Publié le 14 Janvier 2023

" Admirable Waltraud Meier dans le rôle d'Isolde. À la fin du dernier acte, on est au bord des larmes. Derrière elle, hélas, et vingt fois plus grands qu'elle, il y a les écrans où Bill Viola projette sa vision du Tristan.

J'entends encore les paroles extasiées de mes collègues à Venise, vantant le génie de cet artiste prétentieux et médiocre, quand je ne vois ici qu'une apothéose du kitsch....  Il y a une vulgarité dans cette succession de corps nus qui s'enlacent au ralenti, et dont, aucun pli du ventre ni aucun poil au menton ne nous est épargné. Cinquantenaires adipeux, ils ressemblent à des rescapés du San Francisco gay et lesbien que j'ai connu... À Montréal, on dirait "niaiseux" cet art qui semble avoir été inspiré par l'esthétique des clips publicitaires pour eaux minérales et pour crèmes de jouvence.

 

Je suis frappé chaque fois par la laideur absolue de l'Opéra-Bastille. Comparé à la Fenice ou au San Carlo, fruits d'un Pouvoir éclairé, le bâtiment démontre cruellement l'impossibilité des républiques et des personnages éphémères qui les dirigent à devenir des maîtres d'ouvrage. Médiocrité des matériaux, volumes staliniens, parcours vertigineux - ah ! les escaliers dont il a fallu masquer le vide par des filets ! Ah ! les marches ! étroites et mal taillées, sur lesquelles les dames trébuchent... -, acoustique désastreuse, ambiance lugubre, on sait tout cela. Deux traits suffisent à démontrer la sottise du projet. Les toilettes pour homme : dès la porte poussée, quand partout ailleurs on surprend des dos alignés, vous vous trouvez mis là face à ceux qui pissent et sans rien pouvoir ignorer. Et puis la façade noire, aveugle ! Elle tourne le dos, elle, à ce qu'elle devrait honorer : de sa hauteur devrait se découvrir l'un des plus beaux panoramas de Paris, jusqu'à Sainte-Geneviève, la Cité, Notre-Dame, le Marais. Mais l'on n'en peut rien voir. Frustré, le spectateur erre, pris dans des couloirs étroits et biscornus, sans rien pour se détendre, s'asseoir ou se restaurer. Commander un verre suppose une patience infinie, prendre son tour en silence. Comme si les Parisiens ne s'étaient jamais guéris des queues devant les boutiques pendant la Guerre. Les queues, il est vrai, sont devenues, selon la préciosité ridicule qui désormais pourrit la langue, des "files d'attente" dont il faut mériter la place. Mentalité punitive et contristée propre à la France. Partout ailleurs, aller au théâtre, au concert, à l'Opéra, est un acte social, convivial et heureux. On parle, on mange, on boit et on rit. À Paris, si l'on aime la musique, on doit être puni. Au coin, ou à la queue, comme tout le monde..."

 

Jean Clair : extrait de "Journal atrabilaire", Éditions Gallimard, 2006.

 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française, #Journal.

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Publié le 12 Janvier 2023

Bataille de Champigny - Épisode de la guerre de 1870
Bataille de Champigny - Épisode de la guerre de 1870

 

Flaubert à Sand. (Juillet 1870)

 

Croisset, vendredi soir

 

   Que devenez-vous, chère maître, vous et les vôtres ? Moi, je suis écœuré, navré, par la bêtise de mes compatriotes. L'irrémédiable barbarie de l'Humanité m'emplit d'une tristesse noire.* Cet enthousiasme, qui n'a pour mobile aucune idée, me donne envie de crever pour ne plus le voir.

   Le bon Français veut se battre 1° parce qu'il est jaloux de la Prusse, 2° parce que l'état naturel de l'homme est la sauvagerie, 3°parce que la guerre contient en soi un élément mystique, qui transporte les foules.

   En sommes-nous revenus aux guerres de races ? j'en ai peur. L'effroyable boucherie qui se prépare n'a même pas un prétexte. C'est l'envie de se battre, pour se battre.

   Je pleure les ponts coupés, les tunnels défoncés, tout ce travail humain perdu, enfin une négation si radicale.

   Le congrès de la Paix a tort, pour le moment. La civilisation me paraît loin...

   Le bourgeois d'ici ne tient plus. Il trouve que la Prusse était trop insolente et veut "se venger"... Ah ! que ne puis-je vivre chez les Bédouins !...

 

*La guerre avec la Prusse a été déclarée le 19 juillet 1870.

 

Sand à Flaubert.

 

Nohant, 26 juillet.

 

   Je trouve cette guerre infâme, cette Marseillaise autorisée un sacrilège. Les hommes sont des bêtes féroces et vaniteuses... Nous avons ici des 40 et 45 degrés de chaleur à l'ombre. On incendie les forêts : autre stupidité barbare Les loups viennent se promener dans notre cour où nous les chassons la nuit, Maurice avec un revolver, moi avec une lanterne. Les arbres quittent leurs feuilles et peut-être la vie. L'eau à boire va nous manquer. Les récoltes sont à peu près nulles, mais nous avons la guerre, quelle chance . L'agriculture périt, la famine menace, la misère couve en attendant qu'elle se change en Jacquerie. Mais nous battrons les Prussiens. Malbrough s'en va-t-en guerre !

   Tu disais avec raison que pour travailler, il fallait une certaine allégresse. Où la trouver par ce temp maudit ? ...

 

Flaubert à Sand

 

   Comment, chère maître ? vous aussi ! démoralisée, triste ? que vont devenir les faibles, alors ?

   Moi, j'ai le cœur serré, d'une façon qui m'étonne. Et je roule dans une mélancolie sans fond...Est-ce la suite de mes chagrins réitérés ? c'est possible. Mais la guerre y est pour beaucoup. Il me semble que nous entrons dans le noir ?

   Voilà donc l'homme naturel ! Faites des théories maintenant. Vantez le Progrès, les lumières et le bon sens des Masses, et la douceur du peuple français. Je vous assure qu'ici, on se ferait assommer si on s'avisait de prêcher la Paix. 

   Quoi qu'il advienne, nous sommes reculés pour longtemps...

 

Sand à Flaubert

 

  Nohant, dimanche soir

 

   Es-tu à Paris, au milieu de cette tourmente ? Quelle leçon reçoivent les  peuples qui veulent des maître absolus ! France et Prusse s'égorgeant pour des questions qu'elles ne comprennent pas ! Nous voilà dans les grands désastres, et que de larmes au bout de tout cela, quand même nous serions vainqueurs ! On ne voit que de pauvres paysans pleurant leurs enfants qui partent. La mobile nous emmène ceux qui nous restaient, et comme on les traite pour commencer ! Quel désordre, quel désarroi dans cette administration militaire qui absorbait tout et devait tout avaler ! Cette horrible expérience va-t-elle enfin prouver au monde que la guerre doit être supprimée ou que la civilisation doit périr ?

   Nous en sommes ici, ce soir, à savoir que nous sommes battus. Peut-être demain saurons-nous que nous avons battu, et de l'un comme de l'autre que restera-t-il de bon et d'utile ?

     Il a enfin plu ici, avec un orage effroyable qui a tout brisé. Le paysan laboure et refait ses prairies, piochant toujours, triste ou gai. il est bête, dit-on : non, il est enfant dans la prospérité, homme dans le désastre, plus homme que nous qui nous plaignons ; lui, ne dit rien et, pendant qu'on tue, il sème, réparant toujours d'un côté ce qu'on détruit de l'autre...

 

George Sand - Gustave Flaubert, extrait de "Tu aimes trop la littérature, elle te tuera. Correspondance" , Éditions Le Passeur, 2018.

  

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Publié le 10 Janvier 2023

" Là où il n'y a plus rien, là où il n'y a plus personne, là où il n'y a plus d'arbres, ni de buissons, ni même d'herbe, rien qui soit en vie, sauf quelques mousses rouges et jaunes qui font comme de la peinture sur la roche, à certaines places ; - et une pierre roulait, puis Joseph avance le pied, cherchant un appui sûr pour le tranchant de la semelle. Déjà, si on avait pu le voir, il n'aurait pas été plus gros qu'un point, vu du bas du glacier, puis il n'aurait plus été vu du tout, et il aurait été comme s'il n'était pas... On ne sait toujours pas où il va. C'était une levée de rocs noirs d'humidité et frangée de blanc dans le haut, et toujours personne. Personne ne semble être venu ici depuis le commencement de la terre et n'y avoir jamais rien dérangé, sauf qu'à présent un homme continuait d'écrire les preuves de son existence, comme quand on met des lettres l'une à côté de l'autre, pour une phrase, puis encore une phrase, dérangeant ainsi le premier la belle page blanche par ces traces qui se voyaient de loin.   Où est-ce qu'il va ? De nouveau, on se demandait :"Où est-ce qu'il peut bien aller ?" car il ne semblait pas qu'il pût y avoir sur ce point aucun passage, pourtant Joseph allait toujours. Et, un instant après, en effet, on a compris ; il n'y a eu qu'à prolonger de l’œil la ligne déjà tracée par Joseph pour qu'on la vit venir se heurter à la partie d'en bas  d'une sorte de long et étroit couloir rempli de neige, aboutissant dans le haut à une entaille carrée : une fenêtre, tout à fait une fenêtre par la forme, avec une vitre de ciel, et on l'appelle la Fenêtre du Chamois. C'était là-haut, entre deux dents, et le couloir qui y menait montait directement, mis debout avec sa blancheur contre la paroi, comme une échelle. Le Pas du Chamois, c'est le nom qu'il a, et en haut du pas est la Fenêtre du Chamois, qui est le nom qu'on lui donne ; qui est le nom qui lui a été donné par les quelques-uns du moins qui s'y sont risqués, des chasseurs ; - et on tourne par là la chaîne sans trop de peine, ni de détours.

  

    Ils mettent le fusil au travers de leur dos, car ils ont besoin de se servir des mains et des pieds ; ils ont un sac avec leurs provisions dedans, ils ont des jambières de cuir ; - maintenant c'est le tour de Joseph, mais lui sans sac, ni jambières, ni fusil ; en habits du dimanche, un bâton à la main. Ils ont un cornet pour s'appeler en cas de besoin, ils sont plusieurs ; - lui était seul, n'ayant pas de cornet, n'ayant personne à appeler, marchant dans la neige pâle et dans l'espèce d'ombre que l'arête d'ardoise portait en avant d'elle..."

 

Charles-Ferdinand Ramuz : extrait de " La grande peur dans la montagne", " Éditions Grasset et Fasquelle, 1926.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 8 Janvier 2023

Pierre Bergougnioux, 2019

Il se trouve que je travaille, depuis quelques années, dans le sixième arrondissement. J'essaie de me mettre à la place des fillettes, des garçonnets qu'il m'arrive de croiser. Il leur suffit d'aller, les yeux ouverts, pour que s'imprime, sur leur rétine et, de là, dans leur esprit, le prodigieux spectacle des galeries d'art primitif ou contemporain, des boutiques de livres anciens et de vêtements de haute couture, de marchands d'autographes, d'antiquités qui s'échelonnent tout au long de ces rues. Ils absorbent, ces enfants, à dix ans, sans recherche ni travail, comme sans y penser, ce que l'humanité d'hier, pour l'art tribal, d'aujourd'hui, pour l'art moderne, a produit de meilleur, de plus beau. Un peu plus loin se dresse la coupole de l'Académie française. Le pont des Arts les conduit directement dans la cour du Louvre. Par contrecoup, ces petits Parisiens me renvoient à ma propre enfance, à la grisaille de la petite ville, à l'indigence de la province et il me vient comme un accablement rétrospectif à mesurer l'étendue de ma dépossession.

 

 

  La modification de la conscience de soi relève surtout, des changements économiques, sociologiques, qui ont coïncidé avec le commencement de la deuxième moitié du siècle dernier, la fin de la paysannerie traditionnelle, l'ouverture des enseignements secondaire et supérieur à des populations qui en étaient restées exclues, les déplacements, la grande ville. Ce sont les ressorts derniers de la rupture de l'existence différente que je mène, du regard distant, plus ou moins dessillé que j'ai porté sur des hommes et des femmes qui n'avaient ni le recul ni le temps ni les instruments pour se mieux connaître, s'affranchir, devenir eux-mêmes. S'il m'importait de les identifier plus nettement, c'est que, pour commencer, j'étais eux. Ils m'avaient fait à leur image, conformément aux exigences du lieu. Or, j'étais pour partir, même si, jusqu'à la fin ou presque, je me suis vu en instituteur de la Troisième République alors que la Cinquième battait son plein, qu'on était à quelques heures de Mai 68. Lorsqu'il fut acquis que le restant de mes jours se passerait ailleurs, il est devenu nécessaire de distinguer entre ce que je garderais de mes ascendants et ce dont je devais me défaire si je voulais survivre dans l'univers second, lointain, autre où ils m'avaient dépêché. Les connaître, c'était me connaître et pareil savoir n'était pas simplement platonique, littéraire. Il m'aiderait à vivre.

   La littérature, pour moi, n'institue pas seulement, comme les autres arts, des objets tiers, dotés de propriétés esthétiques et qui appellent une contemplation pure et désintéressée. Elle change, à quelque degré, le sens du monde, donc le monde s'il est vrai que c'est nous qui, par nos actes, nos pensées, notre " visée ", dirait Husserl, le faisons être et continuellement renaître de lui-même. Elle passe par le langage articulé, qui est la ressource distinctive de l'espèce humaine. Elle s'appuie sur l'écrit. Elle permet qu'on parvienne à une conscience approchée de ce qu'on est, d'abord, à son insu, et de s'en déprendre, si l'on veut, parce qu'on le comprend.

 

Pierre Bergounioux : extraits de "Exister par deux fois" Fayard, 2014

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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Publié le 6 Janvier 2023

 

" J'ai vu quelqu'un dans la rue hier que je connaissais presque très bien. C'était un homme au visage aimable

Richard Brautigan, par O.Dalmon

et intéressant. Dommage que nous ne nous soyons pas rencontré avant. Nous aurions pu être des amis très proches si seulement nous nous étions rencontrés. Quand je l'ai vu, j'ai presque eu envie de m'arrêter et de suggérer que nous allions prendre un verre, parler du bon vieux temps, de nos connaissances et de nos amis communs. Et untel, qu'est-il devenu ? et tu te rappelles le soir où nous avons... ? 

 

    La seule chose qui faisait défaut, c'était que nous n'avions pas de souvenir  commun à discuter, étant donné qu'il faut déjà connaître quelqu'un pour pouvoir.

 

    L'homme m'a croisé sans montrer le moindre signe qu'il me reconnaissait. Mon visage à moi portait le même masque mais intérieurement j'avais l'impression de presque le connaître. C'était vraiment lamentable que la seule chose nous empêchant d'être de bons amis fût le fait idiot que nous ne nous étions jamais rencontrés.

 

   Nous avons tous deux disparu dans des directions opposées qui ont englouti toute possibilité d'amitié. "

 

Richard Brautigan, extrait de "Tokyo-Montana Express" : La tombe de l'ami inconnu, 1980. Christian Bourgois Éditeur, 2022, pour la traduction française.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Américaine, #Extraits de livres

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