tout le monde sur cette terre ne faisait que s'embrasser : les barques, attachées l'une près de l'autre le long du bord de la plage, se donnaient des baisers ! Le mouvement de la mer était un baiser qui courait vers l'île ; les moutons en broutant baisaient le sol ; l'air des feuilles et dans l'herbe était un lamento de baisers. Jusqu'aux nuages qui dans le ciel, se baisaient ! Parmi les gens, là dans les rues, il n'y avait personne qui ne connût cette saveur : les femmes du peuple, les pêcheurs, les mendiants, les gosses. Moi seul je ne la connaissais pas : et il me vint une telle nostalgie de l'éprouver que, nuit et jour je ne pensais quasiment plus à autre chose. Pour savoir, je me mettais même à embrasser ma barque ; ou une orange que je mangeais, ou le matelas sur lequel j'étais étendu. J'embrassais le tronc des arbres, l'eau qui affleurait de la mer ; j'embrassais les chats que je rencontrais dans la rue ! Et je me rendais compte que, sans que personne me l'eût appris, je savais donner des baisers très doux et vraiment beaux. Mais en ne sentant contre mes lèvres qu'une froide pulpe végétale, ou une écorce rugueuse, ou une amertume saline : ou en voyant près de moi le museau chamitique d'un animal, qui ronronnait, et puis, soudain, s'en allait, plein d'extravagances et incapable de rien me dire ; la comparaison avec cette bouche sainte et riante qui savait non seulement embrasser mais aussi dire les plus gentilles paroles humaines, cette comparaison m'emplissait  de plus en plus d'amertume !

   Moi aussi, me disais-je, un jour ou l'autre, j'embrasserai un être humain. Mais qui sera-ce ? quand ? qui choisirai-je, la première fois ? Et je me mettais à penser à plusieurs femmes que j'avais vues dans l'île, ou à mon père, ou à un idéal et futur mien ami. Mais ces baiser, quand je me les imaginais, me semblaient tous insipides et sans valeur. À tel point que, par une sorte de conjuration, voulant en espérer de plus beaux, je les refusais tous, encore que seulement par la pensée. Il me semblait que l'on ne pouvait jamais connaître le vrai bonheur des baisers si avaient fait défaut les premiers, les plus gracieux, les plus célestes : ceux de la mère...

 

Elsa Morante, extrait de " L'île d'Arturo", 1957, Éditions Gallimard, 1963, pour la traduction française.

 

 

En  résonance : 

 

" Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu'à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu'une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son coeur, ce ne sont plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des lèvres très douces vous parlent d'amour, mais vous êtes au courant. Vous êtes passé à la source très tôt et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez beau vous jeter de tous côtés, il n'y a plus de puits, il n'y a que des mirages. Vous avez fait, dès la première lumière de l'aube, une étude très serrée de l'amour et vous avez sur vous de la documentation. Partout où vous allez, vous portez en vous le poison des comparaisons et vous passez votre temps à attendre ce que vous avez déja reçu."

Extrait de " La promesse de l'aube " de Romain Gary    1973

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Italienne, #Extraits de livres

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Publié le 21 Juin 2023

 

Portrait de Sándor Márai, par Lajos Tihanyi  (1885-1938), 1924
Sándor Márai

1947

" Déjeuner chez le banquier U. Les invités : l'un des directeurs de la banque, M. , l'avocat et B., la sommité financière, considéré comme l'un des rares hommes de l'avenir et garants d'une moyenne voie honnête, un homme d'État capable de développer la démocratie... ... Quand B. parle de "démocratie chrétienne" , je perçois à quel point nous nous somme éloignés l'un de l'autre... Je ne veux pas d'une "démocratie chrétienne" dont je sais pertinemment qu'en peu de temps, elle ne serait plus ni chrétienne ni démocratique et qu'elle rassemblerait sous sa bannière les masses contre-révolutionnaires les plus brutales. La démocratie sans la soupape de sécurité socialiste tomberait inéluctablement dans la contre-révolution. Il se peut que B. n'y croie pas ; moi, je ne peux concevoir ce projet autrement. Sans socialisme, il n'y a ni développement ni équilibre social. Personnellement, je ne peux pas m'engager dans le socialisme : je suis beaucoup trop attaché à mes origines, à mon passé et à mon nom, tout ce qui est mon emblème, et je ne voudrais pas que l'on m'accuse d'avoir trahi " ma classe et ma culture ", etc. C'est pourquoi je reste seul et je sais que, de ce fait, j'encours un danger moral. Mais je ne peux pas faire autrement...

En Europe, toutes sortes d'élections et, partout, ce sont les partis bourgeois et la droite qui ont le dessus. Mon Parti, celui de la justice et de la dignité humaine ( si tant est que cela existe...), n'a jamais le dessus. C'est normal qu'un tel parti n'existe pas : les hommes ne veulent ni dignité ni justice ; ils ont besoin d'argent facile, besoin de violence et aussi de jouer aux cow-boys. Se pourrait-il que, au fond de mon âme, ce soit ce qu'il me faut aussi et que je n'ose pas me l'avouer ? 

 

Sándor Márai : extraits de "Journal Les années Hongroises 1943-1948 Albin Michel, 2019.

 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Hongroise, #Politique

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Publié le 20 Juin 2023

 

"Depuis une trentaine d'années, nous fixons, mon frère et moi, un jour que nous passerons à écumer les librairies d'ancien et d'occasion d'une région, d'une ville de province, d'un arrondissement de Paris. Nous avons manqué de livres, au commencement, et dans nos vies antérieures, et cette privation nous a laissé un insatiable appétit de papier. L'adulte sert, on le sait, à exaucer les désirs inassouvis de l'enfant qu'il a été et peut-être de ses hypostases antérieures. Les manants qui nous devançaient n'ont pu lire les ouvrages de leur temps. Alors nous lisons, mon frère et moi, pour les vivants que nous sommes mais pour les morts, aussi, qui en furent empêchés.

  Concrètement, nous partons à la première heure, de préférence le 20 juin, avec de grands sacs, la liste des boutiques et un plan de ville. Nous nous interrompons, le soir venu, hagards, fourbus, accablés du poids du vieux papier rapporté de la journée. Nous avons réparé le préjudice dont nous avons été victimes dans la grande temporalité. Nous avons renversé l'axe du temps, offert, magiquement à nos ancêtres, les biens dont ils avaient été spoliés et c'est pour ça aussi, indépendamment du solstice d'été, que c'est un jour de fête."

 

Pierre Bergounioux : extraits de "Exister par deux fois" Fayard, 2014

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

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Publié le 19 Juin 2023

 

Un jeune homme riche vient trouver Jésus. Il veut savoir quoi faire pour avoir la vie éternelle. " Tu connais les commandements, lui dit Jésus. Ne tue pas, ne vole pas, ne commets pas d'adultère, ne porte pas de faux-témoignages, honore ton père et ta mère. - Je connais les commandements, répond le jeune homme, et je les observe. - Bien, dit Jésus. Alors il ne te manque qu'une chose. Tout ce que tu as, vends le, distribue-le aux pauvres, tu auras un trésor dans le Royaume."  Entendant cela, le jeune homme est tout triste, car il a de grands biens. Il s'en va....

 

   Moi, je m'identifie au jeune homme riche. J'ai de grands biens. Longtemps, j'ai été si malheureux que je n'en avais pas conscience. Le fait d'avoir grandi du bon côté de la société, doué d'un talent qui m'a permis de mener ma vie à peu près à ma guise, me semblait peu de chose au regard de l'angoisse, du renard occupé jour et nuit à me dévorer les entrailles, de l'impuissance à aimer. Je vivais en enfer, vraiment, et c'est sincèrement que je me mettais en colère quand Sophie me reprochait d'être né avec une cuiller d'argent dans la bouche. Je touche du bois, je ne veux pas tenter le diable, je sais que rien n'est acquis et qu'à tout instant on peut y replonger, en enfer, mais tout de même j'ai appris d'expérience que la sortie de la névrose est possible. J'ai rencontré Hélène, écrit Un roman russe, qui a été ma levée d'écrou. Deux ans plus tard, quand est paru D'autres vies que la mienne, de nombreux lecteurs m'ont dit que ça les avait fait pleurer, que ça les avait aidés, que ça leur avait fait du bien, mais quelques-uns m'ont dit autre chose : qu'à eux ça leur avait fait du mal. Il n'est question dans ce livre que de couples - Jérôme et Delphine, Ruth et Tom, Patrice et Juliette, Étienne et Nathalie, in extremis Hélène et moi _ qui en dépit des épreuves terribles qu'ils traversent s'aiment vraiment et peuvent tabler là-dessus. Une amie, amèrement , m'a dit : c'est un livre de nanti de l'amour, c'est-à-dire de nanti tout court. Elle avait raison.

 

   Je viens de relire au pas de charge les carnets que j'ai remplis depuis que j'ai commencé à écrire sur Luc et les premiers chrétiens.

J'y ai trouvé cette phrase, copiée dans un apocryphe copte du IIe siècle. : "Si tu fais advenir ce qui est en toi, ce que tu feras advenir te sauvera. Si tu ne fais pas advenir ce qui est en toi, ce que tu n'auras pas fait advenir te tuera. " Elle n'est pas aussi connue que celle de Nietzsche : " Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort", ou celle de Hôderlin : "Là où croît le danger croît aussi ce qui sauve", mais elle mériterait, je trouve, de les rejoindre dans les livres de développement personnel un peu haut de gamme, et ce qui est certain, c'est que je l'ai recopiée pour me féliciter de faire advenir ce qui est en moi. D'une façon générale, chaque fois que je m'arrête pour faire le point depuis maintenant sept ans, c'est pour me féliciter d'être contre toute attente devenu un homme heureux. C'est pour m'émerveiller de ce que j'ai déjà accompli, me figurer ce que je vais accomplir encore, me répéter que je suis sur la bonne voie. Une grande partie de mes rêveries suit cette pente - et je m'y abandonne en invoquant la règle fondamentale de la méditation comme de la psychanalyse : consentir à penser ce qu'on pense, à être traversé par ce qui vous traverse. Ne pas se dire : c'est bien ou c'est mal, mais : cela est, et c'est dans ce qui est que je dois m'établir.

 

   Cependant, une petite voix têtue vient régulièrement troubler ces concerts d'autosatisfaction pharisienne. Cette petite voix que les richesses dont je me réjouis, la sagesse dont je me flatte, l'espoir confiant que j'ai d'être sur la bonne voie, c'est tout cela qui empêche l'accomplissement véritable. Je n'arrête pas de gagner, alors que pour gagner vraiment il faudrait perdre. Je suis riche, doué, loué, méritant et conscient de ce mérite : pour tout cela, malheur à moi !

  Quand se fait entendre cette petite voix, celles de la psychanalyse et de la méditation essayent de la couvrir : pas de dolorisme, pas de culpabilité mal placée. Ne pas se flageller. Commencer par être bienveillant avec soi-même. Tout cela est plus cool et me convient mieux. Pourtant je crois que la petite voix de l'Évangile dit vrai. Et comme le jeune homme riche, je m'en vais songeur et triste parce que j'ai beaucoup de biens..."

 

Emmanuel Carrère : extrait de  : "Le Royaume", P.O.L. Éditeur, 2014.

 

 

 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française, #Foi, #Culpabilité

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Publié le 18 Juin 2023

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #ANNIVERSAIRE

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