Publié le 14 Février 2023

 

Autoportrait d' Émile Zola .
Émile Zola, 1902

À aucune époque, la forme n'a préoccupé davantage nos écrivains. En face des bâcleurs  de besogne, tout un groupe de stylistes a grandi. Il semble que la fécondité effroyable des faiseurs de feuilletons et des faiseurs d'articles, que ces charretées de phrases incolores et incorrectes vidées chaque matin sur la tête du public par les tombereaux de la presse, aient poussé les esprits lettrés à une réaction violente. Ils se sont mis à l'écart, ils sont devenus des bijoutiers littéraires, ils ont d'autant plus ciselé leur style que les romanciers feuilletonnistes et les journalistes lâchaient davantage le leur...

 

               ******

 

   Il y a donc un jargon particulier dans chaque période littéraire, que la mode adopte, qui séduit tout le monde, qui se démode et qui, après avoir fait la fortune des livres, les condamne justement à l'oubli. Alors, nous devons avoir notre jargon, nous autres aussi. Le malheur est que, si nous voyons nettement celui des époques disparues, nous ne sommes nullement blessés par le nôtre ; au contraire, il doit être notre vice, notre jouissance littéraire, la perversion du goût qui nous chatouille le plus. Souvent, j'ai pensé à ces choses, et j'ai été pris d'un petit frisson, en songeant que certaines phrases, qui me plaisent tant à écrire aujourd'hui, feront certainement sourire dans cent ans..."

 

 

Émile Zola : extraits de "Les romanciers naturalistes", 1881.

Relevé dans le livre : "La langue littéraire, une histoire de la prose en France..." Arthème Fayard, 2009.

 

 

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Publié le 11 Février 2023

 

Jean-Louis se taisait. C'était un vrai pote. Il m'aidait à passer le temps.

   - Comment va Yannick ?

   - Nous nous sommes quittés.

   - Ce n'est pas vrai. Tu te fous de moi ? Pas vous deux.

   - Elle m'a quitté cette nuit.  C'est d'ailleurs peut-être pour ça que je te téléphone. J'avais besoin de le dire à quelqu'un.

   - Je ne peux pas le croire. Je vous ai vu vivre ensemble, nom de Dieu... Quoi, douze, treize ans ?

   - Quatorze ans et des poussières.

   - Je n'ai jamais vu un couple aussi...

   - Uni ?

   - Enfin, ce n'est pas croyable. Bon, vous avez eu une querelle, mais ne me dis pas que c'est définitif.

   - C'est définitif. Elle me quitte. Nous n'allons plus jamais nous revoir...

 

   - Jamais je n'aurais cru que toi et Yannick...

   - Moi non plus. C'est un acte contre nature.

   - Excuse-moi de te le demander mais... il y a quelqu'un d'autre ?

   - Je ne sais pas. Je ne sais pas du tout. Je ne suis pas croyant, tu sais, mais il y a peut-être  quelque part une effroyable ordure, je ne sais pas...

   - Michel, tu t'en vas en morceaux... Je te demande s'il y a un autre homme dans la vie de Yannick.

  Je ne comprenais pas. Je ne comprenais plus. De quoi parlait-il ? Que lui avais-je dit ? 

   - Excuse-moi, mon vieux, mais... je suis un peu déboussolé. Je ne vois pas très bien de quoi tu parles. Je suis absolument désolé de t'avoir réveillé mais... je suis saoul. Oui, c'est ça, je suis bourré. Je n'aurais pas dû te tirer du lit... Mais c'est la panique...

   - La panique, toi ? Tu te souviens, les deux moteurs en flammes ? Il y avait deux cents passagers à bord...

   - Oui, mais c'est beaucoup plus difficile quand on n'a personne à sauver...

   - Tu es sûr que tu ne veux pas venir ? Tiens, tu peux dire un mot à Monique, elle est là.

   - Non, ça va aller, je prends l'avion dans quelques heures... avec une amie. Yannick tenait beaucoup à ce que nous partions ensemble...

   - Je ne comprendrai jamais les femmes.

   - Ne dis pas de conneries, c'est la seule chose compréhensible et qui ait un sens, ici-bas...

   - Elle te quitte, mais elle ne veut pas te laisser seul, c'est ça ?

   - Oui, elle sait très bien que je ne peux pas vivre sans elle.

   - Et alors, elle t'envoie une amie ? Mon vieux, j'ai onze mille heures de vol, mais pas à cette altitude..."

 

Romain Gary, extrait de "Clair de femme", Éditions Gallimard, 1977

 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

  

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

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Publié le 7 Février 2023

 

John Steinbeck

 

" Bien rares sont ceux qui ayant changé de direction, ne passent pas la première partie du nouveau parcours à regarder par-dessus leur épaule. Hazel avait choisi, avait été forcé de choisir une voie nouvelle. Il avait dit : " Je m'en chargerai tout seul." Cela lui avait semblé facile mais, assis sous le cyprès, il dut admettre qu'il n'avait pas la moindre idée de ce que cela représentait . Il repensa avec mélancolie à l'époque où on s'occupait de lui et où on l'aimait. Évidemment, la rançon de cette béatitude avait été un certain ridicule mais c'était une époque agréable et heureuse. Doc avait dit bien longtemps avant : " J'aime t'avoir à côté de moi, Hazel. Tu es le puits. On peut te confier ses plus chers secrets. Tu n'écoutes ni ne te souviens et, si cela t'arrive, ça n'a pas d'importance, puisque tu ne fais pas attention. Je dirais même que tu es mieux qu'un puits, car tu écoutes sans entendre. Tu es un prêtre sans punition, un médecin sans diagnostic."

   C'était le bon temps, le temps qui avait précédé le choix d'Hazel. Il s'était décidé à prendre des responsabilités, mais il fallait pour cela juger et choisir. N'est-ce pas la même chose que penser ? Hazel se décida donc à penser, mais secrètement. Personne ne le sut. Il eut un peu honte. Dans le bon vieux temps, il se serait assis sous le cyprès et, en moins d'une minute, son front serait tombé sur ses genoux, et il se serait endormi. Mais le nouvel Hazel enserrait ses genoux de ses deux mains crispées et il envisageait un avenir sombre. Ses pensées gravissaient la pente intérieure d'un cratère de sable, comme une fourmi qui retombe sans cesse mais ne s'arrête pas pour autant.

   Il fallait prévoir, juger, choisir. Et le sommeil ne venait pas. Il ne lui vint même pas l'envie de se gratter. Il fallait agir. Dans quel sens ? Il ne sut jamais comment la solution lui apparut. Sa tête tomba sur ses genoux, puis soudain ses muscles se contractèrent comme après un coup. Il eut l'impression de tomber et son chemin fut tracé devant lui. Ce n'était pas un chemin bien honnête, mais c'était le seul. Cela ressemblait presque à une trahison.

   Il faut se rappeler qu'une des plus grandes qualités d'Hazel était de poser des questions sans écouter la réponse. Les gens s'attendaient à cela et s'y fiaient. " Supposons, pensa-t-il, que je pose une question et que j'écoute la réponse sans laisser voir que je l'ai écoutée;" C'était assez tortueux, mais l'intention était pure et la fin justifiait les moyens.

   Non seulement il écouterait, mais il se souviendrait et il ferait la somme de toutes les réponses. Peut-être alors serait-il capable d'agir. Une question suffirait peut-être, deux au plus.

   Hazel fut épuisé après cet effort. Sa tête dodelina et il s'endormit du sommeil de celui qui a accompli sa tâche..."

 

John Steinbeck : extrait de "Tendre jeudi", Les Éditions Mondiales, Paris, 1956.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Américaine, #Histoires de puits

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Publié le 6 Février 2023

Svetlana Alexievich, écrivain biélorusse, Prix de la paix de la librairie allemande 2013, Prix Nobel de littérature 2015, lors d'une soirée-débat au Literaturhaus Köln
Svetlana Alexievich, 2013

 

 Il n'aimait pas qu'on lui pose des questions. Il fallait toujours qu'il fasse le malin... qu'il plaisante... C'était une habitude qui lui venait des camps, de se réfugier derrière ça. De tout mettre sur un autre plan. Par exemple, il ne disait jamais "en liberté", mais "à l'air libre !" Il lui arrivait de raconter des choses, c'était très rare... Mais il le faisait de façon si savoureuse et si vivante que je ressentais intensément les joies qu'il avait éprouvées là-bas, comme le jour où il avait trouvé des morceaux de pneu qu'il avait fixés à ses bottes de feutre, ensuite ils avaient été transférés dans un autre camp, et il avait été si content d'avoir ses morceaux de pneu ! Une autre fois, il s'était procuré une demi-gamelle de pommes de terre et, alors qu'il travaillait "à l'air libre", quelqu'un lui avait donné un gros morceau de viande. Et pendant la nuit, dans la chaufferie, ils s'étaient fait de la soupe. "Et tu sais, c'était tellement bon !! Un vrai délice !! Quand il avait été libéré, il avait reçu une indemnité pour son père. On lui avait dit : "Nous vous devons quelque chose pour votre maison et vos meubles..." On lui avait remis une grosse somme. Il s'était acheté des vêtements neufs - un costume, une chemise, des chaussures - et un appareil photo. Il était allé dans le meilleur restaurant de Moscou, le National, et il avait commandé les plats les plus chers, puis il avait pris un cognac, et du café avec un gâteau. À la fin, quand il avait été rassasié, il avait demandé à quelqu'un de le photographier pour fixer le moment, le plus heureux de sa vie. "Quand je suis rentré chez moi, je me suis rendu compte que je ne ressentais aucun bonheur. Avec ce costume, cet appareil photo... Pourquoi n'étais-je pas heureux ? Et j'ai repensé à ces morceaux de pneu, à cette soupe dans la chaufferie... Là, j'avais connu le bonheur"...

Il avait vécu dans les camps depuis l'âge de seize ans jusqu'à presque trente ans... On l'avait enfermé avec des truands. Un gamin... Personne ne saura jamais ce qui s'est vraiment passé...

 ... La beauté indescriptible du Grand Nord ! Le silence des neiges qui luisent même la nuit... Et toi, tu n'es que du bétail. On te traîne dans la nature, on te piétine, et on te ramène. Il appelait ça "la torture par la beauté". Sa phrase préférée, c'était : "Dieu a mieux réussi les fleurs et les arbres que le humains"..."

 

Svetlana Alexievitch, extraits de "La fin de l'homme rouge" Actes Sud, 2013.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Russe, #Sociologie

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Publié le 4 Février 2023

Je courus en titubant vers la porte mais, avant de l'ouvrir, je me retournai. Elle était toujours assise, secouée par le fou rire, le visage inondé de larmes. 

 Autour d'elle se pressaient en cercle les clients qui riaient aussi aux éclats, une main sur la hanche, leur ventre chassé en avant et de côté, ravis sans doute de sortir enfin du silence où mon long discours les avait relégués et de donner libre cours à leur exaspération qui d'ailleurs ne s'exprimait en fin de compte que par une hilarité frénétique entrecoupée de glapissements aigus et de tape sur les cuisses. C'était un spectacle trop écœurant ! Dès que j'eus fermé la porte derrière moi, toute la salle s'emplit d'un staccato de voix semblable au tic-tac d'une mitrailleuse. Dans la rue, je me sentis d'abord heureux d'être sorti de cette salle surchauffée et bruyante. La neige avait durci et il faisait plus froid. Un froid qui pénétrait à travers les vêtements, à travers les pores dilatés par l'alcool et se glissait sournoisement jusqu'aux os. Les rues étaient désertes, les réverbères clairsemés et lointains. Les mains douillettement enfouies dans mes poches, le col de mon manteau relevé et boutonné sous le menton, je me glissai le long des murs en regardant avec prudence autour de moi et en prenant soin de me retourner de temps à autre pour m'assurer que je n'étais pas suivi. Au milieu de la chaussée vide, une ligne blanche allait s'amenuisant là-bas, en avant sur la surface blafarde et glacée de l'asphalte tigré de plaques neigeuses. Les rires et les éclats de voix parvenaient encore jusqu'à moi, lointains, assourdis par l'air ouaté, tissant une rumeur touffue que prolongeaient en sourdine les sons cuivrés de l'orchestre qui s'était remis à jouer. L'air froid me coupait le souffle, je fis halte un instant pour respirer, embrassant d'un coup d’œil satisfait la rue dans toute sa longueur bordée, à l'endroit où je m'étais arrêté, d'un côté par un long bâtiment bas dont la façade était constituée seulement par un mur blanc  percé d'une immense porte aux lourd battants ouverts, tapi au fond d'un jardin grillé transformé en steppe neigeuse par la saison, de l'autre par une succession de petites maisons que rien ne distinguait sinon, si l'on veut, qu'elles étaient toutes de pierre et que leurs fenêtres étaient pourvues chacune d'un balcon de fer dont la neige qui s'étalait partout en couches minces faisait ressortir le dessin aux arabesques toutes rigoureusement identiques...

 

[...]Le souvenir de la salle enfumée et étouffante, l'éclairage brutal sous lequel se pressaient étroitement les danseurs, le rire vulgaire de cette femme..., enfin tout cet aspect de fête populaire dont je me délectais quelques instants auparavant ne rendaient que plus vif le plaisir que j'éprouvais maintenant à contempler ce paysage immobile, glacial et silencieux où j'étais seul..."

 

Louis-René des Forêts, extrait de "Le bavard", Éditions Gallimard 1946, Gallimard L'Imaginaire, 2020.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

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