Publié le 31 Janvier 2023

 

                                                         

 

C’est ridicule. me voilà dans ma petite chambre, moi, Brigge, âgé de vingt-huit ans, que personne ne connait. Je suis assis ici et je ne suis rien. Et pourtant ce rien se met à réfléchir ;  il réfléchit dans son cinquième étage, par un maussade après-midi parisien, et voici ce qu'il pense :

 

 Est-il possible, pense-t-il, qu’on n’ait encore rien vu, rien su, rien dit qui soir réel et important ? Est-il possible qu’on ait eu des millénaires pour observer, pour réfléchir, pour enregistrer et qu’on ait laissé passer ces millénaires comme une récréation dans une école pendant laquelle on mange sa tartine et une pomme ?

 

Oui, c’est possible. 

 

Est-il possible qu'en dépit de toutes les inventions et de tous les progrès, qu'en dépit de la civilisation, de la religion, de la philosophie, on en soit resté à la surface de la vie ? Est-il possible qu' on ait encore recouvert cette superficie, qui était du moins quelque chose,  d’une étoffe incroyablement ennuyeuse, qui la fait ressembler à des meubles de salon pendant les vacances d’été ?

 

Oui, c’est possible.

 

Est-il possible que toute l’histoire de l’univers ait été mal comprise ? Est-il possible que le passé soit faux parce qu’on n' a jamais parlé que des masses, exactement comme si l’on  racontait un attroupement nombreux,  sans rien dire de celui autour duquel tous étaient rassemblés, parce qu’il était étranger et qu'il est mort.

Oui, c’est possible.

Est-il possible qu'on ait cru devoir reprendre tout ce qui s'est passé avant notre naissance ?  Est-il possible qu’il faille rappeler à chacun, qu'il procède de tout ce qui l'a précédé, que par conséquent il le sait et n'a pas à s'en faire accroire par les autres, qui prétendent mieux savoir ?

 

Oui, c’est possible.

 

Est-il possible que tous ces gens connaissent exactement un passé qui n’a jamais existé ? Est-il possible que toutes ce qui est réalité n'existe pas pour eux ; que leur vie s'écoule sans être reliée à rien, comme une horloge dans une chambre vide ?

 

Oui, c’est possible.

 

Est-il possible qu'on ne sache rien sur les jeunes filles qui  cependant existent ? Est-il possible qu'’on dise : « les femmes », « les enfants », « les jeunes garçons » et qu’on ne qu'on ne pressente pas en dépit de  toute sa culture,  que ces mots n’ont plus de pluriel depuis longtemps, mais seulement une quantité innombrable de singuliers ?

 

 Oui, c’est possible.

 

Est-il possible qu’il y ait des gens qui disent : « Dieu » en pensant que c'est une chose qu'on possède en commun ? Il suffit de regarder ces deux écoliers : l’un d'eux s’achète un canif, et son voisin s'achète le même jour, un canif en tout point semblable. Et au bout d' une semaine ils se montrent leurs canifs et il apparaît qu’il n’y a plus entre eux qu’une lointaine ressemblance -  tant ils se sont transformés entre les mains de l'un et de l'autre ( " ah, dit la mère de l’un des gamins, immédiatement vous usez les choses") -, ah, voilà ! Est-il possible de croire qu'on puisse avoir un Dieu sans l’user ?

 

Oui, c’est possible.

 

Mais si tout cela est possible, même s'il devait n'y avoir là qu'un soupçon  de possibilité -  il faut à tout prix que quelque chose ait lieu. Le premier venu, dès l'instant où il a conçu ces inquiétantes pensées , doit commencer à rattraper le temps perdu ; même s'il s'agit de n'importe qui, même s'il n'est pas le plus qualifié ; car n’y en a pas d’autre. Il va falloir que ce jeune étranger insignifiant, Brigge, s'installe dans  son cinquième étage et écrive jour et nuit. Oui, il va falloir qu'il écrive, c’est ainsi que cela va finir.

                                                 

Rainer Maria Rilke, extrait de : Les carnets de Malte Laurids Brigge, 1910. Éditions Gallimard, La Pléiade, 1993 traduction de Claude David.

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 27 Janvier 2023

 Buste de Sénèque , marbre (H. 70 cm ; l. 33 cm ; pr. 23 cm) réalisé par un auteur anonyme au XVIIe siècle. – Œuvre N° cat. E144 du Musée du Prado de Madrid . Photographie réalisée lors de l'exposition temporaire l'Europe de Rubens au Musée du Louvre-Lens .
Buste de Sénèque

" Mon cher Lucilius :

 

 [...] Le temps que, jusqu'ici, on t'enlevait, on te soutirait ou qui t'échappait, recueille-le et préserve-le. Persuade-toi qu'il en va comme je l'écris : certains moments nous sont retirés, certains dérobés, certains filent. La perte la plus honteuse, pourtant, est celle que l'on fait par négligence. Veux tu y prêter attention : une grande partie de la vie s'écoule à mal faire, la plus grande à ne rien faire, la vie tout entière à faire autre chose.

   Quel homme me citeras-tu qui mette un prix au temps, qui estime la valeur du jour, qui comprenne qu'il meurt chaque jour ? C'est là notre erreur, en effet, que de regarder la mort devant nous : en grande partie, elle est déjà passée ; toute l'existence qui est derrière nous, la mort la tient. Fais donc, mon cher Lucilius, ce que tu écris que tu fais, embrasse toutes les heures ; de la sorte, tu dépendras moins du lendemain quand tu auras mis la main sur l'aujourd'hui. Pendant qu'on la diffère, la vie passe en courant.

   Toute chose, Lucilius, est à autrui, le temps seul est à nous ; c'est l'unique bien fugace et glissant, dont la nature nous a confié la possession : nous en chasse qui veut. Et si grande est la sottise des mortels que les objets les plus petits, les plus vils, du moins remplaçables, ils supportent de se les voir imputés quand ils les ont obtenus, que nul ne se juge redevable en quoi que ce soit pour avoir reçu du temps, alors que c'est le seul bien que, même reconnaissant, l'on ne peut rendre...

   [...] Selon l'avis de nos ancêtres, il est "trop tard pour épargner quand on arrive au fond" ; ce n'est pas seulement, en effet, la part la plus petite qui subsiste à la fin, mais la plus mauvaise. Porte-toi bien."

 

Sénèque, extrait de "Lettres à Lucilius, Lettres 1 à 29, Livres  1 à 3". Extraits de la Lettre 1 sur la valeur du temps., Éditions GF Flammarion, 2017.

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 22 Janvier 2023

 

L'aurore monte l'escalier à pas feutrés

Et frappe, légère comme l'air, à ta porte,

Aurore porteuse d'une passion contenue,

Divins rayons à la chasse de l'unique.

 

Arrachée à tes songes évanouis,

Sommeillante encore, tu ouvres la porte,

Livrant ton corps sous ta chemise de nuit,

Couleur d'un printemps sombré dans l'oubli.

 

Le trésor terrestre à peine effleuré,

Voici que, muette, l'aurore se retire,

Laissant vacants la demeure et le jour, 

Où se meut l'ombre de la nostalgie.

 

 

François Cheng, " Entretiens avec Françoise Siri", poème n°3, Albin Michel, 2015.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 17 Janvier 2023

Rainer Maria Rilke peint par Leonid Pasternak (1862-1945).
Rainer Maria Rilke

 

Et, pour en revenir à la solitude, il apparaît toujours plus clairement que ce n'est aucunement une chose à prendre ou à laisser. Nous sommes solitaires. on peut s'illusionner à ce sujet et faire comme s'il n'en était rien, c'est tout. Mais il est bien préférable de comprendre que nous le sommes et même de tout faire pour partir de là. Il pourra alors évidemment se faire que nous soyons pris de vertige ; car tous les points sur lesquels notre regard se posait d'ordinaire nous sont retirés ; il n'y a plus rien de proche et le lointain recule jusqu'à l'infini. Quiconque, sortant de sa chambre, serait transporté sans préparation et sans transition au sommet d'une haute montagne devrait éprouver un sentiment semblable : une insécurité sans pareille, le sentiment d'être entièrement livré à des forces anonymes, le mènerait presque au bord de l'anéantissement. Il penserait tomber dans l'espace ou y être projeté comme avec une fronde ou éclater en mille morceaux : quel gigantesque mensonge son cerveau ne devrait-il pas inventer pour rejoindre l'état où se trouveraient ses sens et y apporter quelque clarté.

 

C'est ainsi que se transforment, pour celui qui devient solitaire, toutes les distances, toutes les dimensions ; parmi ces changements il en est de soudains et, comme pour cet homme au sommet de la montagne, naissent alors des imaginations insolites, des sensations étranges, qui semblent dépasser le supportable. Mais il est nécessaire de vivre cela également. Nous devons assumer notre existence aussi loin qu'il est possible ; il faut que tout y soit possible, même ce qui paraît inouï. C'est au fond le seul courage qu'on attend de nous : le courage d'être ouvert à ce qui peut nous arriver de plus bizarre, de plus étonnant, de moins explicable. C'est la lâcheté des hommes en ce domaine qui a fait subir à la vie les plus grands dommages ; les expériences vécues qu'on dénomme " apparitions ", ce qu'on appelle "le monde des esprits", la mort , toutes ces choses qui nous sont si étroitement apparentées, ont été à ce point écartées de la vie par le refus que nous leur opposons journellement que les sens qui nous permettraient de les saisir se sont atrophiés. Pour ne rien dire de Dieu. Mais la peur de l'inexplicable n'a pas seulement appauvri l'existence de l'individu, elle a aussi limité les relations entre les êtres, en les retirant, en quelque sorte, du fleuve des possibilités infinies pour les déposer sur un coin du rivage en jachère, ou rien ne se passe.

 

Car ce n'est pas seulement l'indolence qui rend les rapports humains si indiciblement monotones et qui les fait se répéter sans changement d'un cas à un autre, c'est la peur de quelque expérience nouvelle et imprévisible, qu'on ne se croit pas capable d'affronter. Mais seul celui qui est préparé à tout ce qui n'exclut rien, pas même les événements les plus énigmatiques, vivra la relation à autrui comme quelque chose de vivant et sera capable d'épuiser toutes les ressources de sa propre existence. Car, en comparant cette expérience de l'individu à un espace plus ou moins grand, il apparaît que la plupart ne connaissent jamais qu'un recoin du leur, une place près de la fenêtre, une étroite bande pour aller et venir. Ils acquièrent ainsi une certaine sécurité. Et, pourtant , la dangereuse insécurité  qui poussent les prisonniers dans les récits d'Edgar Poe à reconnaître à tâtons les contours de leur épouvantable prison et à ne pas ignorer les terreurs  de leur captivité, est tellement plus humaine. Mais nous ne sommes pas prisonniers. On n'a tendu autour de nous ni trappe ni nœud coulant et il n'existe rien qui doive provoquer en nous angoisse ou tourment. On nous a placé dans la vie comme dans l'élément auquel nous correspondons le mieux et une adaptation millénaire nous a en outre rendus si semblables à cette vie que, pourvu que nous restions immobiles, nous sommes, grâce à un heureux mimétisme, à peine discernables  de tout ce qui nous entoure.

 

Nous n'avons aucune raison de nous méfier de notre monde, car il ne nous est pas hostile. S'il recèle des frayeurs, c'est que ce sont nos propres frayeurs ; s'il a des abîmes, ces abîmes nous appartiennent et, s'il y a des périls, nous devons essayer de les aimer. Et pourvu que nous organisions notre vie selon ce principe qui nous conseille de nous en tenir toujours au plus difficile, ce qui nous apparaît encore aujourd'hui comme le plus étranger deviendra notre élément le plus intime et le plus fidèle. Comment pourrions-nous oublier ces vieux mythes qu'on trouve à l'origine  de tous les peuples, les mythes des dragons qui, à l'ultime instant, se changent en princesses ? Peut-être tous les dragons de notre vie sont-ils des princesses qui  attendent seulement de nous trouver un jour vaillant et beaux. Peut-être tous ce êtres qui nous épouvantent ne sont-ils au fond que des êtres dans le désarroi, qui attendent que nous leur portions secours..."

 

Rainer Maria Rilke : extrait de "Lettres à un jeune poète", 1903-1908. Éditions Gallimard La Pléïade 1993, Traduction de Claude David.

 

 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 15 Janvier 2023

Il m'a pris... vous serez en colère !

Molière, par Pierre Mignard, vers 1658

 

 

                                          ARNOLPHE.

                         ...

               Outre tous ces discours, toutes ces gentillesses,

               Ne vous faisait-il point aussi quelques caresses ?

 

                                            AGNÈS.

               Oh tant ! Il me prenait et les mains et les bras,

                Et de me les baiser il n'était jamais las.

 

                                        ARNOLPHE.

               Ne vous a-t-il point pris, Agnès, quelque autre chose ?

                La voyant interdite.

               Ouf !

 

                                            AGNÈS.

              Hé ! Il m'a...

 

                                        ARNOLPHE.

               Quoi ?

 

                                           AGNES.

               Pris...

 

                                         ARNOLPHE.

               Euh !

 

                                            AGNÈS. 

               Le...

 

                                         ARNOLPHE.

                Plaît-il ?

 

                                              AGNÈS.

                 Je n'ose,

                 Et vous vous fâcherez peut-être contre moi.

 

                                         ARNOLPHE.

                 Non.

 

                                             AGNÈS.

                 Si fait.

 

                                         ARNOLPHE.

                  Mon Dieu, non !

 

                                             AGNÈS.

                  Jurez donc votre foi.

 

                                         ARNOLPHE.

                   Ma foi, soit.

 

                                               AGNÈS.

                   Il m'a pris... Vous serez en colère.

 

                                          ARNOLPHE.

                   Non.

 

                                               AGNÈS.

                    Si...

 

 

Molière, extrait de " L'école des femmes " acte II, scène 6, 1662. ( Lu dans l'ouvrage " Les procédés littéraires", de Johan Faerber et Sylvie Loignon, exemple illustrant l'aposiopèse, Armand Colin, 2018 )

 

 

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Rédigé par jmlire9258

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