"Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
" Liberté : à distinguer de libération. On n'est pas libre parce qu'on vous le dit, mais seulement lorsque vous le dites vous-même, à vous-même. La liberté à un prix, sinon la vie est gratu...
Paul VEYNE, "Quand notre monde est devenu chrétien" - Albin MichelC'est le livre de bonne foi d'un incroyant qui cherche à comprendre comment le christianisme, ce chef-d'oeuvre de création ... "...
André Suarès " La curiosité de l'âme est la cancer de l'amour. Et quel amour n'est pas curieux de l'âme ? C'est parce qu'ils veulent se pénétrer, qu'ils doivent se prendre et qu'ils ne peuve...
" Combien d'hommes parlent d'amour, qui n'ont jamais connu l'amour : combien peu ont senti descendre sur leur vie le ciel de la grande angoisse. Les arbres de la volupté leur ont toujours caché l...
" " Et le jour où tu m'as demandé de poser nue devant toi pour me croquer avec des mots. Je me suis installée sous la véranda face à l'oued - je n'arrive pas à croire que je l'ai fait -, dehors, tu avais insisté, tu te rappelles ? Tu affirmais que la lumière était meilleure. Et j'ai accepté, bien sûr, je faisais tes quatre volontés, à l'époque, à condition qu'Ilan n'en sache rien, à aucun prix ! Nous jouions à ce petit jeu, en ce temps là, ou plutôt c'était le jeu que tu jouais avec moi, et Ilan, dans tes dimensions parallèles. J'étais dans le plus simple appareil, au beau milieu de la terrasse face à l'oued, d'où les bergers de Hussan et de Wadi Fukin auraient pu surgir d'un moment à l'autre, tu t'en fichais, tu te moquais de tout quand le besoin d'écrire te démangeait, dans le feu de l'action.
Tais-toi, pense-t-elle. Pourquoi l'agresser ? Que lui arrive-t-il ? Il y a prescription là-dessus, non ?
- Moi, je t'assure, j'avais la chair de poule quand tu me disséquais en mots. J'en avais tellement envie - tu avais dû le deviner -, en même temps, je me sentais exploitée ! Comme si tu pillais mon sanctuaire intime, ma peau, ma chair, je n'ai jamais osé te l'avouer. Impossible de te parler dans cet état là. J'avais même un peu peur de toi, ajoute-t-elle, effarée. Tu ressemblais à un cannibale, mais j'aimais quand tu étais incapable de te contrôler, quand tu n'avais pas le choix. J'adorais ça chez toi !
- Je voulais te croquer de cette façon chaque année, croasse Avram.
Ora cesse de respirer.
- J'étais certain de continuer à le faire encore des années, poursuit-il d'une voix lasse, distante. Cinquante ans au moins, voilà ce que je voulais. Je pensais...j'envisageais, une fois par an, de décrire ton corps, ton visage, chaque centimètre, le plus petit changement, mot à mot, durant toute notre vie commune, même si nous n'étions pas ensemble, même si tu continuais à être à lui. Tu serais mon modèle, avec des mots.
Elle replie ses jambes sous elle, bouleversée, abasourdie par ce grand déballage.
- Mais je n'en ai eu l'occasion que deux fois : Ora à vingt ans et Ora à vingt et un ans.
Elle ne se rappelle pas un tel projet. Peut-être n'en a t-elle rien su. Il n'est pas toujours capable d'exprimer ses idées. Et il arrivait qu'il ne le veuille pas non plus...
- Y aurait-il des toilettes pour dames, dans le coin ?
Il désigne l'obscurité d'un signe de tête. Munie d'un rouleau de papier, elle s'éloigne. Elle urine, accroupie derrière un buisson. Des gouttes giclent sur son pantalon et ses chaussures. Demain matin, il me faut d'urgence prendre une douche et faire un peu de lessive, se dit-elle. Elle regarde les choses en face : elle ne pourra plus poser nue pour lui vingt-huit autre fois ni surprendre dans son regard comment il la considérait. Ni voir comment les mots qui la décrivaient changeaient d'une année à l'autre, telles des ombres se découpant sur un paysage familier. Vieillir dans ses mots aurait-il été moins douloureux ? Non, aucun doute, c'eût été pire.
Cela fait, adossée à un petit tronc, dans le noir, elle serre ses bras autour de sa poitrine, soudain très seule. Des images accumulées au fil des ans resurgissent du passé : Ora adolescente, Ora soldate, Ora enceinte, Ora et Ilan, Ora avec Ilan, Adam et Ofer, Ora avec Ofer, Ora seule. Ora seule avec toutes les années à venir. Comment la voit-il aujourd'hui ? Des mots cruels se profilent devant ses yeux : sèche, flétrie, les veines apparentes, les verrues, l'embonpoint, ses lèvres, ses seins, la peau flasque, les tâches, les rides, la chair, la chair...
Au sein de l'obscurité, elle le distingue à la lueur des braises. Il se lève, tire de son sac à dos deux gobelets qu'il essuie avec un pan de sa chemise. Il remplit d'eau le finjan noirci. Il lui prépare du café. Il écarte le carnet pour ne pas le mouiller. Sa main s'attarde sur la reliure bleue qu'il effleure du bout des doigts. Elle croit le voir en évaluer furtivement l'épaisseur avec le pouce...
David Grossman : extrait de "Une femme fuyant l'annonce", 2008. Éditions du Seuil, 2011, pour la traduction française.
" C'est un matin froid et bruineux, onze jours avant la fin du XXe siècle. Je suis assis dans ma maison, à
Paul Auster, 2010
Brooklyn, content de ne pas devoir sortir par ce temps sinistre de décembre. Je peux rester ici aussi longtemps que j'en ai envie et, même si je sors, un peu plus tard dans la journée, je sais que je pourrais rentrer. En quelques minutes, je serai sec et réchauffé.
Cette maison m'appartient. Je l'ai achetée il y a sept ans, après avoir réussi à économiser une somme correspondant au cinquième du prix total. Les quatre-vingts pour cent restant, je les ai empruntés à une banque. La banque m'a donné trente ans pour rembourser le prêt et, une fois par mois, je rédige un chèque et je lui adresse. En sept ans, c'est à peine si j'ai entamé le principal. La banque qui détient l'hypothèque me fait payer ce service et, jusqu'à présent, pratiquement chaque penny que je lui ai versé vient en déduction des intérêts que je lui sois. Je ne me plains pas. Je suis heureux de payer ces frais supplémentaires ( plus de deux fois le montant du prêt ) car cela me permet de vivre dans cette maison. Et j'aime vivre ici. Surtout par un matin cru et maussade comme celui-ci, je ne peux imaginer aucun autre endroit au monde où je préférerais me trouver.
Cela me coûte cher d'habiter ici, mais pas autant qu'on pourrait croire au premier abord. Quand je paie mes impôts en avril, je suis autorisé à déduire la totalité des intérêts que j'ai versés au cours de l'année. C'est soustrait de mon revenu, sans une question. Le gouvernement fédéral fait cela pour moi, et je lui en suis extrêmement reconnaissant. Pourquoi ne le serais-je pas ? Cela me fait économiser des milliers de dollars par an.
En d'autres termes, j'accepte une assistance de l'État. Les choses ont été combinées de manière à offrir à quelqu'un comme moi la possibilité de posséder sa maison. Tout le monde dans le pays s'accorde à trouver l'idée bonne, et pas une seule fois je n'ai entendu dire qu'un député ou un sénateur avait pris la parole pour proposer une modification de cette loi. Ces dernières années, les programmes d'assistance aux nécessiteux ont été pratiquement supprimés, mais les aides au logement pour les riches sont toujours en place.
La prochaine fois que vous voyez un homme qui vit dans une caisse en carton, souvenez-vous de cela...
Les temps sont durs pour les pauvres. Nous sommes entrés dans une période de prospérité considérable mais, tandis que nous dévalons l'autoroute des bénéfices de plus en plus gros, nous oublions que des gens en nombre incalculable tombent au bord du chemin. La richesse engendre la pauvreté. Telle est l'équation secrète d'une économie de marché. Nous n'en parlons pas volontiers, mais à mesure que les riches deviennent plus riches et disposent de quantités de plus en plus grandes d'argent à dépenser, les prix montent. Nul besoin de raconter ce qui est arrivé depuis quelques années au marché immobilier new-yorkais. Les prix du logement ont grimpé au-dessus de tout ce qu'on aurait cru possible il n'y a guère. Moi, fier propriétaire que je suis, je n'aurais pas les moyens d'acheter ma maison si je devais le faire aujourd'hui. Pour beaucoup d'autres, les hausses de prix ont épelé la différence entre avoir ou ne pas avoir un endroit où habiter. Pour certains, c'était la différence entre vivre et mourir...
Depuis plusieurs mois, un débat terrible empoisonne New York à propos de ce qu'il faut faire d'eux. Ce que nous devrions nous demander, c'est ce qu'il faut faire de nous. C'est notre ville, après tout, et ce qui leur arrive nous arrive aussi, à nous. Les pauvres ne sont pas des monstres parce qu'ils n'ont pas d'argent. Ce sont des gens qui ont besoin qu'on leur vienne en aide, et on ne vient en aide à personne en punissant ces gens d'être pauvres. Les nouvelles réglementations proposées par l'administration actuelle ne sont pas seulement cruelles, à mon avis, elles sont aussi absurdes. Si vous couchez dans la rue, désormais, vous serez arrêté. Si vous allez dans un abri, vous devrez travailler en échange d'un lit. Si vous ne travaillez pas, on vous rejettera à la rue - où vous serez de nouveau arrêté. Si vous avez des enfants et que vous ne vous pliez pas aux règles du travail, on vous prendra vos enfants. Les gens qui défendent ces idées se considèrent comme des hommes et des femmes dévots et craignant Dieu. Ils devraient savoir que toutes les religions du monde insistent sur l'importance de la charité - pas seulement comme une vertu à encourager, mais comme une obligation, un élément essentiel de la relation à chacun avec Dieu. Pourquoi personne n'a-t-il pris la peine de dire à ces gens-là qu'ils sont des hypocrites ?
En attendant, il se fait tard. Plusieurs heures ont passé depuis que je mes suis assis à mon bureau et que j'ai commencé à écrire ces mots. Je n'ai pas bougé de tout ce temps. La chaleur cogne dans les tuyauteries et la pièce est tiède. Dehors, le ciel est noir et le vent chasse la pluie, qui fouette le côté de la maison. Je n'ai pas de réponse, pas d'avis à donner, aucune suggestion. Tout ce que je demande, c'est que vous pensiez au temps qu'il fait. Et puis, si vous le pouvez, que vous vous imaginiez, vous, dans une caisse en carton, en train de faire de votre mieux pour résister au froid. Un jour comme celui-ci, par exemple, onze jours avant la fin du XXe siècle, dehors dans le froid et le vacarme des rues de New York."
Paul Auster : extrait de "Réflexions sur une caisse en carton", 1999. Paru dans le recueil "Constat d'accident et autres textes", Actes Sud, 2003, pour la traduction française.
Manhattan, Canal Street " C'étaient toutes sortes de sorties, presque toujours à tous les deux, de temps en temps avec des amis d'Amy, des films étrangers au Thalia au coin de Broadway et de la 95e