Publié le 4 Janvier 2023

 

" Je vous écris aujourd'hui, poussé par un besoin sentimental - un désir aigu et douloureux de vous parler. Comme on peut le déduire facilement, je n'ai rien à vous dire. Seulement ceci - que je me trouve aujourd'hui au fond d'une dépression sans fond. L'absurdité de l'expression parlera pour moi.

    Je suis dans un de ces jours où je n'ai jamais eu d'avenir. Il n'y a qu'un présent immobile, encerclé d'un mur d'angoisse. La rive d'en face du fleuve n'est jamais, puisqu'elle se trouve en face, la rive de ce côté-ci ; c'est là toute la raison de mes souffrances. Il est des bateaux qui aborderont à bien des ports, mais aucun n'abordera à celui où la vie cesse de faire souffrir, et il n'est pas de quai où l'on puisse oublier...

   Dans le jardin que j'aperçois par les fenêtres silencieuses de mon incarcération, on a lancé toutes les balançoires par-dessus les branches, d'où elles pendent maintenant ; elles sont enroulées tout là-haut ; ainsi l'idée d'une fuite imaginaire ne peut même pas s'aider des balançoires pour me faire passer le temps...

   La vie me fait mal à petit bruit, à petites gorgées, par les interstices... "

 

Fernando Pessoa : extrait de " Le livre de l'intranquillité de Bernardo Soares" 1982, Christian Bourgois, 1999

 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Portugaise

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Publié le 2 Janvier 2023

Charles Bukowski, Graffiti, Rue d'Alsace dans le 10. Arrondissement de Paris
Charles Bukowski, Graffiti photo GFreihalter

 

   Et puis un jour, c'est notre tour, on arrive au bout du rouleau. Plus de vin, plus de bol, plus rien. Fini le crédit chez la logeuse et chez le marchand de vin. Je mets le réveil à 5h30 pour aller me présenter à l'embauche. Mais le réveil déconne ! J'ai essayé de le réparer en raccourcissant le ressort. Vous voulez savoir comment marche un réveil au ressort raccourci ? Plus le ressort est court, plus les aiguilles tournent vite. Maintenant, quand on est crevé à force de baiser pour oublier et qu'on veut se distraire, on regarde le réveil et on essaie de deviner quelle heure il est en fixant l'aiguille des minutes qui trotte, ça nous amuse un moment.

   Au bout d'une semaine, on a compris le truc : en douze heures, le réveil tourne de trente heures, et il faut le remonter toutes les sept ou huit heures. En se réveillant, on se creuse la tête.

   " Écoute, poupée, c'est pas sorcier, ce réveil marche deux fois et demie plus vite que la normale, fais le calcul.

   - Ouais, mais quelle heure était-il la dernière fois qu'on l'a réglé ?

   - J'en sais foutre rien, j'étais bourré

   - Remonte-le toujours, sinon il va s'arrêter.

   - O.K "

   Je le remonte, et puis on baise.

 

   Donc, le matin où je voulais chercher de l'embauche, le réveil n'a pas sonné. On a réussi à trouver une bouteille de vin et on l'a bue à petites gorgées. Comme j'avais peur de rater le petit matin suivant, je n'ai pas dormi de la nuit. Puis je me lève, je m'habille et je marche jusqu'à San Pedro Street. Tous les types ont l'air d' attendre quelque chose. Il ya a des tomates qui traînent partout, j'en mange deux ou trois. Un gros camion s'arrête, on demande des types pour la cueillette des tomates. Merde, ça m'embête de laisser Linda, elle peut pas rester seule au lit très longtemps. Tant pis, j'y vais. Tout le monde se met à grimper dans le camion. Je laisse monter les dames, et il y en a de grosses comme j'aime, je monte en dernier, mais un Mexicain costaud, sûrement le contremaître, ferme les portes.

   "Désolé, senor, on est complet."

   Et le camion part sans moi..."

 

Charles Bukowski, extrait de "Trois femmes", nouvelle parue dans le recueil "Contes de la folie ordinaire", Éditions Grasset Le Sagittaire, 1977

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Américaine, #Extraits de livres

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Publié le 28 Décembre 2022

Gustave Flaubert, vers 1865-1869

 

Flaubert à Sand.

 

... Je ne crois pas (contrairement à vous ) qu'il y ait rien à faire de bon avec le caractère de l'artiste idéal. Ce serait un monstre. L'art n'est pas fait pour peindre les exceptions. Et puis j'éprouve une répulsion invincible à mettre sur le papier quelque chose de mon cœur. Je trouve même qu'un romancier n'a pas le droit d'exprimer son opinion sur quoi que ce soit. Est-ce que le bon Dieu l'a jamais dite, son opinion ? Voilà pourquoi j'ai pas mal de choses qui m'étouffent, que je voudrais cracher et que je ravale. À quoi bon les dire, en effet. Le premier venu est plus intéressant que MGustave Flaubert parce qu'il est plus général, et par conséquent plus typique...

 

Sand à Flaubert.

 

   Ne rien mettre de son cœur dans ce qu'on écrit ? Je ne comprends pas du tout, oh mais, pas du tout. Moi il

 Portrait de George Sand (1804-1876). George Sand est le pseudonyme d'Amantine Aurore Lucile Dupin de Francueil, baronne Dudevant, romancière, auteur dramatique, critique littéraire française et journaliste.
George Sand, 1838

me semble qu'on ne peut pas y mettre autre chose. Est-ce qu'on peut séparer son esprit de son cœur, est-ce que c'est quelque chose de différent ? Est-ce que la sensation même  peut se limiter,     est-ce que l'être peut se scinder ? Enfin ne pas se donner tout entier dans son oeuvre, me paraît aussi impossible que de pleurer avec autre chose que ses yeux et de penser avec autre chose que son cerveau. Qu'est-ce que vous avez voulu dire ? vous répondrez quand vous aurez le temps.

 

Flaubert à Sand.

 

   ... Je me suis mal exprimé en vous disant "qu'il ne  fallait pas écrire avec son cœur." J'ai voulu dire : ne pas mettre sa personnalité en scène. Je crois que le grand art est scientifique et impersonnel. Il faut, par un effort d'esprit, se transporter dans les Personnages et non les attirer à soi. Voilà du moins la méthode, ce qui arrive à dire : tâchez d'avoir beaucoup de talent et même de génie si vous pouvez. Quelle vanité  que toutes les Poétiques et toutes les critiques ! Et l'aplomb des messieurs qui en font m'épate. Oh ! rien ne les gêne, ces cocos là ! 

   Avez-vous remarqué, comme il y a dans l'air, quelquefois, des courants d'idée communs ? Ainsi je viens de lire de mon ami Du Camp son nouveau roman : Les Forces perdues. Cela ressemble, par bien des côtés, à celui que je fais ? C'est un livre (le sien) très naïf et qui donne une idée juste des hommes de notre génération, devenus de vrais fossiles pour les jeunes gens d'aujourd'hui...

 

George Sand - Gustave Flaubert, extrait de " Tu aimes trop la littérature, elle te tuera. Correspondance ", Éditions Le Passeur, 2018.

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Publié le 24 Décembre 2022

 

" Croira-t-on qu’il existe des maisons de cette espèce ?  Non, on va dire que je triche. Mais cette fois, c’est la vérité, je n'ai rien omis et, bien entendu, rien ajouté. D’où le prendrais-je ?  On sait bien que je n'ai rien. On le sait bien. Des maisons ? Ou, pour être plus précis, c’étaient des maisons qui n'existaient plus. Des maisons qu’on avait démolies du haut en bas.  Ce qui était là, c’étaient les autres maisons, celles d'à côté, les hautes maisons voisines. Elles risquaient manifestement de s’effondrer,  depuis qu’on avait retiré tout ce qui était à côté ; car tout un échafaudage de longs troncs d'arbres goudronnés avait été encastré obliquement entre le chantier plein de de gravats et le mur mis à nu. Je ne sais pas si j’ai déjà dit que c’est de ce mur que je veux parler. Mais ce n’était pas,si l'on peut dire, le premier mur des maisons subsistantes (comme on aurait pu le supposer), mais le dernier mur des anciennes. On voyait le dedans. On voyait aux différents étages des parois où des tentures étaient restées collées,  ça et là le commencement d'un  plancher ou d'un plafond. 

 

 À côté des cloisons des chambres, on voyait aussi tout au long du mur un espace d'un blanc sale, au milieu duquel rampait, d'une manière atrocement écœurante, qui évoquait le mouvement mou d'un ver ou le trajet de quelque digestion,  la descente  crevée et couverte de tâches de rouille des cabinets. Des chemins qu'avaient suivis autrefois les conduites du gaz d'éclairage, il subsistait au bord des plafonds des traces poussiéreuses et grises, qui, de façon tout inattendue, changeaient soudain de direction et allaient se perdre dans la cloison colorée ou dans quelque trou noir  brutalement creusé là. Mais les murs de chambres étaient malgré tout ce qu'il y avait de  plus inoubliable, La vie opiniâtre de ces chambres ne s'était pas laissé fouler aux pieds. Elle était encore là, accrochée aux clous encore en place, enfoncée dans les bouts de plancher larges comme la main qui subsistaient, recroquevillée dans ce qui restait des recoins, et là où s'était conservé un peu d'intimité. 

 

On pouvait la retrouver dans les couleurs qu' elle avait lentement transformées, année après année : le bleu changé en vert de moisissure, le vert devenu gris, et le jaune un blanc usé et rance, qui commençait à pourrir. Mais elle s'était maintenue aussi sur les emplacements plus récents, autrefois protégés derrière les miroirs, les tableaux, les armoires ; car elle avait détruit, puis redessiné leurs contours et elle était présente, par les araignées et la poussière, dans ces endroits cachés, maintenant à découvert. La vie était dans tous les lambeaux semblables à de la peau écorchée, elle était dans les boursouflures que l’humidité faisait gonfler dans le bas des tentures, c'était elle qui s'agitait dans tous les haillons déchirés,  elle qui transpirait horriblement de toutes les  taches anciennes. Et de ces murs, jadis bleus, verts ou jaunes, encadrés par les lignes de cassure des parois transversales détruites, émanait l'air de toues ces vies, l'air tenace, paresseux, méphitique, qu’aucun vent n’avait encore dissipé. Il y avait là les midis, et les maladies et les les exhalaisons,et les fumées accumulées par les ans, et la sueur secrétée sous les épaules qui alourdit les vêtements et l’haleine fade des bouches et l’odeur d'huile rance des pieds. Il y avait là l’aigreur de l'urine, la senteur de brûlé de la suie et la fumée grise des pommes de terre sous la cendre et la lourde et lisse puanteur de la vieille graisse fondue..la longue odeur douceâtre des nourrissons mal soignés était là, l’odeur pleine d'angoisse des enfants qu'on mène à l'école et la moiteur des lits des jeunes garçons pubères.

 

Et beaucoup d'autres choses étaient venues s'y joindre, issues d'en bas du gouffre de la rue, d'où les vapeurs s'élevaient ou suintaient d'en haut  avec la pluie, qui n'est jamais pure au dessus des villes. Et que n'avaient pas apporté aussi les brises locales, ces  faibles vents maintenant calmés  qui ne ne s'éloignent jamais de leur rue ;et il y avait encore beaucoup d'autres choses dont on ignorait l’origine. J’ai bien dit qu’on avait démoli tous les murs, à l’exception d'un seul ? C’est de ce mur là que je ne cesse de parler. On dira que je suis resté longtemps à le regarder ; mais je suis prêt à jurer que je me suis mis à courir dès que je l’eus reconnu. Tout ce qui est ici je le reconnais; c'est la raison pour laquelle tout pénètre en moi spontanément : comme chez soi..."

 

  Rainer Maria Rilke, extrait de "Les carnets de Malte Laurids Brigge", 1910. Éditions Gallimard, La Pléiade, 1993 traduction de Claude David.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 23 Décembre 2022

Jim Harrison au festival du livre et du vin de Saumur en 1998.
Jim Harrison en 1998

 

C'était l'une de ces journées de galère. Nous avons remonté en bateau l'estuaire d'un grand lac sur une petite dizaine de kilomètres, mais la pêche était si mauvaise que nous somme allés à terre, avant de gravir une haute crête délicieusement sauvage. Le problème, c'est que depuis cette crête nous avons vu une énorme ligne de nuages très noirs arriver de l'ouest avec la pluie. Et lorsque nous somme retournés au bateau, Uncas a dit : "On a même les couilles trempées."

   Les sandwichs aussi - capicola, provolone, mortadelle - étaient trempés, mais les deux bouteilles de côtes-du-rhône n'avaient pas souffert. Debout sous un arbre, nous les avons vidées toutes les deux avant de retourner vers le bateau échoué sur la rive, dans un vent violent et par une température qui avait brusquement chuté de 21 à 4°C

 

    Il est lassant d'entendre rabâcher que peu importe de rentrer bredouille, c'est l'expérience qui compte. Bon, d'accord, l'expérience compte et nous jouissons spirituellement de ce contact intime avec la terre, mais c'est quand même vachement mieux d'attraper de la poiscaille que de ne rien rapporter du tout. On ne peut pas faire frire une rêverie, et comme mes grands-parents, mon père et mes oncles avant moi j'adore faire frire du poisson dans un chalet. Je pense même que parfois on atteint une palette d'émotions que l'on partage intimement avec nos ancêtres encore plus éloignés.

 

   J'ai sans doute remis à l'eau quatre-vingt-dix-neuf pour cent des poissons que j'ai attrapés dans ma vie d'adulte. Je ne dis pas "remis à l'eau sans avoir souffert", car la lutte d'un être vivant pour ne pas mourir le fait inévitablement souffrir. Sur ce sujet, nous devrions éviter de nous prendre pour des parangons de vertu. Car l'affaire est entendue : pour la survie de l'espèce, la torture est moins nocive que le meurtre. Un vieil adage veut que le prédateur ménage sa proie. "Attraper et relâcher" est raisonnable, un adjectif qu'il ne faut pas confondre avec vertueux. "Je t'ai salement dérouillé, mais je t'ai pas tué ", voilà une formule que le poisson ne comprend pas pleinement. C'est un sport sanglant : si vous tenez à faire un sport politiquement correct, et bien, remettez-vous au golf. Le fait de déguster parfois quelques truites sauvages vous rappellera utilement que ce ne sont pas des jouets mis dans la rivière pour vous permettre d'utiliser votre luxueux équipement

   

Jim Harrison, extrait de " La recherche de l'authentique", Éditions Flammarion, 2021.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Américaine

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